Mange, prie, aime d’Elizabeth Gilbert : l’exploration de soi

J’ai renoncé à choisir — Italie ? Inde ? Indonésie ? — et j’ai fini par admettre tout simplement que je voulais faire ces trois voyages. Passer quatre mois dans chacun de ces pays. Partir un an en tout. Naturellement, c’était un rêve un poil plus ambitieux que déclarer « Je veux m’offrir une nouvelle boîte de crayons à papier. » Mais c’est ce que je voulais. Et je savais que je voulais écrire sur cette expérience. Mon projet n’était pas d’explorer ces pays par le menu — cela a déjà été fait — mais une facette précise de ma personnalité posée sur la toile de fond de chacun de ces pays, réputés pour exceller depuis toujours dans un des domaines suivants : je voulais explorer l’art du plaisir en Italie, l’art de la dévotion en Inde, et en Indonésie, l’art d’équilibrer les deux. Ce n’est que plus tard, une fois que j’ai admis caresser ce rêve, que j’ai pris garde à l’heureuse coïncidence : tous ces pays portaient un nom commençant par la lettre I, qui signifie « je » en anglais. N’était-ce pas de sacrément bon augure pour un voyage consacré à la découverte de soi ?   

Evidemment. Il y a quelque temps déjà que le film tiré de ce roman est devenu un de mes films doudou, et j’ai dû le voir une bonne dizaine de fois depuis septembre, alors même qu’au départ j’étais assez réticente. Tout comme sur le roman : le film ok, mais je n’avais aucune intention de lire le livre, et j’étais très méfiante vis-à-vis d’Elizabeth Gilbert même si je lui reconnaissait des idées intéressantes. Ah ah ! Bon, entre temps j’ai appris à l’apprécier, son parcours a commencé à vraiment résonner en moi tout comme ses choix et naturellement j’ai eu envie de lire le roman. Depuis quelques mois, il était sur ma liste. Mais là l’envie s’est faite impérieuse (d’autant que je commence à être peu inspirée par ce que j’ai à lire) et comme mon i.pad est ressorti pour la période, j’en ai profité !

Après un divorce douloureux et une histoire d’amour secouante, Liz se retrouve au bord du gouffre et plonge dans une intense dépression. Elle décide alors de partir voyager pendant un an : en Italie, pour apprendre le plaisir et la douceur de vivre, dans un ashram en Inde pour se concentrer à son lien avec Dieu, et à Bali pour trouver l’équilibre. Trois destinations pour, au final, se trouver elle-même.

Si l’histoire dans sa généralité est bien reconnaissable, il faut totalement oublier le film (même si je n’ai jamais réussi à oublier Julia Roberts) qui, de manière assez logique d’ailleurs, fait beaucoup de raccourcis et de changements. Dans ce roman, il est vraiment question tout d’abord d’un effondrement : avec humour (toujours) mais de manière très percutante, Elizabeth Gilbert met des mots sur cette expérience de la dépression qui aspire toute la joie et toute la vitalité, et donne l’impression d’être à côté de soi-même. Seule solution : partir en quête de soi, de son moi profond, de son chemin, de son mot. Italie, Inde, Indonésie : trois pays dont le nom commence par un I, I, je — trois expériences radicalement différentes, qui lui apprennent des choses différentes sur elle. Mais au-delà de l’histoire, ce qui est intéressant dans le roman c’est aussi son aspect discursif et réflexif sur une foule de sujet, la spiritualité (cet aspect est vraiment essentiel), la maternité ou l’amour, des réflexions très intéressantes et pertinentes qui permettent aussi de faire le point avec soi-même. J’aurais aimé, néanmoins, qu’elle parle un peu plus d’écriture, et du lien entre l’écriture et l’expérience de soi, parce que je pense qu’il y avait matière.

Un roman auquel j’ai résisté longtemps (mais je sais pourquoi, c’est que ce n’était pas le moment) et que j’ai finalement beaucoup, beaucoup aimé, qui m’a permis de faire un point sur certains sujets, sur moi, sur mes aspirations (toujours pas partir dans un ashram), sur mon roman aussi, je crois. Et encore une fois, je crois que c’est une lecture idéale pour cette période un peu particulière que nous vivons !

Mange, Prie, Aime
Elizabeth GILBERT
Traduit de l’anglais par Christine Barbaste
Calmann-Lévy, 2008 (Livre de Poche)

Cape May, de Chip Cheek : la vie inimitable

Les plages étaient désertes, les magasins fermés, aucune lumière aux fenêtres des maisons de New Hampshire Avenue. Depuis des mois, Effie lui parlait de cet endroit et de tout ce qu’ils y feraient, mais elle n’avait fréquenté ces lieux qu’en été, et on était fin septembre. Elle n’avait pas compris ce que signifiait exactement « hors saison ». Venus de Géorgie par le train de nuit, ils étaient censés y passer deux semaines pour leur voyage de noces. 

Henry et Effie viennent de se marier et passent leur Lune de Miel à Cape May, lieu qu’elle a choisi mais qu’elle ne connaissait qu’en été. Or on est fin septembre, en 1957, et tout est désert. Malgré la découverte de l’intimité et de la sexualité, qui les occupe un peu, Effie est triste, s’ennuie, et envisagent de rentrer plus tôt que prévu, jusqu’à ce qu’ils tombent sur de riches fêtards new-yorkais qui les entraînent dans de folles activités.

Un premier roman très réussi, et qui constituera une lecture parfaite pour les vacances d’été : extrêmement sensuel (certaines scènes sont même d’un érotisme troublant parfaitement maîtrisé), dans une atmosphère fitzgeraldienne,  il explore la toute-puissance du désir, la découverte de l’intimité, mais aussi l’irréductible altérité de l’autre et ses masques. Roman initiatique et d’apprentissage, sa morale pourrait être qu’il n’est pas bon de se marier trop jeune et sans expérience, car il est mieux que certaines soient faites avant — encore que : cela aurait-il réellement changé quelque chose ? Pas si sûr… En tout cas, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce roman finalement assez cruel, aux personnages d’ailleurs peu attachants, mais sur lequel plane une douce nostalgie…

Cape May
Chip CHEEK
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marc Amfreville
Stock, 2019