Tu es la plus belle chose que j’aie faite pour moi, d’Elvira Sastre : poèmes amoureux

Je te souhaite un poème sans fioritures
sans phrases ridicules,
des mots creux et simples
pour que tu te rendes compte qu’en amour
la poésie est ce qui sort de sa bouche
et non ce que tu lis dans les livres.

Je crois bien que la poésie est en train de revenir en force. Il n’y a qu’à regarder sur Instagram le hashtag #instapoesie ou #intapoetry : les gens veulent du beau, du poétique, ils veulent des mots d’amour, et le succès de ce recueil en est la preuve. Un recueil dont le titre m’a bouleversée. Et tous les autres mots.

C’est un voyage, du jour 1 d’une rupture au jour 12, de la douleur qui crucifie à l’acceptation et à la renaissance. Un processus de deuil : 12 jours qui suivent le départ de l’être aimée.

Et c’est beau à en pleurer, avec des vers d’une rareté absolue, d’une sensualité bouleversante : la souffrance amoureuse, le manque, le désir de l’autre qui s’entremêle et s’entrelace avec la poésie (car écrire et aimer sont ici la même chose), l’amour malgré tout, qui ne meurt pas. Un trajet de guérison universel, grâce aux mots, un voyage intime qui touchera tous ceux qui ont déjà perdu ce qu’ils aimaient.

Il a plu comme si on avait brisé le cœur du ciel : je pense que je retiendrai ce vers tant je le trouve parfait (et que je l’utiliserai à l’occasion).

Tu es la plus belle chose que j’aie faite pour moi
Elvira SASTRE
Traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon
Nil, 2020

Marriage story, de Noah Baumbach : anatomie d’un couple

Je me suis rendu compte que tous les problèmes étaient déjà là dès le départ…

Bien qu’il soit sorti le 6 décembre, ce film n’est pas un film de Noël. Pas du tout même puisqu’il s’agit d’une histoire de couple qui se sépare et se retrouve englué dans un divorce qui les pousse aux pires extrémités.

Charlie, metteur en scène au théâtre, et Nicole, comédienne, forment un couple harmonieux et unis. Complémentaires, ils sont de belles personnes, et savent voir ce qu’il y a de meilleur chez l’autre. En apparence. En réalité, ils sont en instance de divorce, et cela ne se passe pas très bien : ils se déchirent concernant la garde de leur fils et de son lieu de résidence.

Rien que de très classique à première vue, et pourtant il règne sur ce film une grâce et une beauté assez inattendues vu le sujet, notamment grâce à la performance extraordinaire d’Adam Driver et de Scarlett Johansson (dont je ne suis pourtant pas spécialement adepte en général). C’est assez cruel et m’a beaucoup rappelé Scènes de la vie conjugaleauquel il est fait un clin d’œil d’ailleurs sous forme d’une coupure de journal. Le point de vue principal est celui de Nicole : une femme qui a le sentiment de perdre le contrôle, de ne pas faire de choix, de ne pas exister pour elle-même mais d’être étouffée par un mari égocentrique qui prend toute la lumière, de ne jamais être considérée, même par lui, comme un être autonome ; bref, une femme qui se sent dépossédée d’elle-même par le mariage, et cela donne une extraordinaire scène de confession dans le bureau de l’avocate. Féministe ? Oui, mais en même temps le personnage de Charlie n’est absolument pas caricatural, et on sent bien que ce qui leur manqué, c’est la communication, et c’est cette incapacité de se parler, de se comprendre qui les entraîne dans un divorce houleux, où ils finissent par se trahir eux-mêmes, poussés par leurs avocats à faire de l’autre un monstre.

Mais là où le film est beaux, c’est que tout est à voir dans la lumière du magnifique début, où chacun dit tout ce qu’il aime chez l’autre, et la grande leçon du film, c’est ça : ne jamais oublier que l’autre dont on se sépare, avec qui on n’a plus envie de vivre, on l’a aimé, follement. Et que, quelque part, cet amour existe toujours, même s’il a changé de forme. Qu’il faut se souvenir des belles choses chez l’autre, et non tout noircir a posteriori.

Alors ce n’est pas un film follement gai, mais cela reste néanmoins un très beau film sur ce que c’est qu’un couple.

Marriage Story
Noah BAUMBACH
Netflix, 2019

30 manières de trouver l’amour / 30 manières de quitter l’amour, de Félix Kindelàn et Margot Delévaux : oser, oserai-je ?

L’amour est la plus bruyante de nos préoccupations. Quand on ne crie pas de plaisir, on hurle de douleur. Mais du mélodramatique dans ce livre tu n’auras pas ! Un recueil de fictions inspirées de faits très réels. Les récits, saupoudrés d’absurde et d’ironie, de demandent qu’à être distordus et adaptés à ta propre situation. 

Voilà un petit livre rigolo qui se lit dans les deux sens : d’un côté, 30 histoires de rencontres amoureuses, et de l’autre 30 ruptures. Chaque histoire est présentée comme une « fiche pratique » indiquant la difficulté, le niveau de courage exigé, le taux de réussite, le matériel et ce qu’il faut éviter.

Un petit livre dans l’ensemble gai, drôle, original, qui nous invite à oser. La partie « rencontre » fait un bien fou, tant elle nous rappelle que l’amour est partout même dans les endroits incongrus, et certains mettent beaucoup d’imagination pour l’attraper : ça, ça fait battre le cœur ; d’autres mettent tout autant d’imagination à rompre, et si en effet cela ne manque pas de panache, cela m’a un peu attristée (je ne vois pas l’intérêt de mettre autant d’énergie dans une rupture) et dans certains récits le protagoniste fait preuve, je trouve, de beaucoup de lâcheté. Après il y a aussi des récits d’accidents industriels pas piqués des hannetons.

Bref : un petit livre amusant, à placer pourquoi pas sous le sapin !

30 manières de trouver l’amour / 30 manières de quitter l’amour
Félix KINDELÁN et Margot DELÉVAUX
Helvetiq, 2019

Lettres à Joséphine, de Nicolas Rey : l’amour inguérissable

Qu’est-ce que je faisais avant de te rencontrer ? Qui j’étais ? Je suis incapable de m’en souvenir. J’ai la sensation que j’ai commencé à vivre la première fois où je t’ai vue. Avant, il n’y avait rien. 
Avant, j’attendais juste que tu arrives. Je me rappelle de chaque minute de ces cinq dernières années. Mais je suis incapable d’évoquer les quarante années précédentes. En revanche, je me souviens de tous les trains que nous avons pris, de tous les dîners que nous avons partagés, de toutes les villes que nous avons visitées. J’ai la sensation que, dans une vie, on n’existe qu’une seule fois. Et pas toujours très longtemps. Moi, j’aurai vécu cinq ans. Le temps de notre histoire et ce n’est déjà pas si mal. 

A une exception notable près, j’ai aimé tout ce que j’ai lu de Nicolas Rey : il me touche, par sa sensibilité extrême et la manière dont il met avec la plus grande sincérité ses tripes (pour ne pas dire autre chose) sur la table. Il me touche aussi par la place qu’il donne à l’amour dans sa vie et donc dans ses romans. Son dernier le montrait en sursis avec Joséphine : cette fois, c’est définitivement terminé…

Joséphine n’aime plus Nicolas. Elle en aime un autre. Mais il en faudrait plus pour que lui cesse de l’aimer. Rien ne pourrait faire qu’il ne l’aime plus. Alors il lui écrit, et ressasse leurs cinq années d’amour, refusant de faire le deuil de l’amour, refusant de guérir.

Evidemment, le thème de la rupture amoureuse et de l’impossible deuil est un marronnier de la littérature, et le procédé de la lettre, prétexte à se parler à soi-même et à maintenir un dialogue avec l’autre plus que véritable échange épistolaire n’est pas nouveau non plus : je ne sais pas si c’est parce que je suis en train de l’étudier, mais cela m’a fait penser par moments à Laissez-moi de Marcelle Sauvageot. De loin néanmoins, car Nicolas Rey reste Nicolas Rey, et le texte alterne le charnel, cru, sauvage (on pourrait même aller jusqu’à pornographique), et un romantisme désarmant qui atteint parfois la poésie pure. L’Amour dans sa plus sincère expression.

Ce texte m’a littéralement déchiré le cœur…

Lettres à Joséphine
Nicolas REY
Au Diable Vauvert, 2019

S’aimer comme on se quitte, de Lorraine de Foucher : chroniques d’une mort annoncée

Quarante ans plus tard, les sciences sociales et le journalisme abandonnent encore l’amour, la rencontre et la rupture aux magazines féminins, au tréfonds des forums Doctissimo et aux témoignages cathodiques de l’après-midi. Pourtant, l’encouplement, et son corollaire dramatique, la séparation, alimentent quotidiennement nos conversations, notre besoin de narration face à ces moments qui sont les bonheurs comme les blessures les plus marquants de l’existence. Confrontée à ce manque de sens, à cette absence de mots et de causes plausibles de mes partenaires de rupture, j’ai eu envie de faire ce que je fais à chaque fois que je ne comprends pas : une enquête. J’ai cherché à étudier ce grand mystère de l’attachement et du détachement amoureux. Avec mes outils journalistiques traditionnels : le témoignage, la récurrence, la tentative d’en extraire un schéma.
Voir si le dernier jour d’une histoire est contenu dans le premier. Si ce qui nous plaît tant au début est aussi ce que l’on va reprocher après. Si tout est écrit, faut-il savoir le voir pour mieux l’éviter ? Est-ce que l’on s’aime comme on se quitte ? Est-ce que le début et la fin sont les deux moments les plus signifiants d’une relation ? 

Au départ, il y a cette série d’articles dans Le Monde, dans la rubrique « l’époque » : S’aimer comme on se quitte. Le principe : raconter deux jours d’une histoire d’amour, le premier, parce que tout s’y joue, et le dernier, parce que tout s’y perd. Ce qui s’est passé entre les deux, la durée même de la relation, c’est au lecteur de le deviner.

De cette chronique, Lorraine de Foucher a fait un livre, avec quinze histoires déjà publiées et retravaillées pour l’occasion, et dix-sept inédites.

Ce sont donc des histoires d’amour qui finissent mal, et d’une grande variété : certaines sont éclair, d’autres ont duré de longues années. Des hommes et des femmes, de tous âges, racontent leur histoire, et l’une d’elles est même racontée par les deux protagonistes (et le fait est : ils n’ont vraiment pas vécu la même chose), et tentent parfois de trouver la réponse à ce qui est le plus grand mystère de l’humanité. Autant le dire tout de suite : il n’y a pas de réponse à cette question de l’attachement et du détachement, et si la séparation est déjà incluse dans la rencontre, il n’y a pas forcément d’indices pour le voir. Ce serait trop facile.

Bien sûr, c’est touchant, et triste. Pas déprimant : il y a aussi des histoires très belles qui, même si elles sont vouées à la finitude, ne sont pas pour autant des échecs : certaines sont des parenthèses qui aident à trouver quelque chose, qui réapprennent à vivre. D’autres, plus douloureuses, aident à se découvrir soi, qui l’on est et ce que l’on veut.

Bref, un recueil qui finalement rassure (les hommes souffrent en amour autant que les femmes, je sais ce n’est pas un scoop mais vu qu’en l’occurrence c’est toujours moi qui souffre, j’ai parfois tendance à douter). Néanmoins, pour certaines histoires, j’aurais aimé savoir pourquoi les gens ont choisi de la raconter, celle-là et pas une autre…

(Par contre, ne l’offrez pas à Noël à votre chérie(e), ça risque d’être mal pris…)

S’aimer comme on se quitte. Chroniques du premier et du dernier jour
Lorraine de FOUCHER
Fayard, 2018

Laissez-moi, de Marcelle Sauvageot : autopsie d’un amour

Il y aura le réveil au petit matin, quand la souffrance est là encore impuissante et qu’on prie le Seigneur de vous laisser dormir encore. C’est comme une tumeur enveloppée d’ouate : et tout à coup un élancement violent se fait sentir. C’est une image petite, précise, qui, deux jours plus tôt, aurait paru inoffensive ; c’est un geste, un regard, à peine remarqués autrefois, qui, vus en imagination, adressés à une autre, arrêtent les battements du cœur dans un spasme douloureux. C’est un projet imaginé en secret pour « lui » faire plaisir, dont l’inutilité se montre dans une grimace brutale. Dans la journée ou le soir, il y a les moments de calme, pendant lesquels on est étonné de ne rien sentir ; et l’on guette la phrase, le son, le parfum qui va brusquement faire renaître le mal. La moindre petite chose est prétexte à pleurer ; une phrase stupide lue dans un journal, qui, un autre jour, aurait fait hausser les épaules, jette dans un abîme d’attendrissement. Et l’autre, comment est-elle ? On lui donne toutes les qualités et on les voit tous les deux, heureux toujours d’un bonheur extraordinaire ; avant la nouvelle, ce bonheur-là paraissait anodin. Mais maintenant on se sent très misérable et on a envie de dire timidement : « Moi aussi j’aurais pu vous rendre heureux ».

Cela faisait plus d’un an que je tournais autour de ce petit roman sans me décider. Et puis, j’ai décidé que le moment était venu. Unique récit de son auteure, morte à 34 ans de la tuberculose un an après sa parution en 1933, il a joui à l’époque d’un succès modeste même s’il a séduit des gens comme Valéry, Gide ou Claudel. Mais lorsqu’en 2004 les éditions Phébus le rééditent, c’est un véritable succès et il suscite l’enthousiasme. Sans doute parce qu’il y a dans ce court texte quelque chose d’universel : l’expérience de la rupture amoureuse.

Alors qu’elle est au sanatorium pour essayer de soigner sa tuberculose, une jeune femme reçoit de l’homme qu’elle aime une lettre où il lui annonce qu’il va épouser une autre. Alors, elle se met à écrire, et à disséquer cet amour mort, passant par toutes les phases du deuil amoureux, du déchirement à l’acceptation et au dépassement.

Réflexion sur le sentiment amoureux et la rupture étonnante d’évidence, le récit parle directement à l’âme, au cœur, et à l’expérience universellement vécue : intense et bref, sublimement écrit, il prend la forme de lettres adressées au « vous », qui ne les lira peut-être jamais, et en cela tient donc plus du journal, quelque chose que l’on écrit pour se retrouver soi, rassembler les morceaux éparpillés et continuer à avancer.

En quelques semaines, toutes les phases sont traversées : la douleur, et puis, au fil des pages se construit le renoncement, à mesure qu’elle analyse cette histoire, avec de plus en plus de lucidité, et se rend compte qu’il s’agissait surtout d’une illusion — un amour pour un homme qui, peut-être, ne la méritait pas : s’il ne l’aime plus, en conclut-elle, est-ce parce qu’elle est trop sauvage, trop indépendante, trop consciente de ses défauts aussi, et que l’autre est plus soumise ?

Un très beau texte donc, émaillé de passages absolument sublimes sur l’amour, sur la douleur (cette légende japonaise : Une légende japonaise, je crois, prétend qu’à la naissance la lune attache par un ruban rouge le pied d’un futur homme au pied d’une future femme. Pendant la vie le ruban est invisible, mais les deux êtres se cherchent et, s’ils se trouvent, le bonheur pour eux est sur terre. Il en est qui ne se trouvent pas ; alors leur vie est inquiète et ils meurent tristes ; pour eux le bonheur commencera seulement dans l’autre monde : ils verront à qui le ruban rouge les attache. Je ne sais si je trouverai en ce monde le ruban rouge qui m’attache ; je crois que cette légende est, comme toutes les légendes, une consolation poétique. Celui pour qui on est fait, n’est-ce pas celui pour qui on accepte d’être fait ?). Mon seul regret est que je trouve que le texte se déploie trop peu, et qu’alors le renoncement, le dépassement vient trop vite pour que l’on puisse le ressentir vraiment, l’accompagner, et que le récit puisse être cathartique… Mais cela reste un texte magnifique, à lire !

Laissez-moi
Marcelle SAUVAGEOT
1933 / Phébus, 2004 (Flammarion, 2012)

 

Pour te perdre un peu moins, de Martin Diwo

Pour te perdre un peu moins, de Martin DiwoJe me souviens d’avoir crié. D’avoir crié comme jamais auparavant. D’avoir crié seul, pour moi. D’avoir crié car il n’y avait rien d’autre à faire. D’avoir crié parce que c’était naturel, humain. Parce que j’en avais besoin. Parce que c’était trop fort. Parce qu’il fallait que ça sorte. 

Pour te perdre un peu moins est le premier roman de Martin Diwo, étudiant en droit le jour, auteur et musicien la nuit. Un roman qui touche l’expérience universelle du chagrin d’amour…

Elle et Lui. Ils se rencontrent, s’aiment, et puis un jour, sans raison apparente, elle le quitte. Expérience banale, dont il fait un double cri : un cri d’amour, et un cri de douleur. Il écrit, pour la perdre un peu moins…

Si l’expérience de l’amour et de sa douleur est universelle voire banale, le traitement, lui, l’est moins : avec un style vif et percutant, un vrai travail sur la langue et la forme, Martin Diwo parvient à dire ce qu’il est difficile d’exprimer : le manque, les mines émotionnelles, les négociations avec les évidences pour y croire encore et ne pas avoir tout perdu, les paradoxes douloureux du sentiment amoureux, la recherche du moment où tout a basculé, peut-être celui-ci, peut-être un autre, ce que l’on aurait pu faire et qui aurait peut-être tout changé, le fantasme de la première fois qu’on se recroisera. Le texte tourne volontairement en boucle, se construit sur des anaphores, des reprises, comme une mélodie lancinante, celle du ressassement de l’abandonné. D’une grande sensibilité, Pour te perdre un peu moins est un roman éminemment personnel, sans doute, comme la plupart des premiers romans, mais il atteint l’Universel : si Elle et Lui n’ont pas de nom, c’est qu’ils sont aussi vous et moi. Ce que nous dit Martin Diwo, ce qu’il transcende ici par l’écriture, nous l’avons tous vécu dans notre chair et dans notre âme, et cela ne peut que toucher.

Un premier roman très réussi, magnifiquement écrit et bouleversant : à coup sûr, Martin Diwo est une nouvelle plume à suivre !

Pour te perdre un peu moins
Martin DIWO
Plon, 2017

1% Rentrée littéraire 2017 — 19/24
By Herisson