L’océan de ce qu’on ne sait pas

Est-ce qu’il vous est déjà arrivé d’être saisi par l’étendue de l’ignorance de l’être humain sur le monde et son fonctionnement ? Bien sûr, la science progresse. Mais nous sommes encore à des années lumières de tout savoir.

J’en avais conscience, déjà, mais cela m’a particulièrement frappée l’autre jour. Je ne sais plus ce que je regardais, et il y avait un scientifique qui expliquait doctement que ça (et je ne sais plus ce qu’est le « ça » malheureusement) ça n’était pas possible, ça n’était pas rationnel, ça n’existait pas (et qu’il fallait arrêter de prendre des drogues). Et cela m’a violemment agacée (plus que d’habitude, je devais être mal lunée), cette arrogance. J’avais envie de lui répondre que ce n’était pas parce qu’il ne pouvait pas expliquer quelque chose que cette chose n’existait pas, et qu’il ferait mieux de se taire parce que les scientifiques du futur se moqueraient de lui, parce qu’eux sauraient expliquer. On ne fera pas une liste d’exemples, mais pensons à Einstein et à la manière dont certaines de ses idées (justes) ont été reçues. Tout ce que nous utilisons au quotidien aurait été considéré comme de la magie, de la sorcellerie il n’y a pas si longtemps.

Et oui, je suis absolument convaincue que certains « phénomènes » qui sont tellement mystérieux aujourd’hui que certains refusent d’y croire seront parfaitement expliqués demain. Mais qu’aujourd’hui, ils sont dans l’océan de ce qu’on ne sait pas (encore).

Le matin des magiciens de Louis Pauwels et Jacques Bergier : une manière poétique d’habiter le monde

La physique, la biologie, les mathématiques, à leur extrême pointe, recoupent aujourd’hui certaines données de l’ésotérisme, rejoignent certaines visions du cosmos, des rapports de l’énergie et de la matière, qui sont des visions ancestrales. Les sciences d’aujourd’hui, si on les aborde sans conformisme scientifique, dialoguent avec les antiques mages, alchimistes, thaumaturges. Une révolution s’opère sous nos yeux, et c’est un remariage inespéré de la raison, au sommet de ses conquêtes, avec l’intuition spirituelle. Pour les observateurs vraiment attentifs, les problèmes qui se posent à l’intelligence contemporaine ne sont plus des problèmes de progrès. Il y a déjà quelques années que la notion de progrès est morte. Ce sont des problèmes de changements d’état, des problèmes de transmutation. En ce sens, les hommes penchés sur les réalités de l’expérience intérieure vont dans le sens de l’avenir et donnent solidement la main aux savants d’avant-garde qui préparent l’avènement d’un monde sans commune mesure avec le monde de lourde transition dans lequel nous vivons encore pour quelques heures. 

Je suis souvent frustrée par les ouvrages scientifiques : pas seulement parce que j’ai l’impression que ce que nous savons est une goutte dans l’océan de ce que nous ne savons pas, mais surtout parce que les scientifiques ont souvent cette tendance qui m’agace à nier l’existence de ce qu’ils ne peuvent pas expliquer, alors même que l’histoire des découvertes scientifiques devrait les conduire à un peu plus d’humilité ; c’est ce que je reprochais récemment à la conclusion de l’essai d’André Brahic, et c’est pour cela que j’aime les essais de Didier van Cauwelaert : l’ouverture d’esprit, qui consiste à ne rien rejeter a priori (sans pour autant tout gober). Et c’est exactement cet esprit que j’ai retrouvé dans cet essai, qui date de 1960 et qui était mentionné dans Hippie de Paulo Coelho. 

Le but de cet essai est de réconcilier la science et la spiritualité, le matérialisme et l’ésotérisme, en ouvrant des portes, en observant les faits et en posant des questions, autour de ce que les auteurs appellent « fantastique », à savoir ce qui ébranle les lois de l’univers telles que nous les connaissons, mais qui n’est pas nécessairement irréel. La première partie montre comment le XIXe siècle a fermé la porte à ce fantastique et que le XXe siècle essaie de la rouvrir tout en restant attaché au positivisme et à l’idée qu’il n’y a plus rien à découvrir ni à inventer. Il s’agit donc de regarder le passé au lieu d’oublier les connaissances des Anciens, et les auteurs prennent donc appui sur l’alchimie et les civilisations disparues. Dans un second temps, les auteurs mènent une réflexion sur l’histoire invisible, à savoir celle dont on ne parle pas d’habitude, en prenant l’exemple de l’Allemagne nazie et de ses fondements ésotériques et mystiques. Enfin il est question du fantastique intérieur et de l’infini de l’homme, ces facultés qu’il n’utilise pas ou peu ou mal mais qui peuvent le mener à l’accomplissement.

Inutile de vous dire que j’ai dévoré cet essai avec gourmandise tant c’est exactement ce qui me passionne : jamais péremptoire, il oblige à un pas de côté par rapport à ce qu’on considère habituellement comme d’un côté « la science » et de l’autre disons « la magie », et invite à sortir du dualisme pour choisir la voie moyenne entre le rationalisme acharné souvent entaché d’un biais de confirmation (on exclut tout ce qui tendrait à remettre en cause tout ce que l’on pense être le fonctionnement du monde) et l’occulte. En fait, en le lisant, j’ai souvent pensé à Boileau : le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblables. Les chapitres sur les civilisations anciennes, l’alchimie et les fondements ésotériques du nazisme sont absolument fascinants (au point que je me suis fait une bibliographie pour creuser ces questions, je vous préviens). Et j’aime surtout cette idée d’ouverture d’une nouvelle ère pour l’homme, où il trouvera son accomplissement véritable.

Bref, un essai passionnant et vivifiant, qui pose beaucoup de questions et invite à la réflexion, même si tout n’est pas à prendre pour argent comptant !

Le matin des magiciens. Introduction au réalisme fantastique
Louis PAUWELS et Jacques BERGIER
Gallimard, 1960 (Folio, 1972-2018)

Les petites voix, quand l’intuition toque à la porte d’un cerveau rationnel de Christelle Lauret : laisser faire la prod’

Mon intuition, cette « forme de connaissance immédiate qui ne recourt pas au raisonnement », nous dit le Petit Robert, m’a littéralement changé la vie depuis cette première et étrange expérience d’il y a huit ans. C’est elle qui m’a amenée à quitter mon job de chercheur dans l’industrie pharmaceutique pour en trouver un autre encore plus aligné avec mes passions, mes talents et mes valeurs. C’est elle qui m’a permis de rencontrer les bonnes personnes et de saisir les bonnes opportunités au bon moment. En fait, c’est elle qui m’a permis de commencer à vraiment m’écouter, à être beaucoup plus alignée avec qui je suis vraiment et du coup à être bien plus vivante, sereine et épanouie dans ma vie… Car le type d’intuition dont je parle ici, c’est la petite voix intérieure qui sait ce qui est juste pour nous. Celle que j’ai personnellement nommée la voix du Coeur avec un grand C (pas le coeur émotif, mais le coeur empreint de sagesse). Celle qui est au-dessus de toutes les autres petites voix — conditionnées — d’un mental agité. 

Certaines personnes de mon entourage diront que je n’écoute que rarement « la voix de la raison », voire que la mienne est frappée d’aphasie : mais si j’agit parfois de manière somme toute bizarre et illogique, ou que je dis des trucs sortis de nulle part et dépassant l’entendement, c’est que j’ai plutôt tendance à écouter mon intuition (je suis Poissons) et à l’assumer parfaitement. Et le fait est que j’ai souvent raison, et les gens en sont souvent assez surpris. « Mais comment tu savais ça ? ». Alors inutile de vous dire que ça ne marche pas à tous les coups, malheureusement, sinon ma vie serait plus alignée qu’elle ne l’est actuellement, sur tous les plans (même si je sais que ça va venir, mon mental reprend encore parfois le contrôle en me disant oui mais enfin tu vois bien que ça ne vient pas, espèce de cruche). Notamment, j’aurais trouvé l’éditeur à qui envoyer mon manuscrit et avec qui ça matcherait : en juin dernier, j’avais reçu un coup de téléphone pour Salomé, et malgré une conversation très agréable, je sentais que ça ne se ferait pas, finalement, j’ai filé un coup de pelle sur la petite voix mais le fait est que ça ne s’est pas fait. C’est comme ça aussi qu’il y a des personnes que, malgré leurs efforts, je n’ai jamais laissées entrer dans ma vie tout simplement parce que même si elles étaient de prime abord sympathiques, je ne les sentais pas, et plus d’une fois j’ai eu raison (alors je parle des relations amicales : sur le plan amoureux j’aurais plutôt tendance à foncer même si je ne le sens pas — ou des fois je le sens mais les événements, sur le court terme en tout cas, me donnent tort). Et je ne raconte là que le plus racontable. Bref, tout ça pour dire que l’intuition et moi, c’est une très longue histoire, mais contrairement à Christelle Lauret, qui elle a un cerveau scientifique, j’ai toujours tenu ça pour naturel, sans me poser de questions : c’est mon mode normal de fonctionnement.

Christelle Lauret, elle, se réveille un matin avec l’idée qu’elle doit écrire un livre. Une drôle d’idée, vu qu’elle n’en éprouve pas du tout le désir. Et pourtant, même si cela met des années à se mettre en place, elle finit par le faire, et qui plus est, malgré ses réticences, un ouvrage sur l’intuition, alors qu’elle était partie pour écrire quelque chose sur le cerveau : un sujet totalement irrationnel alors qu’elle est à la base une scientifique sérieuse, qui ne croit pas à ces choses là.

Evidemment, le grand intérêt de cet ouvrage à la base, c’est qu’il soit écrit par une scientifique cartésienne : cela a beaucoup plus d’impact. Il s’agit donc, au premier chef, du récit personnel d’une expérience intime, qui a beaucoup résonné en moi : avec beaucoup de sincérité, l’auteure montre toutes ses résistances face à ce changement de paradigme et de prisme de perception, celui du matérialisme et du rationalisme, car cela reviendrait à tout remettre en cause, ce qu’elle est bien obligée de faire au fur et à mesure qu’elle vit des choses qu’elle ne peut pas expliquer.

Mais c’est aussi un essai absolument passionnant sur le fonctionnement du cerveau, extrêmement instructif et clair : les différents niveaux de fonctionnement du cerveau, les comportements conditionnés de protection, comment la pensée modifie la structure du cerveau… Cela n’explique pas tout, très loin de là, et j’ai envie de dire que c’est même ce que je trouve intéressant, que la science ne puisse pas tout expliquer : ça rend le monde plus poétique, mais cela est passionnant !

Enfin, c’est un manuel de développement personnel, avec des « trucs et astuces » pour apprendre à se servir de son intuition. Grâce à Christelle Lauret, je crois que j’ai enfin, à peu près, compris ce que c’était que la pleine conscience, et d’autres choses aussi, qui rejoignent parfaitement mes questionnements actuels.

Un essai que je conseille vraiment à tout le monde : ceux qui, comme moi, croient à l’intuition et aux choses pas très rationnelles  parce que c’est leur côté poétique mais ne se sont jamais posé de questions sur le sujet y trouveront de quoi nourrir leur réflexions ; ceux qui n’y croient pas, comme Christelle Lauret au départ, y trouveront de quoi se poser des questions et apprécieront les passages très scientifiques quoiqu’accessibles même aux sous-doués en sciences comme moi.

Les petites voix, quand l’intuition toque à la porte d’un cerveau rationnel
Christelle LAURET
Carnets Nord, 2019

La Baleine thébaïde, de Pierre Raufast

La Baleine thébaïdeL’uchronie est un genre très contesté parmi les historiens. Il y a trop de futurs possibles dans le conditionnel passé première forme.
Je vais donc me contenter de décrire les faits, tels qu’ils se sont réellement passés.
Cette histoire extraordinaire commence cinq ans avant ce jour où Saul visita Eva. L’année de mes vingt-trois ans.

Pierre Raufast est en train de devenir un de mes auteurs chouchous, que je suis avec plaisir, et c’est donc avec beaucoup d’impatience que j’attendais son troisième roman, qui paraît demain.

Richeville, tout juste diplômé d’une école de commerce, n’a pas, comme ses compagnons, envie d’argent et de pouvoir. Idéaliste et sentimental, il s’embarque comme mousse sur le baleinier Hirundo pour une mission scientifique dont le but est de trouver la « baleine 52 », appelée ainsi car elle chante sur une fréquence unique qui ne lui permet donc pas de trouver son âme-soeur : elle erre donc, solitaire, à travers les mers, et cette solitude touche Richeville. Mais voilà : la mission scientifique à laquelle il participe cache un sinistre projet…

Tourbillonnant, ce roman alerte nous entraîne dans une multitude d’aventures. Encore une fois, Pierre Raufast fait la preuve de son talent de conteur, et de son plaisir pour la narration qu’il démultiplie dans des directions différentes : analepses, récits enchâssés, toutes les ressources du récit sont mises au service de son imagination débordante. Le roman fourmille de références littéraires de Pinocchio  à Moby Dick et bien d’autres encore, plus ou moins évidentes ; quelques clins d’oeils aux précédents romans de l’auteur ; et toujours l’ombre de Borges, la question des mondes possibles et de toutes les variantes d’une histoire : « et si… »

Ce roman est aussi, à bien des égards, une fable qui nous permet de réfléchir à la science (science sans conscience n’est que ruine de l’âme) mais aussi à la solitude…

Encore une fois j’ai été plus que séduite par l’imagination poétique de Pierre Raufast, à la fois drôle et tendre ; si vous avez aimé les précédents, vous aimerez celui-là, et si vous ne connaissez pas encore… qu’attendez-vous ?

La Baleine thébaïde
Pierre RAUFAST
Alma, 2016

Fabrique-nous un dieu ! de Georges Lewi

Fabrique-nous un dieuJe pense avec mon équipe que l’on va retrouver, ici à Shangai, l’âge d’or de l’humanité : doubler le temps actuel de vie et partir en paix et en bonne santé. Un peu à la manière de piles longue durée qui vont jusqu’au bout et s’arrêtent de fonctionner d’un seul coup ; le lapin marche, saute, s’amuse puis tout s’arrête ! Il a fait son temps ! Il s’arrête sans regret.

Totale découverte aujourd’hui avec ce deuxième roman de la rentrée littéraire d’hiver : découverte d’un éditeur, dont j’avais entendu parler mais que je ne crois pas avoir déjà eu le plaisir de lire, et Georges Lewi, mythologue de formation dont nous avons-là le deuxième roman et dont je n’avais jamais entendu parler, et c’est bien dommage. Je vous expliquerai en fin d’ouvrage pourquoi il m’a tant charmée. En tout cas, avec ce roman, il se propose rien de moins que réécrire le mythe de Moïse version monde actuel.

Sauvé des eaux d’une piscine municipale, Moïse a été adopté par le couple Putifar, fait dont il ne prend connaissance que pour ses vingt ans, lors d’un dîner chez Bocuse. Mais en fait, il s’en moque, car son vrai but dans la vie, en tant que scientifique, est de chercher le mystère de la vie et d’abolir la mort, ou tout comme.

Quel roman étonnant ! Drôle, burlesque, totalement fantaisiste et irrévérencieux, il suit pas à pas son texte source (l’Exode) dont il reprend les principaux épisodes pour les actualiser et nous permettre de réfléchir au monde contemporain et ses dérives : le milieu de la recherche médicale épinglé pour sa recherche du profit, le monde de l’entreprise en général et la façon dont une marque construit son storytelling autour d’un personnage iconique, et l’humanité : la science et la technique remplacent peu à peu les nouvelles croyances et deviennent de nouvelles religions, qui se cherchent des dieux : Steve Jobs, Moïse qui emprunte au précédent de nombreux traits. Mais science sans conscience n’est que ruine de l’âme, et Moïse, totalement à contre-courant de son époque, refuse le progrès pour le progrès, et se veut avant tout humaniste. S’il veut aider l’homme à vivre plus longtemps et en bonne santé, il a bien conscience des dangers que peut représenter sa découverte si l’humain ne change pas, et ce qu’il veut avant tout, c’est une nouvelle humanité, généreuse et spirituelle. Il veut soigner les corps, mais pas sans soigner l’âme également, car il s’agit d’un tout, et c’est bien finalement ce qui oppose la médecine occidentale et les médecines orientales. Les profits, il s’en moque : utopiste, idéaliste, il veut avant tout le bien de tous. Mais évidemment, ce n’est pas simple.

Bref, voilà un roman très intéressant, qui fait réfléchir non seulement à la récurrence et la répétition des schémas anciens dans notre monde moderne, mais aussi à ce que nous voulons pour le futur. Mais si ce roman m’a tant charmée, c’est parce qu’il m’a souvent rappelé ceux de Didier van Cauwelaert (qui est d’ailleurs cité au détour d’une page) sur plusieurs points : l’humour et la fantaisie, le héros un peu hors normes, brillant mais pas très adapté au monde, et puis cet intérêt pour la nature, les arbres et l’âme humaine.

Un joli roman donc, que je vous conseille car il mérite vraiment de pas passer inaperçu en cette rentrée de janvier !

Fabrique-nous un dieu !
Georges LEWI
François Bourin, 2016