S’aimer comme on se quitte, de Lorraine de Foucher : chroniques d’une mort annoncée

Quarante ans plus tard, les sciences sociales et le journalisme abandonnent encore l’amour, la rencontre et la rupture aux magazines féminins, au tréfonds des forums Doctissimo et aux témoignages cathodiques de l’après-midi. Pourtant, l’encouplement, et son corollaire dramatique, la séparation, alimentent quotidiennement nos conversations, notre besoin de narration face à ces moments qui sont les bonheurs comme les blessures les plus marquants de l’existence. Confrontée à ce manque de sens, à cette absence de mots et de causes plausibles de mes partenaires de rupture, j’ai eu envie de faire ce que je fais à chaque fois que je ne comprends pas : une enquête. J’ai cherché à étudier ce grand mystère de l’attachement et du détachement amoureux. Avec mes outils journalistiques traditionnels : le témoignage, la récurrence, la tentative d’en extraire un schéma.
Voir si le dernier jour d’une histoire est contenu dans le premier. Si ce qui nous plaît tant au début est aussi ce que l’on va reprocher après. Si tout est écrit, faut-il savoir le voir pour mieux l’éviter ? Est-ce que l’on s’aime comme on se quitte ? Est-ce que le début et la fin sont les deux moments les plus signifiants d’une relation ? 

Au départ, il y a cette série d’articles dans Le Monde, dans la rubrique « l’époque » : S’aimer comme on se quitte. Le principe : raconter deux jours d’une histoire d’amour, le premier, parce que tout s’y joue, et le dernier, parce que tout s’y perd. Ce qui s’est passé entre les deux, la durée même de la relation, c’est au lecteur de le deviner.

De cette chronique, Lorraine de Foucher a fait un livre, avec quinze histoires déjà publiées et retravaillées pour l’occasion, et dix-sept inédites.

Ce sont donc des histoires d’amour qui finissent mal, et d’une grande variété : certaines sont éclair, d’autres ont duré de longues années. Des hommes et des femmes, de tous âges, racontent leur histoire, et l’une d’elles est même racontée par les deux protagonistes (et le fait est : ils n’ont vraiment pas vécu la même chose), et tentent parfois de trouver la réponse à ce qui est le plus grand mystère de l’humanité. Autant le dire tout de suite : il n’y a pas de réponse à cette question de l’attachement et du détachement, et si la séparation est déjà incluse dans la rencontre, il n’y a pas forcément d’indices pour le voir. Ce serait trop facile.

Bien sûr, c’est touchant, et triste. Pas déprimant : il y a aussi des histoires très belles qui, même si elles sont vouées à la finitude, ne sont pas pour autant des échecs : certaines sont des parenthèses qui aident à trouver quelque chose, qui réapprennent à vivre. D’autres, plus douloureuses, aident à se découvrir soi, qui l’on est et ce que l’on veut.

Bref, un recueil qui finalement rassure (les hommes souffrent en amour autant que les femmes, je sais ce n’est pas un scoop mais vu qu’en l’occurrence c’est toujours moi qui souffre, j’ai parfois tendance à douter). Néanmoins, pour certaines histoires, j’aurais aimé savoir pourquoi les gens ont choisi de la raconter, celle-là et pas une autre…

(Par contre, ne l’offrez pas à Noël à votre chérie(e), ça risque d’être mal pris…)

S’aimer comme on se quitte. Chroniques du premier et du dernier jour
Lorraine de FOUCHER
Fayard, 2018

Une séparation, de Véronique Olmi

10513232543_582a515fa8_o

 

Cela va vite, une séparation. Il suffit d’un mot pour défaire des mois, des années d’amour, c’est comme dynamiter sa maison, on craque une allumette et tout s’effondre. Étrange que ce soit si simple de se quitter. Étrange qu’il n’y ait de procédure que pour les gens mariés. Pour nous deux, une lettre et c’est déjà beaucoup. Un coup de fil, un mail, un silence auraient suffi. Notre séparation… Un peu de vent à la surface du sable. Un volet qui claque. Un rêve qui meurt. Trois fois rien. C’est fini.

Une Séparation est la dernière pièce de Véronique Olmi qui, après une lecture au Festival de la Correspondance de Grignan en 2009, vient d’être créée au théâtre des Mathurins. Une pièce bien étrange, sous forme d’un échange épistolaire, sur un sujet universel : la séparation.

Un matin, Paul trouve une lettre dans laquelle Marie, la femme qu’il aime, lui annonce qu’elle le quitte. Il n’a rien fait de spécial, pas commis de geste irréparable, simplement elle estime que leur couple s’est usé, et elle ne veut plus d’une relation fondée sur l’habitude. Tout pourrait s’arrêter là, mais Paul se rebelle : il aime Marie, et veut à tout prix maintenir le dialogue. Il lui écrit, elle répond…

Il y a dans cette pièce de magnifiques passages sur l’amour, la séparation, le couple et ce qui l’use, entraînant le désamour. Deux visions s’opposent, celle de l’homme pour qui aimer quelqu’un, c’est aussi accepter ce quotidien, et celle de la femme qui voudrait que la passion ne s’éteigne pas. Alors c’est elle qui part, comme souvent. Aucun des deux n’a raison, et ils ont raison tous les deux, finalement. Ils s’appellent Paul et Marie, mais ils sont des personnages universels et pourraient tout aussi bien ne pas porter de prénom tant on se retrouve tour à tour dans l’un et dans l’autre. C’est une pièce très écrite, dont la lecture se savoure, et je serais assez curieuse de voir comment elle passe la rampe, car je me demande si elle n’y perd pas en saveur. Mais c’est, en tout cas, une très belle pièce, qui m’a beaucoup émue même si la fin m’a laissée perplexe.

Une Séparation
Véronique OLMI
Albin-Michel, 2013 (Triartis, 2009)

Lu par Mango, Canel

Faire l’amour, de Jean-Philippe Toussaint

Untitled

Nous ne nous étions pas embrassés tout de suite cette nuit-là. Non, pas tout de suite. Mais qui n’aime prolonger ce moment délicieux qui précède le premier baiser, quand deux êtres qui ressentent l’un pour l’autre quelque inclinaison amoureuse ont déjà tacitement décidé de s’embrasser, que leurs yeux le savent, leurs sourires le devinent, que leurs lèvres et leurs mains le pressentent, mais qu’ils diffèrent encore le moment d’effleurer tendrement leurs bouches pour la première fois ?

Vous serez sans aucun doute d’accord avec moi : avec un titre pareil, ce roman ne pouvait pas échapper indéfiniment à mon challenge amoureux.

Contrairement à ce que pourrait laisser penser l’extrait que j’ai mis en exergue, ce récit raconte l’histoire d’une séparation. Marie et le narrateur, en voyage à Tokyo, savent tous deux que leur histoire touche à sa fin. Ils font l’amour pour la dernière fois…

Il est difficile de mettre des mots sur l’émotion que dégage ce roman, qui a fait écho en moi au magnifique Lost in translation, sans doute à cause de Tokyo, mais pas seulement : il nous montre des personnages un peu perdus, le tragique de la séparation de deux êtres qui ne s’aiment plus mais qui, en même temps, ont du mal à se passer l’un de l’autre et sont mus par un élan qui les rassemble malgré tout. Très troublant. L’ensemble est porté par une langue très poétique, en phase avec l’aspect parfois très onirique du récit (notamment la scène de la piscine, lorsque le narrateur se baigne seul, la nuit, sur le toit de l’hôtel, mais aussi les pérégrinations du couple dans le Tokyo nocturne), une écriture très visuelle, portant une attention extrême aux couleurs et aux lumières. Mais l’onirisme ne masque pas la violence qui parfois émerge dans les relations entre les personnages. Ce qui nous donne donc finalement un roman court mais dense, amer et mélancolique, que j’ai beaucoup aimé même si je suis restée insensible à certains aspects, comme le motif du flacon d’acide chlorhydrique, éminemment symbolique, que j’ai compris mais qui ne m’a finalement pas percutée…

Faire l’amour
Jean-Philippe TOUSSAINT
Minuit, 2002

logoamoureux saison2

//