Elle lit des romans

L’Amour à trois, d’Olivier Poivre d’Arvor

L'Amour à troisNul doute que j’avais gâché l’année du plus aîné des amants d’Hélène en suivant son enseignement dans le grand amphithéâtre des sciences humaines. D’autant plus que j’allais lui devoir, bien malgré lui, la découverte du fameux désir mimétique. Ainsi cette phrase de René Girard que Mettel avait opportunément placée en exergue de son cours : « Madame Bovary appartient aux « régions supérieures » du désir triangulaire ; elle souffre les premières atteintes d’un mal qui débute toujours par la médiation externe. » Gustave Flaubert avait beau être rouennais, et le plus illustre des occupants du Monumental, je lui avais préféré René Girard lui-même, son premier ouvrage, mais également la Violence et le Sacré, qui venait à peine d’être publié et qui plaçait au centre de sa réflexion la question du sacrifice, de la persécution et donc de la victime destinée à être immolée.

Encore un roman à côté duquel j’ai bien failli passer malgré son titre, car bien que publié chez Grasset on en a finalement assez peu parlé. Heureusement, l’auteur a été reçu par Christophe Ono-dit-Biot dans Le Temps des écrivains, ce qui a fort opportunément attiré mon attention sur ce texte exploitant un motif qui me fascine, celui du désir triangulaire (j’ai moi-même en chantier un roman d’amour à trois). D’autant plus opportunément d’ailleurs que René Girard est mort au début du mois, et que ce roman constitue un bel hommage à son oeuvre.

Depuis un AVC, le narrateur souffre de problèmes de mémoire, à la fois amnésie antérograde qui l’empêche de fabriquer de nouveaux souvenirs, perte de la mémoire explicite et refoulement d’événements anciens. Or, la mémoire, c’est justement le sujet du colloque pour lequel il est à Cayenne, en tant que diplomate affecté à la direction des archives du Ministère des Affaires Etrangères : « le passé, sujet de l’avenir ». C’est en tout cas la raison officielle de sa présence à Cayenne : en réalité, son intervention n’est qu’un prétexte pour partir à la recherche de Frédéric Salomon, son ami de lycée qu’il n’a pas vu depuis 40 ans, et lui annoncer la mort de la femme qu’ils ont tous les deux aimée…

L’histoire racontée par ce roman n’est pas uniquement celle que le titre semble indiquer : si le nœud est bien celui de la circulation du désir, ce désir mimétique tel qu’il est explicité par René Girard, l’idée que tout désir n’était que l’imitation du désir d’un autre, que le rapport amoureux n’était pas entre un sujet et un objet, mais qu’il s’y glissait toujours quelque part un médiateur, un troisième, c’est avant tout un livre sur la mémoire, dont on sait qu’elle est un des topoï littéraires par excellence et dont le motif est présent à tous les niveaux du texte. La perte de mémoire dont souffre le narrateur est éminemment symbolique, tout comme l’est finalement l’intitulé de son poste, et nous parle de ce que l’esprit peut faire au corps ; le voyage sur les traces de l’ami, le double inversé, devient avant tout une quête de soi et de sa propre identité. Déterritorialisé, le narrateur a perdu ses repères et cela lui permet finalement de retrouver l’essentiel ; les différentes strates temporelles se superposent et finissent pas s’ordonner autour de la figure d’Hélène, incarnation de la Femme, tentatrice et initiatrice, à la fois intellectuelle et charnelle, libre avant tout et qui fut sa professeure de vie, lui enseignant à la fois la philosophie au lycée et l’amour dans l’espace clos de leur chambre. Cette histoire semblera amorale à certains, et il est vrai que de prime abord on peut s’interroger sur cette femme qui installe un de ses anciens élèves, mineur, chez elle, puis un deuxième ; mais ça ne l’est pas, pourtant…

Un beau roman très riche et agréablement écrit, tissé de multiples références littéraires et philosophiques, complexe par certains côtés, et dans lequel j’ai trouvé, pour mon plus grand plaisir, autre chose que ce que j’étais allée y chercher : une belle surprise, donc !

L’Amour à trois
Olivier POIVRE D’ARVOR
Grasset, 2015

RL201540/42
By Hérisson

(9 commentaires)

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