La Sirène, le Marchand et la Courtisane, de Imogen Hermes Gowar : cabinet de curiosité

Et puisque l’amour entrave le jugement et l’expérience même chez les esprits les plus sages, que espoir y a-t-il pour le reste d’entre nous ?

Quel drôle de titre. Il me fait penser à Lautréamont, et à cette rencontre fortuite entre un parapluie et une machine à coudre sur une table de dissection qui crée le beau. Et c’est exactement ce qui se passe dans ce roman.

Londres, 1785 : Mr Hancock, un marchand, est bien surpris lorsque le capitaine d’un de ses bateaux, dont il n’avait plus de nouvelles, revient certes sans le bateau, mais avec une Sirène. Objet de curiosité, celle-ci va faire basculer le destin de son propriétaire.

Etrange roman, à dire vrai : plein de fantaisie et d’onirisme, il flirte avec le conte philosophique pour interroger les forces sombres de l’inconscient et du désir. La Sirène : ce qui nous tente, ce que nous désirons, mais que nous ne pouvons pas avoir. Il se dégage des pages, par moment, une insondable tristesse, qui nous touche comme elle touche les personnages, comme si le roman avait quelque vertu magique. Quant aux personnages eux-mêmes, ils sont particulièrement touchants, notamment Angelica, la Courtisane, qui m’a beaucoup émue…

Un roman que j’ai pris énormément de plaisir à lire, et que je vous recommande chaudement si vous avez besoin d’un peu d’évasion !

La Sirène, le Marchand et la Courtisane
Imogen Hermes GOWAR
Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Maxime Berrée
Belfond, 2021

Les chants du large, d’Emma Hooper : l’appel des sirènes

Il était une fois une sirène dans les eaux vert-noir de la nuit, reprit Finn. Et parce que les sirènes en ont besoin, elle chantait. Des chansons tristes, des chansons sur le mal du pays, nuit après nuit, au milieu de centaines de milliers de poissons. Et la seule qui pouvait l’entendre, c’était une fille. […] Une orpheline. Quand elle confectionnait ses nœuds et écoutait la sirène, elle se sentait un peu mieux. Elle passait la nuit allongée à tisser son filet en écoutant les chansons. 

Après L’Ecartj’avais à nouveau envie de grands espaces et d’îles isolées. Dans un genre différent toutefois, nous voici au large de Terre-Neuve…

Le jeune Finn vit sur une île que ses habitants quittent tous peu à peu : depuis que les poissons sont partis, il n’y a plus de travail. Mais Finn ne veut pas partir. Alors il cherche comment faire revenir les poissons…

Un roman d’une poésie et d’une délicatesse rare, à la fois onirique et mélancolique. C’est, finalement, une sorte de conte philosophique sur l’exode rural, sur ces gens qui quittent tout pour aller chercher du travail loin, à la ville, sur la mer, cruelle et sauvage, indomptable, imprévisible, qui apporte la mort et la vie. C’est aussi une histoire d’amour entre mythes et légendes, les sirènes et Pénélope qui tisse non pas sa toile mais son filet. Une ode à la nature, et à l’humanité, qui peut faire de la magie lorsqu’elle parvient à se rassembler.

Un très très beau roman donc, qui m’a beaucoup émue (je suis seulement mesurée sur la fin) et dont je trouve qu’il est finalement difficile de parler : comme le chant des sirènes, l’enchantement qu’il crée ne se décrit pas. Mais lisez-le : c’est vraiment une très très belle découverte !

Les Chants du large
Emma HOOPER
Traduit de l’anglais (Canada) par Carole Hanna
Les Esacales, 2018