Essais/Philosophie

Fragments d’un discours amoureux, de Roland Barthes

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C’est là une grande énigme dont je ne saurai jamais la clé : pourquoi est-ce que je désire Tel ? Pourquoi est-ce que je le désire durablement, langoureusement ? Est-ce tout lui que je désire (une silhouette, une forme, un air) ? Ou n’est-ce seulement qu’un morceau de ce corps ? Et dans ce cas, qu’est-ce qui, dans ce corps aimé, a vocation de fétiche pour moi ? Quelle portion, peut-être incroyablement ténue, quel accident ? La coupe d’un ongle, une dent un peu cassée en biseau, une mèche, une façon d’écarter les doigts en parlant, en fumant ?

De tous les textes de Barthes, qui en a écrit une pléiade et parmi lesquels certains auxquels je voue un culte sans bornes, comme bien sûr le Système de la mode, celui-ci reste mon préféré. Et parmi tous les textes écrits sur le mystère amoureux, c’est aussi celui qui me semble le plus juste, et pourtant vous vous souvenez combien l’autre jour je ne tarissais pas d’éloges sur le  Paradoxe amoureux de Bruckner. Mais là, on atteint vraiment au sublime. Tout est dit. J’étais d’ailleurs assez désespérée l’autre jour car après ma lecture du paradoxe amoureux, j’avais envie de revenir aux sources et de relire celui-là, mais par un vilain coup du destin je ne remettais pas la main sur mon exemplaire. Le coquin s’était tout simplement glissé sur une étagère où il n’avait pas sa place.

Ce que j’aime particulièrement, c’est la forme : une sorte d’abécédaire, des chapitres qui s’organisent autour de tous les états amoureux, de « s’abîmer » à « vouloir-saisir » en passant par la jalousie, l’idée de suicide, l’union, l’errance… ces chapitres eux-mêmes sont organisés en « pensées » diverses, plus ou moins longues, ce qui permet une lecture vagabonde et rêveuse. Parce que oui, après chaque paragraphe on se prend à rêver et à se dire que oui oui, c’est tout à fait ça en fait. On apprend alors que « pleurer fait partie de l’activité normale du corps amoureux » (si c’est normal, alors tout va bien…), que le sujet amoureux est dans un état de dépendance, « asservi à l’objet aimé » et qu’il est aussi vulnérable, « offert à vif aux blessures les plus légères », que ce n’est pas parce que Werther est mort qu’il n’est plus amoureux, et que « tout objet touché par le corps de l’être aimé devient partie de ce corps et le sujet s’y attache passionnément ». Tout cela, et bien d’autres choses. C’est beau, c’est limpide, ça coule de source…

Barthes s’appuie beaucoup sur la littérature, et en particulier sur Les Souffrances du jeune Werther. Il analyse grâce à ses références tous les paradoxes de l’être amoureux : « Tu aimes Charlotte : ou bien tu as quelque espoir, et alors tu agis ; ou bien tu n’en as aucun, et alors tu renonces. Tel est le discours du sujet « sain » : ou bien, ou bien. Mais le sujet amoureux répond (c’est ce que fait Werther) : j’essaie de me glisser entre les deux membres de l’alternative : c’est-à-dire : je n’ai aucun espoir, mais tout de même…« . CQFD : le sujet amoureux est totalement inaccessible à la raison, il ne sert donc à rien d’essayer de lui parler avec logique. Ouf, c’est normal…

Un dernier extrait, que je trouve formidable, concernant la théorie de Barthes sur la cartographie des sentiments et de la souffrance : « La résistance au bois n’est pas la même selon l’endroit où l’on enfonce le clou : le bois n’est pas isotrope. Moi non plus ; j’ai mes « points exquis ». La carte de ces points, moi seul la connais, et c’est d’après elle que je me guide, évitant, selon des conduites extérieurement énigmatiques ; j’aimerais qu’on distribuât préventivement cette carte d’acupuncture morale à mes nouvelles connaissances (qui, du reste, pourraient l’utiliser aussi pour me faire souffrir davantage). »

Fragments d’un discours amoureux
Roland BARTHES
Seuil, 1978

 

4 réflexions sur “Fragments d’un discours amoureux, de Roland Barthes

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