Romans

On dirait nous, de Didier van Cauwelaert

On dirait nousIl y a des phrases anodines qui peuvent influencer le destin avec autant de brutalité qu’un serment ou un pacte. C’est ce que je me dis aujourd’hui, lorsque je repense à ce samedi de printemps où, enlacés devant la grille, nous regardions le couple de vieux qui partageait un éclair au café, main dans la main sur le banc du square Frédéric-Dard.
— On dirait nous, à leur âge.

Quelle surprise ! Ce roman aurait-il grillé toute la file d’attente pour être lu le premier, alors que tant d’autres patientent depuis un temps certain, attendant sagement leur tour ? Il y a de quoi provoquer une révolte dans ma pile à lire. Une nuit du 4 août pour abolir les privilèges dont jouissent certains auteurs ! Révolution ! C’est vrai qu’il y a de quoi : moi qui me montre d’habitude juste et équitable, prenant chacun à son tour, j’ai octroyé à ce roman un passe-droit. Ttttsssss ! Mais que voulez-vous, quand on a été écrit par mon auteur préféré, on jouit d’une considération unique !

Bref, trêve de plaisanterie : le Didier van Cauwelaert nouveau est arrivé, et comme d’habitude je l’ai englouti dans la journée, bien qu’il soit un peu plus épais que les précédents*.

Soline et Illan vivent d’amour et d’eau fraîche, ou presque : amoureux fous, ils compensent ce qui ne va pas dans leur vie, à savoir leurs finances, par une activité sexuelle débordante et quelques expédients pas complètement honnêtes. Mais, parfois, la vie nous fait croiser des bonnes fées qui d’un coup de baguette magique changent notre destin. Pour eux, ce sera leurs voisins, Georges et Yoa. Cette dernière, née parmi les Tlingits, une tribu amérindienne du Sud-Est de l’Alaska, va bientôt mourir, et elle cherche sa prochaine incarnation, qu’elle voudrait être le futur enfant d’Illan et Soline.

Ce roman est, comme d’habitude, d’une grande originalité et d’une grande fantaisie, et on ne le lâche pas avant la fin, entraîné par les péripéties, car bien sûr les choses ne vont pas complètement se passer comme c’était prévu. Malgré tout, on se sent en terrain connu, et on reconnaît parfaitement la patte de l’auteur, son ton inimitable et ses sujets de prédilection : c’est le propre des grands écrivains de proposer des histoires à chaque fois différentes mais qui interrogent les mêmes thèmes, avec parfois des clins d’œils aux romans précédents (cette fois-ci, on croise brièvement Zibal). Illan, le narrateur, a ceci de commun avec les précédents que c’est un garçon plein de promesses, mais qui a l’impression de n’être utile à personne, d’autant qu’il est orphelin (une autre constante) et qui tout à coup se retrouve investi de la mission de faire du bien à quelqu’un, et qui grâce à cela va prendre sa vie en main et enfin cesser de gâcher son potentiel ; ce qui le sauve, bien sûr, c’est l’amour absolu, et on a avec Soline un sublime personnage de femme, lumineuse et déterminée, qui marque tellement les hommes qui ont partagé sa vie qu’ils forment une sorte de confrérie protectrice. Mais ce qui est essentiel dans ce roman, c’est la notion de transmission et de paternité, traitée avec originalité à travers le motif de la transmigration des âmes, qui permet d’aborder les questions de la spiritualité, de l’accord avec la nature, sans que cela tombe dans le fantastique ou l’ésotérisme : c’est beaucoup plus malin que ça, évidemment.

Ce roman est vraiment d’une grande richesse : nourri de rencontres et de hasards ainsi que des recherches menées pour les dictionnaires de l’impossible, il nous mène sur un air de violoncelle sur les traces d’une tribu amérindienne presque disparue et à la recherche de pissenlits qui pourraient changer la face du monde. On apprend des choses, on s’interroge, on ne s’ennuie pas une seconde. On est tour à tour attendri, amusé, et emporté par la sensualité débordante de cette histoire.

Un millésime, pour moi son meilleur roman depuis La Femme de nos vie !

On dirait nous
Didier van CAUWELAERT
Albin Michel, 2016

*Il n’y a absolument aucun jeu de mots grivois dans cette phrase.

29 réflexions sur “On dirait nous, de Didier van Cauwelaert

  1. J’aime énormément cet auteur. Avec Tracy Chevalier, c’est mon préféré même. Donc je me réjouis de savoir que son dernier roman est une réussite. -D J’ai hâte de le découvrir !!

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  2. Ta dernière phrase me fait revoir la position. Plus que son intervention à la Grand Librairie d’ailleurs. J’aime moins ses romans légers mais La femme de nos vies était dans la veine de ceux que j’aime.

    Aimé par 1 personne

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