Point Cardinal, de Léonor de Récondo

Point Cardinal, de Léonor de RécondoLaurent est complètement nu. Il attrape son sac à dos sur la banquette arrière et pose sur le fauteuil passager, fouille dedans, sort un caleçon, un bas de jogging, un T-shirt, des chaussettes. Fait vite. La voiture est jonchée de vêtements, de lingettes usagées. Un chaos à l’image de son désordre intérieur. Révolté d’avoir arraché ses habits de lumière, Laurent retourne à l’ombre, jure, s’habille, se crispe, range tout ce qui doit l’être dans la mallette qui trouvera refuge dans le coffre, sous la moquette. Lui restera le mensonge.

J’avais tellement aimé AmoursAlors, très logiquement, j’étais impatiente de lire ce dernier roman de Léonor de Récondo, avec qui j’ai eu le plaisir d’échanger quelques mots lors du Forum Fnac Livres

Laurent a une vie en apparence banale. Un travail, une maison, une femme, deux enfants. Mais voilà. Laurent ne se sent pas bien dans son corps masculin. Alors le samedi soir, en cachette, sous prétexte d’aller faire du sport, il devient Mathilda et va danser au ZanziBar. Cela aurait pu durer longtemps, de ne pouvoir être lui-même qu’en mentant. Mais, profitant d’un week-end où sa famille n’est pas là, pour la première fois Laurent laisse la voie libre à Mathilda dans sa maison. Et oublie une épingle où sont entortillés de longs cheveux blonds de sa perruque…

Un roman bouleversant, d’une sensibilité et d’une délicatesse infinies servies par une écriture ciselée, où il est question de quête de soi et d’identité — devenir ce que l’on est, profondément, cesser de se cacher et de faire semblant. C’est un chemin qui s’accomplit dans la douleur : celle de Laurent, bien sûr, mais aussi celle de Solange, sa femme, et celle de ses enfants. Parce qu’il y a soi, et qu’il y a les autres, ce qu’on aime et qui se sentent trahis, qui ont peur du regard des autres. Il y a les collègues aussi, leurs réactions contrastées. Mais tout, dans ce roman, reste tendre et bienveillant, d’une grande justesse, les choses ne se fissurent pas comme elles auraient pu le faire, notamment au sein du couple, la sexualité lorsque le corps de l’autre se transforme. Parce que, finalement, c’est l’amour qui peut vaincre tous les obstacles. Peut-être que c’est un peu optimiste, mais cet optimisme fait du bien.

Un roman absolument nécessaire donc, très loin de la caricature, qui à travers un destin bien particulier et un thème que l’on ne trouve pas si souvent abordé en littérature pose la question universelle d’être soi. A lire absolument !

Lu par Leiloona

Point Cardinal
Léonor de RÉCONDO
Sabine Wespieser, 2017

1% Rentrée littéraire 2017 — 27/30
By Herisson

 

La Mauvaise Education, Pedro Almodóvar

La mauvaise éducationMême si j’en ai finalement assez peu parlé ici, Pedro Almodóvar est un de mes cinéastes préférés : son univers bien particulier me touche beaucoup, et m’a souvent donné matière à réflexions. Quant  ce film, je l’avais vu à sa sortie en 2004, au temps donc où je pouvais encore voir les films en salle sans récolter une migraine au passage, et il m’avait quelque peu déstabilisée, c’est le moins que l’on puisse dire.

Madrid, 1980. Devenu un grand réalisateur, Enrique reçoit un jour la visite d’Ignacio, qui se fait désormais appeler Ángel, et qu’il n’a pas vu depuis le collège. Devenu comédien, Ignacio/Àngel confie à Enrique, avec qui il a connu ses premiers émois amoureux, une nouvelle, « La Visite », nouvelle partiellement autobiographique qui raconte leurs années de pensionnat, sous la coupe du père Manolo, un professeur de littérature et prêtre pédophile…

Le sujet est grave tout autant qu’essentiel, et le film ne peut que susciter des sentiments violents. Magistralement construit et filmé, il alterne entre plusieurs temporalités, mais aussi entre fiction et réel, et l’ensemble fonctionne finalement comme un véritable thriller — et une gigantesque mise en abyme, même s’il n’est pas autobiographique. On retrouve, bien sûr, les thèmes obsédants du cinéaste espagnol : le désir passionnel, l’homosexualité, le travestissement et la transsexualité ; mais ici, c’est un film d’hommes, dont les femmes sont finalement totalement exclues, car ce qui se joue est une violence autre, celle que des prêtres exercent sur des enfants. C’est terrifiant, mais nécessaire. Quant à Garcia Bernal, il est éblouissant d’ambiguïté.

A voir absolument si ce n’est pas déjà fait, ou à revoir !

La Mauvaise Education
Pedro ALMODÓVAR
2004

A moi seul bien des personnages, de John Irving

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Quand on n’a pas lu un livre, on ne peut pas savoir de quoi il parle, William. Il vaut mieux attendre. L’heure viendra de lire Madame Bovary quand tu auras vu s’anéantir tes espoirs et tes désirs romantiques, et que tu croiras que l’avenir ne te réserve plus que des relations décevantes, voire destructrices.

Val et François Busnel (toujours lui) ont fait alliance pour me donner envie de découvrir John Irving avec son dernier roman…

William, dit Bill, le narrateur, est écrivain, et âgé de soixante-dix ans, il se remémore son existence. Né au début des années 40 d’un père qu’il n’a jamais connu, il grandit dans une famille dont la passion est le théâtre, son grand-père ayant particulièrement le goût de se travestir pour jouer des rôles féminins. Très tôt, il a la vocation d’écrire, et se pose des questions sur sa sexualité, car il a des béguins aussi bien pour des hommes que pour des femmes…

Wow ! Quel roman ! Je ne m’attendais à rien de spécial, je voulais donc surtout découvrir John Irving, mais j’ai pris au passage une claque magistrale, ainsi qu’une grande leçon de littérature, car il s’agit tout simplement d’un chef d’oeuvre. Dès le titre, qui est une référence à Richard II (en version originale également), le roman est placé sous l’égide du théâtre, de Shakespeare en particulier et de la littérature en général : Totus Mundus agit histrionem, avait fait inscrire Shakespeare au fronton du théâtre du globe, et il s’agit bien, ici, d’une comédie humaine, où chacun joue un rôle, parfois plusieurs. Mais surtout, le thème du théâtre permet d’introduire avec beaucoup d’habileté et de subtilité le thème central du roman qui est celui de la complexité de la sexualité. A l’adolescence, Bill se construit autour de plusieurs béguins qui sont autant d’erreurs d’aiguillage amoureux : Miss Frost, la bibliothécaire, Richard Abbott, son beau-père, l’un de ses camarades lutteurs… des hommes, des femmes… Avec talent, Irving interroge, nous interroge sur notre propre sexualité et sur les frontières des genres, de manière fort troublante même lorsqu’on n’a aucun doute, et c’est en cela que c’est particulièrement réussi : loin de toute idéologie, il interroge, mais n’apporte pas de réponse, se contente d’explorer les pistes à travers son personnage aux identités sexuelles multiples, autour de problématiques extrêmement contemporaines : l’éducation, la culture, la « loterie des gènes » ? En effet, Bill serait peut être prédisposé par ses ascendances à ne savoir trop où se placer sur l’échiquier sexuel, d’où sa bisexualité ; mais les livres dans le roman ont une importance fondamentale, et on peut aussi s’interroger sur leur influence dans la construction de notre identité non seulement intellectuelle, mais aussi sexuelle. Et s’ils ne construisent pas cette identité, du moins obligent-ils à une introspection qui permet peut-être de se trouver. Tout comme obligent à s’interroger les troubles du langage : dans ce roman, le trouble de l’identité passe aussi par le trouble de la parole, certains mots se révélant impossibles à prononcer par certains personnages.

Pas de fausse pudeur ici : c’est cru. Très. Mais jamais trop, car les passages sexuellement explicites ne sont jamais gratuits, ils servent magistralement le propos. Irving parvient à parfaitement à se glisser dans la peau de son personnage et à lui donner une voix, afin d’écrire une histoire du genre s’étendant sur plus d’un demi-siècle, de l’époque où les transgenres étaient appelés transsexuels au pic de l’épidémie du Sida. La dernière partie du roman est à ce sujet très émouvante, percutante et bouleversante.

Un roman magistral et nécessaire, qui malmène le lecteur mais pour la bonne cause !

A moi seul bien des personnages
John IRVING
Le Seuil, 2013

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4. Erreurs d’aiguillage amoureux

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