Jouir, de Sarah Barmak : en quête de l’orgasme féminin

Grâce à la pornographie, nous avons également appris à mobiliser en priorité la vue au moment des rapports sexuels, et ce au détriment des quatre autres sens, tant et si bien que les stimuli érotiques reçus par le toucher et le goût perdent de leur influence. Et nous l’avons fait avec tellement d’application que certaines personnes en oublient tout bonnement que le sexe n’est pas un acte principalement visuel.

L’autre jour, j’ai participé à une table ronde sur le corps féminin, l’érotisme et le pouvoir. L’occasion pour moi, afin de préparer mon intervention, de me pencher sur cet essai dont on avait pas mal parlé à sa sortie, mais que je n’avais jamais ris le temps de lire.

Dans son texte, Sarah Barmak s’interroge sur cette chose étonnante : malgré la libération des mœurs, les femmes ont toujours du mal à jouir. Beaucoup de raisons à cela : la méconnaissance du corps et notamment du clitoris, sans doute un vieux fond de culpabilité qui a du mal à se défaire des injonctions et des discours qu’on nous a servis pendant des siècles, l’esthétique porno qui a envahi la société et tout ce qui va avec : des corps normés, une jouissance instantané, qui fait que les femmes se sentent « anormales » lorsqu’elles ne jouissent pas, et sont en quêtes de toutes les solutions possibles et imaginables.

Un essai absolument passionnant, qui m’a appris plein de choses et a suscité des réflexions et interrogations fertiles pour mes propres recherches. Je ne saurais trop recommander sa lecture à tous, hommes et femmes, car il remet bien certaines croyances en place, et c’est ma foi fort… jouissif ! J’utilise ce mot à dessein, et pas seulement pour faire un jeu de mot : jouir, joie et jouer ont la même origine étymologique, et ça a du sens !

Jouir. En quête de l’orgasme féminin
Sarah BARMAK
Traduit de l’anglais (Canada) par Aude Sécheret
Zones, 2019

Chez Stephie

Il n’y a pas d’âge pour jouir, de Catherine Grangeard : sexpowerment

Cette pensée se glisse en moi, presque à mon insu. Je réalise instantanément que j’accepterais volontiers de donner de l’importance à la question de la visibilité sexuelle et surtout au désir des femmes. J’aimerais les aider à s’affranchir des tabous parce qu’en vérité, il n’y a pas d’âge pou jouir ! C’est cette vérité qu’il s’agit de faire triompher. On va voir ce que veut dire « jouir » pour les unes et les autres. C’est une démarche globale qui dépasse l’orgasme et le plaisir sexuel. Jouir nous dépasse.

A la fin du mois, j’interviendrai dans un colloque pour parler de la manière dont l’érotisme est une manière pour les femmes de reprendre possession de leur corps (je fais simple mais en réalité mon propos est inrésumable). Je vous en reparlerai sans doute, mais d’ici là je suis toute à mes lectures sur le sujet de la sexualité et du désir, et je me suis intéressée à cet essai de la psychanalyste Catherine Grangeard, qui s’intéresse aux femmes de plus de 50 ans.

Tout part de l’énormité sortie par un malotru que nous ne citerons pas (l’essai de le fait pas) affirmant que les femmes de 50 ans et plus sont imbaisables pour lui. Propos qui va plus loin qu’une simple petite phrase polémique, car elle est le reflet d’un malaise dans la société à propos de la sexualité des femmes d’âge plus ou moins mûr, un tabou dont il est temps de se débarrasser pour que les femmes redeviennent non seulement objet, mais sujet de désir. A tout âge, car il n’y a pas d’âge pour jouir.

Si cet essai manque d’organisation ai-je trouvé, le propos lui est vraiment passionnant : les injonctions sur la sexualité des femmes, leur corps, le désir, la liberté, le regard masculin, l’invisibilisation, la volonté de jouir. L’amour, et cette idée absolument fondamentale qu’on jouit mieux quand on est égaux, et que tout le monde a à gagner d’une évolution (révolution ?) de la sexualité !

Un essai recommandable pour tous les sexes et pour tous les âges !

Il n’y a pas d’âge pour jouir
Catherine GRANGEARD
Larousse, 2020

Jouissance Club, de Jüne Plã : une cartographie du plaisir

J’ai envie que la sexualité soit enfin abordée de manière ouverte et claire pour que chacun puisse accéder à toutes les informations dont il a besoin pour parfaire sa créativité et surtout se défaire de toute pression ou injonction sociétale qu’on nous rabâche depuis trop longtemps. Le sexe ne devrait pas être une source de stress et, au club, nous croyons ferme que c’est la seule chose avec la bouffe, les balades en forêt, et Brandy & Monica, qui vaille la peine d’être vécue. Le sexe n’est qu’amour, que ce soit avec un partenaire de vie ou un one shot. Il n’est que partage et source de bien-être. Même tes parents aiment ça, c’est dire… Le sexe, c’est la vie, et c’est presque tout le temps gratuit.

Alors que la sexualité est encombrée de clichés, de représentations normatives, faute d’une véritable éducation à la sexualité (une vraie, pas via le porno), ce guide se propose au contraire de remettre de la créativité dans le sexe, et d’explorer une sexualité dans laquelle la pénétration n’est pas l’alpha et l’omega.

Après avoir présenté son propos et les « règles » pour une sexualité épanouie, Jüne Plã nous apprend tout d’abord à connaître notre propre sexe dans la première partie ; dans la seconde, elle cartographie les zones de plaisir de l’autre et celles qui sont communes.

Bon, sur le papier, tout cela a l’air plutôt plutôt réjouissant et instructif. Disons que c’est plein de bonne volonté. Mais je n’ai pas aimé. Pas aimé du tout du tout. Il est possible que je ne sois pas le public cible, mais tout au long de ma lecture, je me suis demandé si on était vraiment obligé d’être vulgaire pour parler de sexualité (réponse : non), mais le fait est que le ton cash et surtout « l’humour » (celui d’un adolescent de 16 ans) m’ont franchement gênée (je dirais même, souvent, affligée), ainsi que les dessins qui sont… moches. Bon, moi j’aime qu’on parle de sexe avec délicatesse et poésie, et là, ce n’est pas le cas.

Je ne sais donc pas trop quoi dire : le contenu en soi, sans être renversant d’originalité, est plutôt intéressant (et juste), mais la manière de faire m’a crispée. Mais un public plus jeune sera peut-être plus adapté.

Jouissance Club. Une cartographie du plaisir
Jüne PLÃ
Marabout, 2019

Chez Stephie

Le plaisir effacé, de Catherine Malabou : clitoris et pensée

Le clitoris est une pierre minuscule logée en secret dans la chaussure de l’imaginaire sexuel. La jeune Clitoris de la mythologie grecque, connue pour sa taille très fine, était dite mince « comme un caillou ». Longtemps caché, privé de nom, de représentation artistique, absent des traités de médecine, souvent ignoré des femmes elles-mêmes, le clitoris n’a eu durant des siècles qu’une existence de scrupule, au sens primitif du terme, ce grain qui gêne la marche et taraude l’esprit. L’étymologie hésitante du terme permet de situer sa morphologie entre la « colline » (kleitoris) et le « fermoir » (kleidos). Clitoris : ce petit secret renflé qui demeure, résiste, harcèle la conscience et blesse le talon, est celui d’un organe, le seul, qui ne sert qu’au plaisir — donc « à rien ». Le rien du tout, l’immense rien, le tout ou rien de la jouissance féminine.

Comment penser le clitoris, ce petit organe bien caché qui ne sert qu’à une chose : jouir ? Longtemps occulté, caché, effacé, et encore aujourd’hui parfois conçu avec méfiance, il est l’objet de querelles philosophiques, et c’est un point d’achoppement du féminisme. Et c’est à l’histoire de ces pensées du clitoris que s’intéresse Catherine Malabou dans cet essai.

Un essai ma foi fort stimulant sur ce petit bouton qui a le plus beau rôle du monde : donner du plaisir. Stimulant, car s’il est parfois complexe et que je n’ai pas toujours été d’accord, il nous apprend beaucoup de choses, notamment sur la pensée féministe ou même les pensées féministes, sur la philosophie, et nous permet de forger notre propre pensée. De mon côté, j’ai particulièrement été intéressée par les passages sur les nymphes (et d’ailleurs il y a dans le texte un très intéressant chapitre sur Nymphomaniac) parce qu’ils ont mis le doigt sur quelque chose d’inconscient dans mon roman, qui demande à être sorti de sa grotte et mis au jour (c’est ma thématique actuelle, d’ailleurs, ce travail de l’ombre).

Bref, c’est très intéressant, ça change des sujets philosophiques habituels, à conseiller donc !

Le Plaisir effacé. Clitoris et pensée
Catherine MALABOU
Rivages, 2020

Chez Stephie

Les fables de la Fontanel, de Sophie Fontanel : A quoi riment nos vies sexuelles ?

Une amie pensait qu’en amour
Le plus terrible des faux pas
Était de garder son sérieux.
Et c’était sa légèreté
De faire passer dans ses yeux
Une malice illimitée.
Son humour vous mettais par terre
En guise de préliminaires.
Ses caresses venaient après
Comme le don vient sur le prêt.  

Vous êtes lassé des fables de La Fontaine ? Essayez celles de Sophie Fontanel : sur le modèle du fabuliste classique mais dans sa version polissonne (des textes qu’on lit trop peu, d’ailleurs, les textes érotiques de La Fontaine), elle croque en alexandrin la vie sexuelle et amoureuse de ses contemporains : la fable de l’homme qui tardait à répondre, la fable de l’homme qui en avait une trop petite, la fable de l’homme qui voulait changer ses habitudes, la fable du héros malgré lui… en tout, une vingtaines de petites histoires divertissantes et instructives !

Un véritable exercice de style, réussi haut la main : les textes sont à mourir de rire (j’ai pouffé à chaque page), les situations particulièrement bien trouvées et menées avec verve, dans un langage fleuri et cru et en même temps délicat. Et ces alexandrins, ils coulent avec un naturel, on dirait qu’elle a écrit en vers toute sa vie ! Alors les textes sont parfois cruels (pour les hommes, mais aussi pour certaines femmes), et Sophie Fontanel fait la preuve d’un vrai talent de moraliste pour mettre le doigt là où ça cloche, et c’est pour notre plus grand plaisir !

Ne manquez sous aucun prétexte cette lecture jouissive !

Les Fables de la Fontanel
Sophie FONTANEL
Robert Laffont, 2020

L’Amour de Platon à Comte-Sponville, de Catherine Merrien : penser le sentiment amoureux

Il n’y a pas d’amour (eros) heureux, ni de bonheur sans amour (philia, agapè). Cela indique à peu près le chemin : du désir comme manque au désir comme puissance, de l’amour qui prend à l’amour qui donne, de l’amour-passion à l’amour-action, de la frustration au plaisir, du deuil à la gratitude, de l’amour rêvé à l’amour vécu, de l’illusion (la cristallisation de Stendhal) à la vérité, de l’imaginaire au réel, de la passion dévorante des amoureux à la joie continuée des amants… Par quoi le couple, lorsqu’il est heureux, est le lieu d’une aventure spirituelle — parce qu’il est le creuset où la joie et la vérité se rencontrent, y compris physiquement (faire l’amour, lorsqu’on aime, c’est aussi une façon, non la moindre, de connaître l’autre, et de le reconnaître comme autre : de jouir de sa vérité, de sa réalité, de son altérité). Il ne s’agit que d’apprendre à aimer, pour autant que nous en sommes capables, à aimer vraiment. (Préface d’André Comte-Sponville)

Comme l’amour est mon sujet (d’écriture) (c’est aussi ma mission de vie et je trouve ça très beau, comme mission de vie) je ne me lasse pas des livres qui en parlent aussi, et il y a quelque temps j’étais tombée par hasard sur ce petit reader philosophique dont rien que la couverture m’a fait craquer. Et qui s’est révélé parfaitement passionnant !

L’idée est que la philosophie est ce qui nous apprend à penser, et que pour penser par soi-même il faut s’appuyer sur la pensée des autres afin de forger sa propre philosophie de l’amour. L’objectif de cet ouvrage est donc de passer en revue la pensée sur l’amour de onze grands philosophes, classés par ordre chronologique : Platon, Lucrèce et l’épicurisme, Saint Augustin, Montaigne, Descartes, Rousseau, Kant, Schopenhauer, Nietzsche et Comte-Sponville, qui rédige une magnifique préface !

Un ouvrage particulièrement stimulant intellectuellement, car il permet de faire le tour (ou à peu près) des points de vue sur le sujet et de construire sa propre pensée du sentiment amoureux : depuis le temps que j’écris sur le sujet (je suis née avec ce sujet, en fait mais c’est normal dans mon cas), j’en apprends encore, je la précise, même si elle est tout de même déjà pas mal assise. Alors évidemment ici elle se construit surtout en opposition avec cette bande de bonhommes mal embouchés (oui, ça manque évidemment de femmes) et je me suis souvent disputée avec eux, surtout lorsqu’ils croient parler d’amour et qu’il parlent en fait de tout à fait autre chose car la grâce de l’amour ne les a visiblement jamais touchés : ils ont un problème avec la sexualité (en gros, l’histoire de la philosophie de l’amour c’est opposer l’amour physique et l’amour spirituel), avec les femmes, et ils sont tout de même abominablement pessimistes.

Je caricature ? Un peu. Mais pas tant que ça : si je me suis trouvé de curieuses (et inattendues) affinités avec Descartes, les autres philosophes « classiques » m’ont donné des envies de violence. Leur système de pensée est souvent intéressant, et d’ailleurs le livre dépasse parfois son sujet et permet de refaire un point sur les courants philosophiques dans lesquels l’amour est un sujet parmi d’autres. Et c’est bien le problème, d’ailleurs : il doit être le principe de tout, sinon ça boîte. Mais surtout : comment ces esprits brillants (quand même) ont-ils pu ne pas voir que tant que l’un des deux sexes serait déconsidéré et écrasé (comme ils le font) non seulement il ne pourrait pas y avoir d’amour libre, généreux et heureux, mais (et ça en est la conséquence) le monde lui-même irait à sa perte et ne connaîtrait pas la sagesse (pistis sofia). En revanche, Comte-Sponville, qui incarne l’époque actuelle, propose une pensée lumineuse, une vraie éthique de l’amour comme but de toute une vie. Et je pense que je me repencherai sur son cas un jour ou l’autre.

Bref, un ouvrage passionnant, clair et pédagogique, qui permet de forger sa propre pensée ! Bien sûr certains choix peuvent paraître sujets à débat et il aurait pu faire mille pages, mais qu’est-ce qu’il est enrichissant !

L’Amour de Platon à Comte-Sponville
Catherine MERRIEN
Eyrolles, 2010

Yoga libido, de Michèle Larue : pour une vie sexuelle harmonieuse

Le goût du bien-être, le souci de soi et de l’épanouissement sexuel ont remis à l’ordre du jour quantité de pratiques énergétiques oubliées. Comme au bon vieux temps des années soixante-dix, on s’adonne à des activités teintées de spiritualité comme le yoga, on apprend des rudiments de massage tantrique, on se livre à des petits rituels, on prend même des bains sonores qui agissent sur le système nerveux et le système endocrinien : mais oui ! Des bains de gong ! Ces percussions en métal qui ont la forme de disques ou de bols tibétains, et qu’on frappe sur un rythme lent, comme dans les temples asiatiques. 
L’entretien du corps tout en douceur est devenu une règle de vie chez beaucoup de femmes. Quelques hommes réalisent que s’ils ajoutent à leur pratique sportive le yoga ou la méditation, le fonctionnement de leur corps et de ses fluides s’en trouve amélioré. Ils s’aperçoivent que leur vie sexuelle devient plus généreuse envers leur partenaire, et donc plus épanouissante, et c’est tant mieux. 

Le principe de cet ouvrage est de réfléchir à ce que peuvent faire les pratiques énergétiques ancestrales comme le yoga, le Qi Gong, la méditation pour booster et harmoniser notre vie sexuelle. Et ça tombe bien : je ne me suis finalement pas inscrite au cours de yoga que j’avais trouvais début septembre (ce n’était pas le type de yoga qui me convient), et je suis donc obligée de pratiquer toute seule dans mon salon.

Après une partie historique et un point sur la respiration yogique, l’auteure s’intéresse à la gestion du stress (sachant qu’il est la cause première de la baisse de la libido) et à l’amour et à l’estime de soi. Elle explique ensuite le fonctionnement des glandes endocrines et des hormones, avant d’entrer vraiment dans le vif du sujet : les pratiques qui vont permettre d’harmoniser et de booster tout ça — kundalini yoga, yoga hormonal, Qi Gong hormonal, yoga génital, Nad yoga, mantras, méditation, visualisation, alimentation et mode de vie.

Cela peut sembler un peu fourre-tout, mais l’idée est vraiment de donner un aperçu de tout, les pratiques se recoupant d’ailleurs souvent. Cela va donc bien au-delà du yoga, et bien au-delà surtout de la simple amélioration de la sexualité : ce qui est visé ici, c’est l’harmonie, le bien-être, avec l’idée que si les énergies circulent bien, qu’on est équilibré, la sexualité est épanouie. A la fois théorique et pratique, l’ouvrage propose donc toute une gamme d’exercices et de postures à tester (ce qui néanmoins n’est pas toujours très facile : les explications et les dessins sont clairs, mais ça ne veut pas dire qu’on va les faire correctement si on n’a pas un peu de pratique). J’ai néanmoins trouvé cela intéressant, et trouvé quelques trucs qui me plaisent.

Bref, un ouvrage assez large, où chacun eut trouver ce qui lui convient pour booster sa vie et sa sexualité !

Yoga libido. Faites danser vos hormones
Michèle LARUE
La Musardine, 2020

Par Stephie