L’histoire écrite sur la peau

Il y a presque deux ans, j’avais lu ce roman sur les tatouages d’Héloïse Guay de Bellissen. C’était très beau, très vibrant, cette idée de voyage vers soi, de marquer une étape et de raconter une histoire. Il y avait là quelque chose de l’ordre de la nécessité existentielle, quelque chose qui commençait à travailler au fond de moi.

Je le disais : je conçois ça comme un rite de passage, la conclusion d’une métamorphose, la clôture d’un cycle. Un changement de vie.

J’ai toujours le motif (que j’ai retravaillé récemment avec l’ouvrage sur le doodling sacré et je pense qu’il va encore évoluer, mais la triple lune est là depuis le début), j’ai l’emplacement (qui ne se verra pas), j’ai la tatoueuse. Tout cela, je l’ai depuis deux ans.

Ce que je n’ai toujours pas eu, ce qui me manque, c’est l’impulsion, le déclic. Parce que je crois que ce n’était pas encore le moment pour moi de clôturer ce cycle, même si je l’espérais fort (les périodes de transformation et de fin de cycle sont toujours inconfortables et on a hâte d’en finir). Mais là, quand je regarde 2020, je me dis que ouais, si, ça prend forme, et cette histoire de tatouage recommence à me titiller. Alors évidemment pas dans le contexte actuel, mais mais… on verra !

Et vous, vous avez franchi le pas ? Il dit quoi de vous, votre tatouage ?

Parce que les tatouages sont notre histoire, d’Heloïse Guay de Bellissen : la mémoire dans la peau

Le corps, un livre non écrit mais qui ne demande que ça. L’écriture c’est une histoire intérieure imprimée. En nous, elle mord et se défend de le faire. Elle marque, cogne, gifle, parfois caresse. Une épitaphe joyeuse inscrite en dedans à qui on donne la vie, qu’on sort de la tombe. Ecriture et tatouage, ensemble : des gestes premiers et indélébiles, qui réveillent des peaux qui avaient cessé de vivre. Le tatoué et le regardeur, l’écrivain et le lecteur. Se faire dessiner le corps c’est muter et devenir un personnage, se « fictionner ». 

L’année dernière j’ai beaucoup lu sur les tatouages, leur histoire, leur signification. Et au fil de mes lectures (et de mes questionnements sur moi) il m’est venu comme une évidence que je devais m’en faire un. Ce n’est pas de l’ordre d’une envie esthétique (et d’ailleurs, il n’est pas prévu pour se voir), mais de la nécessité ontologique. Comme un rite de passage, la conclusion d’une métamorphose. J’ai le motif, j’ai l’emplacement, j’ai même le salon et la tatoueuse (que je n’ai pas contacté, mais c’est un détail), il ne me manque plus que l’impulsion, le déclic : le moment où je saurai que c’est, justement, le moment. Alors, bien sûr, j’avais très envies de lire ce qu’Héloïse Guay de Bellissen, elle-même de multiples fois tatouée et mariée à un tatoueur, avait à dire sur le sujet.

Pour l’auteure, le tatouage est une forme d’écriture, et dans le texte elle se désigne comme « la femme livre » : marque indélébile sur le corps, fait d’encre, il raconte une histoire, notre histoire. Le récit mélange et alterne des sortes de méditations sur le sujet, des témoignages personnels, et des expériences de tatoués d’hier et d’aujourd’hui, des gens qui ne se connaissent pas, qui n’ont pas les mêmes histoires mais qui ont pourtant quelque chose de commun.

Ce récit a fait trembler quelque chose en moi. Charnel, corporel, vital, il est animé d’une véritable pulsation, voire pulsion de vie, à la fois très poétique et presque animal. In-carné. Ici, le tatouage, bien sûr, n’est pas un ornement, un effet de mode : il retrouve son sens premier de rituel, de signifiant. On se fait tatouer pour s’appartenir, s’aimer, se réconcilier, marquer un moment, passer une étape, exorciser, s’affranchir. Les histoires de ceux qui passent dans le salon de son marié, liés par l’esprit à d’autres personnages du passé, sont différentes, mais souvent profondément émouvante. Le tatoueur n’est pas seulement un artiste : il est aussi une sorte d’accoucheur d’âmes.

Le tatouage, c’est un voyage vers soi, et à chaque fois, il se passe quelque chose. Il nous raconte. C’est ainsi, en tout cas, que je le conçois, comme l’auteure.

Parce que les tatouages sont notre histoire
Héloïse GUAY DE BELLISSEN
Robert Laffont, 2019