Tripalium

L’autre jour, je crois que j’ai mis le doigt sur ce qui bloque encore au niveau de ma reconversion. Je crois. En fait, je passe des heures sur mes livrets, l’oracle, les nouvelles idées et vraiment cela me procure une joie immense. Par contre, pour tout ce qui est de l’ordre de l’entreprise elle-même, ça bloque, j’ai fait le logo mais c’est tout, même le site internet je bloque, ne parlons donc pas de tout le reste, je vous prie.

Alors bien sûr, il y a le fait que moi, ma zone de génie, c’est la créativité et je sais que tout le reste, l’administratif, ça va être pénible. Je le sais, et je pensais que c’était ce qui bloquait, mais je crois que ce n’est qu’une illusion. Ce qui bloque vraiment, c’est ma vision de ce que doit être le travail.

L’une des étymologies possibles du mot, c’est tri-palium, qui se trouve être un instrument de torture. Le travail, c’est la souffrance, la douleur, ou en tout cas la contrainte, le déplaisir. Personne autour de moi, quand j’étais enfant, n’aimait son travail : il était un mal nécessaire pour avoir un salaire, et la vie, la vraie, c’était tout ce qui était en dehors, les week-end, les vacances. C’est comme ça que je me suis retrouvée à faire un travail qui n’est qu’alimentaire, et que j’ai beaucoup de mal (enfin, mon inconscient : moi j’y arrive très bien) à imaginer que ce qui me permet de gagner ma vie ne soit pas une torture. Il y a donc, je crois, toute une reprogrammation à faire pour que je puisse accepter de gagner de l’argent avec quelque chose qui me rend heureuse.

D’autant que, en tirant le fil, je me suis rendu compte que l’argent aussi était un problème : j’ai pris l’habitude depuis des années de proposer du contenu gratuit, et je bloque sur le prix. En fait, idéalement, les livrets poétiques, j’aimerais les proposer en accès libre, parce que je suis heureuse de les avoir écrits, parce que je suis sûre que cela contribuera a créer des émotions positives et que c’est déjà une belle récompense. C’est pareil d’ailleurs pour mes textes littéraires, et c’est ce qui sans doute bloque aussi. Alors bien sûr, je pourrais, tout proposer en accès libre : mais ça ne règlerait pas mon problème de départ, qui est que je ne supporte plus mon travail alimentaire.

Donc j’en suis là, à me battre avec mes croyances limitantes qui m’empêchent d’avancer. Mais les formuler, c’est déjà commencer à les transformer, alors j’imagine que je suis sur le bon chemin…

Le Cri du corps, d’Anne-Véronique Herter

Le Cri du corps, d'Anne-Véronique HerterCe sont des flocons de neige, pris un par un, isolés des autres faits, presque rien, un incident bête, pas de quoi fouetter un chat. Mais chaque flocon s’accroche à un deuxième, puis un troisième. Ils forment une boule, voire plusieurs, elles s’unissent et roulent ensemble, tout droit sur moi. Ce ne sont plus de petits détails qui salissent ma journée, ça devient ma vie. Je suis dans une avalanche, et je tourne. Je ne sais plus où je suis. Je dévale la pente, sans oxygène, mes bras se désarticulent, j’arrête de penser. Je laisse faire en attendant que quelque chose m’arrête. Rien ne stoppe la chute.

La question du bonheur et de la souffrance au travail est un enjeu essentiel de notre société, et il me semble à ce point important que je l’aborde tous les ans avec mes étudiants de première année, dont beaucoup sont de futurs managers, en espérant qu’il nourrisse leur réflexion et qu’il leur en reste des traces lorsqu’ils auront eux-mêmes à gérer des équipes. Comme en outre Anne-Véronique est une de mes amies, il m’a semblé évident que je devais lire cet ouvrage, même si j’ai attendu un peu parce que je savais qu’il faisait mal et que je manquais un peu de solidité ces derniers temps. Bref.

Comment une entreprise devient-elle une machine à broyer de l’humain, alors que le travail, part essentielle de notre vie quotidienne, devrait-être un lieu d’épanouissement et de réalisation de soi ? Le Cri du corps, sous-titré Harcèlement moral au travail : mécanismes, causes et conséquences est avant tout le récit/témoignage d’une victime et de sa traversée de l’Enfer : non seulement les faits qui ont conduit à son effondrement, les résonances sur son corps, sur l’image qu’elle a d’elle-même, finalement sur sa vie entière, mais aussi sa difficile et lente reconstruction. C’est aussi un essai, et le récit d’AV est complété par les contributions importantes de son compagnon, l’être aimant/aidant qui montre à quel point l’entourage a un rôle fondamental à jouer, et de professionnels : la psychanalyste Anne-Catherine Sabas, qui a écrit la préface, la psychologue Isabelle Courdier, Olivier Hoeffel, consultant en qualité de vie au travail et gestion des risques psycho-sociaux, et deux avocats, Me Clément Raingeard et Me Marine Fréçon-Karout.

La première partie, le récit, est évidemment la plus importante et c’est un véritable coup de poing : les mots sur le papier font résonner la douleur jusque dans la chair du lecteur. De fait, si la douleur est morale, c’est le corps qui trinque et qui devient le symptôme que quelque chose ne va pas. Dans sa traversée des Enfers, la victime se sent dépossédée d’elle-même, et va jusqu’à se haïr.  Chaque jour devient un supplice, se rendre au travail une épreuve qui déborde sur tout le reste de la vie quotidienne. Mais l’Enfer ne se termine pas lorsque l’on finit par se résoudre à quitter l’entreprise, quel que soit le moyen — non, le plus pervers dans l’histoire, c’est que c’est là qu’il commence vraiment : pendant, la victime tient, coûte que coûte, en s’abîmant, mais elle tient. C’est après qu’elle s’effondre et que commence la reconstruction, la clinique, les psys — et des passages absolument magnifiques sur l’art-thérapie (un autre sujet qui m’intéresse beaucoup), ici la sculpture, qui permet le lâcher-prise et l’expression directe du corps (ce que ne permet pas complètement l’écriture).

Que de courage a dû faire preuve AV pour nous livrer un témoignage aussi poignant d’une expérience destructrice, qui marque à vie !

Alors que faire ? Les contributions en fin d’ouvrage proposent quelques pistes. La principale est tout de même la prise de conscience qu’un salarié efficace, c’est un salarié heureux et épanoui, et non un salarié pressé comme un citron. En cela, cet ouvrage est absolument fondamental, et il doit être lu par tous, parce que ce problème nous concerne tous !

Le Cri du corps
Anne-Véronique HERTER
Michalon, 2018