Elle lit des romans

Le roi disait que j’étais diable, de Clara Dupont-Monod

Le roi disait que j'étais diableLe roi est mon mari. Ce n’est pas un homme de colère mais de mots. Il s’entretient à voix basse avec son abbé. Il récite souvent des textes sacrés, tout seul, en marchant. Il ne décide rien sans l’avis de ses vassaux. Louis rêve d’une vie monacale, de paroles et de respect. Tout ce que je fuis depuis l’enfance. Tout ce que je hais. Si je pouvais, je vivrais dans un palais immense peuplé de soldats et de poètes. L’épée, le livre : voilà les objets sacrés, disait mon grand-père. La première défend la terre, le second chante l’amour. Chez moi, dans le Sud, ni le sang ni la chair n’ont jamais effrayé personne.

Je n’avais pas, de prime abord, prêté particulièrement attention à ce roman. Et puis, très rapidement, il a intégré ma short list parce que, j’avoue, j’étais curieuse de voir ce que l’on pouvait faire avec un personnage aussi fascinant qu’Aliénor d’Aquitaine, dont la légende perdure encore aujourd’hui.

Le roi disait que j’étais diable, ce sont les jeunes années d’une reine, celles qu’Aliénor passe avec le roi de France. Lorsque commence le roman, elle est la puissante duchesse d’Aquitaine, promise à Louis VII qui vient la chercher pour la ramener à Paris, et qui tombe immédiatement sous son charme. Mais il est difficile de concevoir couple plus mal assorti : fière, orgueilleuse, cultivée et passionnée, Aliénor est une fille du Sud, sensuelle et vivante. Louis, lui, est faible et soumis à l’emprise mortifère de la religion catholique ; du reste, il n’aurait jamais dû régner, et se destinait à une vie monacale.

Dans le texte, les deux voix alternent : celle, puissante et vive d’Aliénor, celle, comme un murmure, de son roi de mari.

C’est, vraiment, un magnifique portrait de femme que nous propose ici Clara Dupont-Monod : une femme libre et indépendante, qui refuse la soumission, et partant, évidemment, diabolique et sorcière. Le sentiment qui l’anime, c’est le mépris pour le pantin qu’on lui a donné pour mari, qui apparaît à travers les pages comme un amoureux blessé, malheureux, presque émouvant. Et à travers l’opposition de ces deux êtres, c’est aussi l’opposition de deux mondes qui se donne à voir, à une époque où le royaume de France n’existait même pas : le Nord et le Sud, l’ordre et le désordre, l’apollinien et le dyonisiaque, le catholicisme le plus étouffant, haineux des arts et de l’amour, et quelque chose qui ressemble presque a un paganisme, heureux et vivant, rendu d’autant plus exaltant par l’écriture extrêmement sensuelle de l’auteur, qui fait la part belle aux odeurs, aux couleurs, aux sons. La mort, et la vie.

C’est aussi un pan de notre histoire qui s’anime sous nos yeux, une époque rendue vivante et que l’on connaît finalement peu. Sans doute Aliénor est-elle un peu ici montrée différente de ce qu’elle était en réalité, mais peu importe : j’ai aimé la rencontrer et la sentir vibrer !

Le roi disait que j’étais diable
Clara DUPONT-MONOD
Grasset, 2014

challengerl201426/30
By Hérisson

(31 commentaires)

  1. j’avais lu que l’union de Louis VII et Aliénor d’Aquitaine était tout sauf heureuse ! Le couple Aliénor et Henri II de Plantagenêt fut largement plus turbulent et l’époque épique 😉 !

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  2. J’ai bien aimé les portraits subjectifs d’Aliénor et de Charles VII ; l’auteure s’explique fort bien à la fin de son ouvrage , il ne s’agit pas d’une vision  » à la loupe  » d’un pan d’histoire !
    Les phrases successives sont très très courtes.. ( en coup de serpe ) , les 50 dernières pages sont éblouissantes !

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