L’océan de ce qu’on ne sait pas

Est-ce qu’il vous est déjà arrivé d’être saisi par l’étendue de l’ignorance de l’être humain sur le monde et son fonctionnement ? Bien sûr, la science progresse. Mais nous sommes encore à des années lumières de tout savoir.

J’en avais conscience, déjà, mais cela m’a particulièrement frappée l’autre jour. Je ne sais plus ce que je regardais, et il y avait un scientifique qui expliquait doctement que ça (et je ne sais plus ce qu’est le « ça » malheureusement) ça n’était pas possible, ça n’était pas rationnel, ça n’existait pas (et qu’il fallait arrêter de prendre des drogues). Et cela m’a violemment agacée (plus que d’habitude, je devais être mal lunée), cette arrogance. J’avais envie de lui répondre que ce n’était pas parce qu’il ne pouvait pas expliquer quelque chose que cette chose n’existait pas, et qu’il ferait mieux de se taire parce que les scientifiques du futur se moqueraient de lui, parce qu’eux sauraient expliquer. On ne fera pas une liste d’exemples, mais pensons à Einstein et à la manière dont certaines de ses idées (justes) ont été reçues. Tout ce que nous utilisons au quotidien aurait été considéré comme de la magie, de la sorcellerie il n’y a pas si longtemps.

Et oui, je suis absolument convaincue que certains « phénomènes » qui sont tellement mystérieux aujourd’hui que certains refusent d’y croire seront parfaitement expliqués demain. Mais qu’aujourd’hui, ils sont dans l’océan de ce qu’on ne sait pas (encore).

Homo deus, une brève histoire du futur de Yuval Noah Harari : la fin de l’humanité ?

Au fil des millénaires, l’histoire a été riche en bouleversements techniques, économiques, sociaux et politiques. La seule constante a été l’humanité elle-même. Nos outils et institutions sont très différents de ceux des temps bibliques, mais les structures profondes de l’esprit humain restent les mêmes. C’est bien pourquoi nous pouvons encore nous reconnaître dans les pages de la Bible, dans les écrits de Confucius ou dans les tragédies de Sophocle et d’Euripide. Ces classiques sont l’oeuvre d’hommes exactement pareils à nous, d’où notre sentiment qu’ils parlent de nous. Dans le théâtre moderne, Oedipe, Hamlet et Othello peuvent bien porter des jeans et des T-shirts et avoir des comptes Facebook, leurs dilemmes sont les mêmes que dans la pièces originale.

L’autre jour en finissant de lire Le matin des magiciensje me suis souvenu qu’après ma lecture de Sapiensj’avais acheté Homo Deus et qui m’attendait toujours quelque part. Il y a un lien, puisqu’à la fin de son essai Pauwels imagine une nouvelle humanité qui exploiterait pleinement son potentiel de conscience, et que Harari réfléchit aussi au (possible) futur de l’humanité. Je me suis donc lancée dans cette lecture.

Le point de départ de cet essai est le constat que, bon an mal an, les choses ne vont pas si mal que ça sur bien des points, et qu’on ne meurt plus que peu (à l’échelle globale) de la guerre, des épidémies ou de la famine : même si ces problèmes ne sont pas totalement réglés bien sûr, le fait est qu’aujourd’hui on meurt plus de maladies liées à la sur-alimentation et de suicide. Partant de là, Harari s’interroge sur les futurs défis de l’humanité : le défi écologique bien sûr, mais surtout le défi ontologique qui consistera à triompher de la vieillesse et de la mort et de promettre le bonheur à tous. Ce sera faire de l’homme une divinité, homo deus, qui prendra la place d’homo sapiens. C’est en tout cas le plus probable compte tenu du présent, mais cela pourrait bien mener à une destruction pure et simple de l’être humain. Harari se penche donc d’abord sur ce qu’est l’être humain et sa place dans le monde ; ensuite, il s’interroge sur la manière dont il façonne ce monde, et la religion de l’humanisme ; enfin, il envisage comment il pourrait bien perdre le contrôle.

Un essai qui s’avère absolument passionnant sur bien des points : ses analyses sur la fiction (au sens large) et les liens intersubjectifs, l’opposition entre religion et spiritualité (La quête s’ouvre par une grande question du style : qui suis-je ? Quel est le sens de la vie ? Qu’est-ce qui est bien ? Alors que la plupart des gens se contentent d’accepter les réponses toutes faites des pouvoirs en place (la religion au sens large, NDLR), les personnes en quête de spiritualité ne sont pas aussi facilement satisfaites. Elles sont décidées à suivre la grande question où qu’elle les mène, et pas simplement aux endroits qu’elles connaissent bien ou souhaitent visiter : cette opposition n’est pas nouvelle, mais je trouve que c’est très clairement exprimé), l’humanisme, les différents états de conscience.

Le problème, outre que l’ensemble est assez déprimant, surtout la fin qui donne envie d’aller vivre sur une île déserte tant cela ressemble à une dystopie à la Black Mirrorc’est que je trouve qu’Harari reste trop souvent prisonnier du dualisme et du biais de confirmation scientifique « si l’existence de quelque chose n’est pas prouvée, ça n’existe pas » : du coup, je me suis souvent retrouvée en désaccord « philosophique » avec certains de ses présupposés, qui ne sont finalement que des pétitions de principe. Selon moi par exemple, l’homme a bien une conscience individuelle, et il ne se résume pas à un algorithme ; d’autant que les algorithme, il faut arrêter d’en faire une nouvelle religion : l’idée est que finalement ils nous connaissent mieux que nous même et, à terme, feront les choix à notre place. Alors d’abord c’est loin d’être au point : l’autre jour je suis allée voir ce que l’algorithme d’Instagram estimait être mes centres d’intérêt, je crois que j’ai eu le plus gros fou-rire de ma semaine : entre les vêtements pour aller à la pêche, des célébrités dont je n’avais jamais entendu parler et le hockey sur glace, on était loin d’être dans la justesse. En outre, ne vous moquez pas mais je suis sûre que quelque chose échappera toujours aux algorithmes : l’amour ; les algorithmes pourront nous dire quelle personne est la mieux pour nous (c’est ce que font les applications de rencontre), mais certainement pas celle dont on tombera amoureux. Et c’est ce qui nous sauvera !

Bref, une réflexion sur l’humain qui, malgré mes désaccords, m’a profondément intéressée, notamment parce qu’il propose beaucoup de pistes de réflexion !

Homo deus. Une brève histoire du futur
Yuval Noah HARARI
Traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat
Albin Michel, 2017

 

Enfants du soleil, d’André Brahic : Histoire de nos origines

Bien que l’étude de nos origines concerne avant tout les astronomes, les physiciens, les chimistes, les mathématiciens, les minéralogistes, les géophysiciens et bien d’autres, elle a de telles implications philosophiques et sociologiques qu’elle continue de susciter les passions et quelquefois les polémiques. Même entre scientifiques, les disputes sont nombreuses. Les différentes voies d’exploration sont si variées que beaucoup d’auteurs s’ignorent délibérément. En étudiant les textes consacrés à la question de nos origines, on rencontre plus de « philosophes que d' »ingénieurs » et quelquefois plus de métaphysique que de physique, mais la situation est en train de changer. La recherche spatiale, le développement des moyens d’observation et d’analyse ont fourni des outils si puissants que nous vivons une véritable révolution dans l’histoire de l’acquisition des connaissances, et que personne ne peut ignorer les contraintes apportées par les observations et par les modèles. 

Lorsqu’André Brahic est mort, en 2016, j’ai eu envie de relire cet essai qui faisait partie de la sélection pour le Grand Prix des lectrices de Elle en 2000. Mais impossible de mettre la main dessus, alors que je savais pourtant à peu près où il était. L’autre jour, je me suis dit que quand même, j’allais chercher à nouveau, et je l’ai trouvé tout de suite. Je ne vais pas m’étendre sur ce mystère. Le fait est qu’évidemment, l’essai a 20 ans et que dans le domaine de l’astronomie, cela en fait une antiquité, et que très certainement de nombreuses découvertes ont été faites depuis sa publication, et qu’il faudrait donc l’augmenter voire le corriger sur certains points, mais ce n’est pas grave, je pense que l’essentiel y est.

L’objet de cet essai est donc d’enquêter sur les origines du monde, en partant des mythes et des légendes, premières réponses à la question, et des débuts de l’astronomie dès l’Antiquité. Ensuite, la première partie est consacrée à l’archéologie du ciel : reconstituer l’histoire à partir des traces : l’inventaire du système solaire, la question du temps, des matériaux, du mouvement et des autres galaxies ; fort de ces observations, il s’agit ensuite d’élaborer un scénario possible de la naissance du monde, et de s’intéresser à l’après : l’évolution de la terre et l’apparition de la vie, la fameuse question (sans réponse) de savoir si nous sommes seuls dans l’Univers, et le futur de la planète…

Très pédagogique et non dénué d’humour, cet essai constitue la parfaite introduction pour le néophyte qui voudrait en savoir plus sur notre univers et notre histoire, et le but assumé de l’ouvrage est de donner envie d’en savoir plus. Tout en restant scientifique, l’auteur s’attache à ne pas trop dépoétiser le monde ; il y a néanmoins des passages auxquels je n’ai rien compris (en fait, dès qu’il s’agit de physique pure, avec les atomes, les électrons et les machins comme ça je suis larguée) mais j’ai toujours fini par me retrouver, et j’ai bien sûr appris beaucoup de choses. En fait, il n’y a que la conclusion qui m’a un peu agacée, car j’y ai trouvé que l’auteur y manquait cruellement d’ouverture d’esprit, ce qui est d’ailleurs un des défauts de la science moderne, nous y reviendrons dans quelque temps car je suis en train de lire un ouvrage sur le sujet.

Mais cela reste un essai passionnant, éclairant et très instructif (qui m’a en outre, vu son titre, donné l’impulsion pour revoir l’intégrale des Mystérieuses cités d’or, sujet sur lequel nous reviendrons également plus ou moins prochainement) !

Enfants du Soleil. Histoire de nos origines
André BRAHIC
Odile Jacob, 1999

 

Au-delà de l’impossible, de Didier van Cauwelaert

Au-delà de l'impossiblePerdre nos repères habituels n’est pas forcément un préjudice ; cela peut signifier que notre horizon s’élargit. Mais l’esprit critique doit alors s’adapter aux nouvelles règles du jeu. C’est pourquoi, lorsqu’on me demande si je crois au paranormal, je réponds non. Je constate, j’examine, je réfléchis et je partage ; c’est tout. Face à un phénomène inexpliqué, je pense que la conviction systématique est aussi pernicieuse que le rejet a priori. Mais ce type d’incidents, en soi, ne me dérange pas. C’est peut-être pour cela qu’il m’en arrive.

J’espère que vous ne pensiez pas y échapper : lorsque Didier van Cauwelaert publie un livre, que ce soit un essai ou un roman, je lis, c’est un fait établi, même lorsqu’a priori ce n’est pas trop dans mon champ d’investigation, comme ici, où il est question de physique, domaine qui m’échappe assez complètement depuis à peu près toujours. Mais enfin, armée de ma confiance totale en l’auteur, je m’y suis attelée.

Si la vie après la mort existe, peut-on communiquer avec les disparus ? Et, si oui, que pourraient-ils avoir à nous dire ? Tel est le point de départ de cet essai, dans lequel Cauwelaert nous explique comment, par le biais de deux medium (essentiellement Geneviève Delpech, mais aussi Marie-France Cazeaux), il a été mis en communication avec les esprits de deux des plus grands génies scientifiques du XXe siècle : Albert Einstein et Nikola Tesla. Et ce qu’ils ont à dire, pour peu qu’on les écoute, pourrait bien changer notre perception du monde.

J’ai écrit « pour peu qu’on les écoute » parce que, bien sûr, lire un tel essai demande au départ une certaine ouverture d’esprit, qui n’est pas de la crédulité mais bien l’acceptation que nous ne savons pas encore tout sur le monde et que certaines choses nous dépassent : une croyance critique, si l’on veut, la même que celle dont l’auteur fait preuve face à des événements qui auraient de quoi en bouleverser beaucoup et face auxquels il reste à la fois ouvert et sceptique, mais curieusement assez peu étonné. Partant de là, l’ensemble est évidemment déstabilisant, le canal de transmission des informations étant assez peu commun, mais ce n’est, au final, pas ce qui importe : l’essentiel, c’est bien le voyage à travers l’univers que nous propose l’auteur, au jour le jour et au fil des transmissions des deux savants, très différents et pourtant assez proches ; cela va de la physique quantique aux trous noirs en passant par les ondes gravitationnelles, les univers parallèles et la possibilité d’une énergie libre et gratuite qui pourrait changer la face du monde. A partir des travaux d’Einstein et de Tesla, dont certains sont plus ou moins secret défense, Cauwelaert interroge les avancées de la science, l’ensemble étant étayé par des chercheurs on ne peut plus sérieux — et des coïncidences qui n’en sont bien sûr pas : ainsi, pendant l’écriture de l’essai, des chercheurs ont prouvé l’existence des fameuses ondes gravitationnelles qui jusqu’alors étaient considérées comme une idée farfelue. A quand leur application pratique, à savoir l’énergie libre, gratuite propre et inépuisable, quitte à faire grincer les dents de certains lobbies ?

Bien sûr, malgré le talent de notre auteur pour la vulgarisation scientifique, faite avec humour et légèreté, j’ai parfois été perdue. N’empêche que l’ensemble ouvre de nouvelles perspectives et élargit le champ de notre réflexion (en tout cas la mienne, puisqu’une nouvelle idée de développement pour un de mes projets a « poppé » durant cette lecture). Passionnant donc, même si je regrette de ne pas avoir vu certaines photos, disponibles seulement dans la version numérique !

Au-delà de l’impossible
Didier van CAUWELAERT
Plon, 2016