La métaphore de l’huître

Les huîtres sont vraiment un de mes mets préférés. De ceux dont je pourrais me nourrir exclusivement, si je pouvais. C’est fin, délicat, subtilement érotique, et c’est bien sûr lié à mon élément aquatique, le grand océan. C’est difficile à ouvrir, voire un peu dangereux, mais ça en vaut la peine.

De fait, on m’accuse souvent d’être une huître. Pas au sens intellectuel, encore qu’on ne sache pas grand chose du QI des huîtres, mais au sens relationnel : pour m’ouvrir, c’est un sacré challenge. Je bavarde, je bavarde, mais je ne me livre pas.

Je suis là, bien en sécurité dans ma coquille, je protège ma perle de ceux qui voudraient me la voler et me l’abîmer, je nage dans l’océan mais en filtrant. De temps en temps, j’entrouvre la coquille et je regarde un peu ce qui se passe à l’extérieur mais souvent, très vite, je la referme parce que ce que je vois ne me convient pas trop et que je me sens très vite en danger.

Quand on ouvre les huîtres, il y en a toujours une ou deux qui sont fort récalcitrantes, qui ne se laissent pas faire, et qui exigent de déployer des trésors d’ingéniosité pour atteindre le coeur.

Je suis cette huître. M’ouvrir demande beaucoup, beaucoup de patience. Et de plus en plus, au fil du temps. Parce que ma perle est précieuse. Et que je la protège farouchement.

Une de mes intentions, pour 2023, c’est d’arriver à ouvrir davantage la coquille, à ceux qui le méritent. Sans la refermer brusquement sur leurs doigts parce qu’ils se sont trop approchés de la perle. Pouvoir, peut-être, envisager de partager cette perle. Enfin, essayer.

Si ça se trouve, mon animal totem, ce n’est pas tant l’ours que l’huître.

Courbes, ronds, ballons, bulles…

Dimanche matin, je me suis rendu compte qu’en ce moment, je n’arrêtais de peindre des trucs ronds : des pleines lunes bien sûr puisque c’est un de mes sujets principaux, mais aussi des mandalas, des galets, des routes en courbes, des lettres rondouillettes, des feuilles de pilea et des pétales de fleurs bien arrondis. Ce qui est bien, avec le dessin, c’est que les motifs récurrents sont plus évidents qu’avec l’écriture (d’où l’intérêt d’ailleurs, nous y reviendrons), et que lorsque quelque chose devient récurrent, c’est intéressant de creuser.

Et j’ai tout de suite compris qu’il était question de sécurité. De protection. Se construire une bulle dans laquelle on est à l’abri. Je n’ai rien inventé : le rond est sécurisant. Enveloppant. Et, en ce moment, j’ai besoin de quelque chose de sécurisant, une bulle qui me protège tout en me permettant d’avancer.

De fait, j’ai beaucoup de mal à me sentir à l’aise à l’extérieur en temps normal : ça a toujours été, puisque, je le rappelle, j’ai ce sentiment constant d’être une extra-terrestre, et depuis mon voyage à Milan, je me réveille souvent le matin avec un vague sentiment d’angoisse et d’oppression. Je ne sais pas pourquoi d’ailleurs ça a commencé à Milan, il ne s’est rien passé d’angoissant à Milan, au contraire, j’ai adoré ce voyage (puisque, quand même, j’en sors, de ma bulle), mais j’avais une vague inquiétude, un pressentiment que l’année suivante ça ne serait pas pareil (bon, j’avais raison). Alors, il passe très vite, ce sentiment (enfin, en général, et quand il ne passe pas de fait il se produit un truc, pas toujours négatif d’ailleurs mais déséquilibrant on va dire), mais c’est comme si, chaque matin, j’étais expulsée dans le monde réel et qu’il me fallait un temps d’adaptation de plus en plus long. Je suis hyperonirique, les rêves ont donc une grande importance dans ma vie, et en ce moment ils me paraissent non seulement plus intéressants que la vraie vie, mais aussi plus réels. Il me faut donc, chaque matin, réapprivoiser le monde. Ou plutôt : reprendre conscience que je suis dans le monde, le monde matériel, où je ne peux ni voler ni imposer ma volonté à mon environnement. Ce qui est bien dommage, d’ailleurs (je l’ai déjà dit qu’une nuit j’avais rêvé que j’étais dieu, enfin la déesse du coup ?).

Et bien sûr, en ce moment, c’est compliqué. Je n’ai qu’une envie : rester chez moi, et j’y reste autant que je peux. En même temps, l’Univers est facétieux sur ce coup : j’ai toujours eu une impression de séparation entre moi et le monde, vous imaginez donc avec le masque, j’ai l’impression de ne plus du tout en faire partie, de l’observer de l’extérieur, et comme à Orléans un crétin a décidé qu’il fallait le porter partout même seul dans un parc, je ne sors plus que lorsque c’est strictement nécessaire (et ça l’est malheureusement beaucoup). C’est un peu dommage vu que l’été se prolonge et que je rêve de me balader longuement dans un parc, mais tant pis : si je sors me promener, c’est pour que ce soit agréable, pas un pensum : je suis animale, et les odeurs me manquent, je ne me vois pas me promener sans sentir l’air sur mon visage et l’odeur des fleurs.

Alors c’est comme si on était déjà dans les saisons intérieures. La retraite en soi, dans cet espace sécurisé du cocon où on peut grandir.

Et je crois que les ronds, c’est ça : une histoire de bulle dans laquelle je me sens en sécurité et où je peux me promener. Ma vraie bulle, c’est quand j’écris. Quand je peins. Ma bulle, c’est ma maison aussi, mon foyer et plus que jamais je sais que je suis faite pour travailler de chez moi, en indépendante. Parce que, pour pouvoir prendre des risques (et je sais que je vais devoir prendre des risques sur plusieurs plans dans les mois qui viennent), il faut être arrimé solidement à quelque chose qui nous fait sentir, malgré tout, en sécurité.

Et ma bulle, ce sont aussi deux grands yeux bleus. C’est rond, des yeux… et avec ces yeux-là, je pourrai affronter le monde !

Authenticité, sécurité, intégrité ?

Ça va vous ?

Moi je dois dire que ça secoue beaucoup beaucoup, j’ai l’impression d’être dans une machine à laver sur programme essorage, traversée par tout un tas d’émotions pas toujours très sympathiques. Disons que la plupart du temps ça va, je suis dans ma bulle, mais parfois, j’ai une émotion qui vient me titiller (euphémisme : me ravager, en vrai). Hier c’était la colère (et c’est, j’avoue, surtout la colère qui revient), mais une colère exponentielle contre à peu près tout et tout le monde, mais vraiment, si j’avais eu des pouvoirs magiques je crois qu’il ne resterait plus pierre sur pierre sur cette planète (donc, heureusement : je n’ai pas de pouvoirs magiques). Et je me retiens très très fort de ne pas insulter beaucoup de gens sur les réseaux sociaux. Et s’il y a du vent très violent, je vous prie de m’excuser parce que c’est souvent le cas lorsque je suis en colère : il y a du vent ou de l’orage.

Tout ça pour dire que ça remue beaucoup à l’intérieur.

Il faut dire que je suis dans la situation parfaite pour une période d’introspection seule face à moi : je n’ai même pas eu besoin de faire de faire une retraite Vipassana, elle est venue à moi ou tout comme (ce n’était pas mon truc de toute façon). Et ce qui est amusant (enfin, amusant, vous voyez l’idée) c’est que cette espèce de retraite en appartement, je l’ai écrite : à la fin de mon premier roman (oui je sais j’en parle beaucoup mais vous ne pouvez pas le lire : ce n’est pas ma faute, et c’est une des raisons de ma colère) mon héroïne reste plusieurs semaines confinée dans son appartement, non pas à cause d’une épidémie mais juste parce qu’elle en a ras-le-pompon des gens.

L’appartement est une grotte (enfin symboliquement : en vrai c’est un très bel appartement terrasse avec une vue magnifique sur les montagnes). La grotte de la nymphe Calypso mais aussi finalement peut-être la grotte de l’ours. Je dis ça parce que depuis des semaines (des mois !) je suis assaillie par les synchronicités à propos des ours : j’ai toujours toute une ribambelle de photos de grizzli dans mes flux, ou bien les gens parlent d’ours, d’articles sur les ours, que sais-je : tous les jours, plusieurs fois par jour, il est question d’ours. Alors, bien sûr, je me suis interrogée sur cette synchronicité assez envahissante même si pour l’instant je n’ai pas trouvé d’ours dans ma cuisine. Il y a une première raison, qui est tout à fait biographique et personnelle. Mais il y a aussi une raison symbolique : l’ours (tout comme le papillon et l’escargot) est un symbole de transformation. Chaque année, il entre dans sa grotte pour y rester durant l’hiver, et sort renouvelé au printemps. Dans l’ours, il y a aussi cet aspect dangereux, instinctif à apprivoiser : la colère (oui, tout fait sens).

Pour mon héroïne, sa grotte/appartement est une sorte d’utérus, lieu de gestation d’elle-même où, femme poisson océanique, elle plonge dans ses eaux profondes, meurt à l’ancien pour se mettre au monde à une nouvelle vie. Parce qu’à la fin, quand elle ressort, elle a trouvé ce qui lui manquait, cette force d’être enfin elle-même, authentique et intègre dans le monde, de s’y sentir en sécurité parce qu’elle n’a plus peur d’affirmer qui elle est — même si ce qu’elle est n’est pas conforme à la norme, à ce que les autres voudraient d’elle : elle cesse de jouer un rôle. Lorsqu’elle sort, elle est prête à prendre sa place dans le monde : celle de l’habiter poétiquement (vous l’aviez vu venir ?) et amoureusement.

Alors quand je ressortirai dans quelques semaines, serai-je réellement enfin moi ? Aurai-je trouvé authenticité, sécurité et intégrité ? Ce qui était plus ou moins de la fiction avait-il quelque chose de prédictif ? Et aurai-je le courage d’enfin vivre la vie que je souhaite au lieu de subir des choses dont je ne veux plus — qui me forcent à jouer un rôle ?

L’ours de la photo a été peint par la créatrice Julie Dru dont j’adore le travail !