Romans

L’Autre qu’on adorait, de Catherine Cusset

L'Autre qu'on adoraitTu as hésité à me parler de cette humeur qui envahit ta vie telle une marée noire et tue en toi tout désir, de ce vide qui t’engloutit comme des sables mouvants. En nommant ce néant, tu tentes de lui donner une existence, de le mettre à distance, de construire une défense. Mais quel rapport entre ce noir d’encre qui te submerge quand tu es seul et ces mots que tu prononces devant un cappuccino, dans un café de New York, face à un visage ami ?

Je n’avais pas lu Cusset depuis qu’elle avait obtenu le Grand Prix des lectrices de ELLE en 2000, année où je faisais partie du jury. Sans raison valable d’ailleurs, puisque j’avais adoré Le Problème avec Jane. Mais bon, le manque d’occasion, vous savez bien. Mais cette année, son roman m’intriguait, et il faisait donc partie de ma sélection.

Ce roman est écrit à la deuxième personne, s’adressant à cet ami dont le suicide constitue le prologue. Thomas, la narratrice le rencontre alors qu’il est le meilleur ami de son petit frère. D’abord amants, ils deviennent ami. Thomas est brillant, mais sa vie sera pourtant une succession d’échecs, jusqu’au jour où il n’en pourra plus.

Entre exofiction et autofiction, Catherine Cusset fait de la vie de Thomas un destin, et prouve encore une fois que la littérature donne au réel la cohérence qu’il n’a pas. Comme dans une tragédie grecque, la fin malheureuse est connue, et le lecteur ne peut qu’assister, impuissant, à l’enchaînement des événements qui y conduiront, échecs aussi bien privés qu’institutionnels. Thomas a tout pour réussir, pourtant, mais c’est comme si la fatalité s’acharnait contre lui, toujours il commet l’erreur qui lui nuira, se montre trop sûr de lui, ou bien trop velléitaire. Parfois tout simplement n’a pas de chance, comme si un dieu mauvais s’acharnait sur lui. Dans le cas de Thomas, cette fatalité a un nom, qui n’est dévoilé explicitement qu’à la fin mais constitue pourtant le principe organisateur. Bipolaire, Thomas alterne entre des phases maniaques durant lesquelles il pense pouvoir conquérir le monde, et des phases dépressives qui l’empêchent de se lever. Cercle vicieux : sa maladie l’entraîne dans l’échec, ses échecs le plongent plus profond dans la dépression. Aucune issue ne semble possible pour Thomas. Cet aspect du livre, à la fois hommage à l’ami disparu et analyse des mécanismes d’une maladie encore trop méconnue est des plus réussi.

Le second l’est tout autant, mais moins grand public. C’est un roman finalement très grermanopratin même s’il se déroule en grande partie aux Etats-Unis, il dégage une douce odeur de Khâgne, de Normale Sup’ et de recherches en littératures dont les sujets n’intéressent que quelques Happy Few. Un roman donc, un peu autocentré sur le milieu universitaire américain, finement analysé, sujet qui me passionne mais peut laisser certains lecteurs de côté.

Pour être honnête, j’ai eu un peu de mal à entrer dans ce roman, et puis le charme a opéré. Traversé par le désir, tissé de références musicales, c’est vraiment un très beau roman !

L’Autre qu’on adorait
Catherine CUSSET
Gallimard, 2016

challenge12016br10% Rentrée Littéraire 2016 – 40/60
By Lea et Herisson

22 réflexions sur “L’Autre qu’on adorait, de Catherine Cusset

  1. C’est un livre qui m’intrigue, mais j’ai une réticence que je m’explique mal … Et ce que tu en dis me fait penser un peu, dans une demi mesure, à Mudwoman, avec le côté universitaire américain.

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  2. De mon côté, je l’ai beaucoup aimé ce bouquin. Il faut dire que depuis « Le problème avec Jane », je suis assez fan. Le milieu universitaire américain ne m’a pas intimidée ni laissée de coté; il faut dire que grâce à David Lodge, c’est comme si je connaissais par coeur ! Mais que j’ai aimé croiser NYC à chaque ligne ou presque. Quant à l’histoire e elle-même, elle est juste, triste et m’a malheureusement rappelé des proches…

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  3. Catherine Cusset avait un sujet en or (l’histoire d’un amour éperdu puis perdu) mais le transforme en plomb, la faute à une écriture superficielle et nombriliste qui ne permet pas d’atteindre son sujet en profondeur pour mieux nous faire connaître cet « autre » qu’elle « adorait ». L’auteur se perd dans le pittoresque, la contemplation de soi, la description du Paris et du New-York de sa jeunesse et omet de portraiturer son regretté amant.
    Hélas, l’auteur écrit avec ses pieds sur son nombril. Le plus gênant réside dans le fait que Catherine Cusset compare Thomas à Proust et son histoire à un film de David Lynch. C’en est trop pour le lecteur, qui aurait aimé être confronté à l’un ou l’autre plutôt que de lire ce triste roman pour khâgneux dont l’auteur nous donne par inadvertance la définition page 36 ! (« Tu les connais, ces romans écrits par des khâgneux : ça se veut intelligent, ça se regarde le nombril, c’est chiant. Mieux vaudrait s’abstenir… ») Abstenons-nous donc.

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