Du Vent, de Xavier Hanotte

Du ventTu veux rester le capitaine de ton navire ? A la bonne heure ! Ça ne t’interdit pas de suivre le vent… Je vais te dire : si tout le monde faisait comme toi, au nom d’une prétendue intégrité artistique, l’écriture s’apparenterait à du cabotage, voire à du pédalo dans une piscine. L’audace, mon vieux, ça consiste à placer l’écriture au-dessus de ta précieuse petite personne. Quant à la gloriole, pour peu qu’elle t’échoie, il faut la consommer sur place, sans modération, avec appétit. Evidemment, si tu mises sur la pérennité de ton oeuvre… Tu connais le mot de Céline sur le rapport entre postérité et scribouillards ? Il y parle d’asticots…

Encore une fois, je n’ai pas résisté à un roman qui parle d’écriture et dont le personnage principal est un écrivain.

Un roman plus ou moins de commande (c’est une histoire compliquée) où il est question de bondage et d’espionnage. Un roman historique sur Lépide, l’oublié du second triumvirat. Leurs points commun ? Leur titre, Du Vent, et leur auteur, Jérôme Walque, qui tente tant bien que mal de les écrire en même temps. Le problème est que la fiction ne tarde pas à déborder sur le réel…

Un roman malin et foisonnant, assez jouissif, qui pose la question de la littérature et de ses pouvoirs, le métier d’auteur et son intégrité (ou non). A priori, quelque chose qui ressemble un peu à du Calvino, Si par une nuit d’hiver un voyageur… : de la mise en abyme (et on sait combien je suis friande de ce procédé), des romans qui se construisent sous nos yeux. Longtemps, on ne voit pas tout à fait où veut en venir l’auteur, sinon qu’il oppose une littérature commerciale, facile, à une littérature exigeante, qui vise ici à mettre en lumière un personnage obscur que l’histoire a oublié (à cause de la littérature d’ailleurs, arme principale de la propagande augustéenne qui a réécrit les événements) ; mais soudain, tout s’éclaire, on comprend qui sont ces personnages mystérieux qui débarquent dans la vie de l’auteur, et le roman prend un tournant presque métaphysique : ce qui est en jeu ici, c’est la manière dont l’écriture façonne le réel, et dont la fiction déborde sur le monde.

Divertissant et en même temps profond, Du Vent est un roman (et même un triple roman) dont on a décidément trop peu parlé, et qui mérite pourtant qu’on s’y intéresse !

Du Vent
Xavier HANOTTE
Belfond, 2016

challenge12016br10% Rentrée Littéraire 2016 – 45/60
By Lea et Herisson

Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits de Salman Rushdie

Deux ans, huit mois et vingt-huit nuitsImaginons la race humaine comme s’il s’agissait d’un seul individu, proposa Ibn Rushd, l’enfant ne comprend rien et se cramponne à la foi parce qu’il ne dispose pas du savoir. La lutte entre la raison et la superstition peut être considérée comme la longue adolescence de l’humanité et le triomphe de la raison sera sa maturité. Ce n’est pas que Dieu n’existe pas mais c’est que comme tout parent fier de sa progéniture il attend le jour où son enfant peut tenir debout sur ses deux pieds, faire son propre chemin dans le monde et se libérer de toute dépendance à son égard.

Un des romans de la rentrée littéraire que j’attendais avec le plus de curiosité, et qui sera, je pense, ma dernière lecture de la saison. En plus, Rushdie le dédie « à Caroline », pas moi évidemment mais j’ai trouvé la coïncidence amusante !

800 ans après que Dunia, princesse des jinns lumineux, se soit unie au philosophe Ibn Rushd alias Averroès et lui ait donné une très nombreuse descendance, les Duniazad, qui ont essaimé à travers le monde, les sceaux qui séparent le mondent d’en-haut, le Péristan, royaume des jinns, et le monde d’en-bas, notre monde, se brisent à nouveau. Déferle alors sur terre une horde de jinns obscurs, menée par les quatre grands Ifrits, bien décidés à semer le chaos. C’est l’ère des incohérences, qui va durer deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, soit donc mille et une nuits, et qui débouchera sur la guerre des mondes, opposant le Mal et le Bien, incarné par Dunia et sa descendance…

Prodigieux, ce roman se lit comme un conte philosophique à la Voltaire, auquel il est d’ailleurs fait référence plusieurs fois, marqué par une vertigineuse réflexion théologique et philosophique, laquelle m’a d’ailleurs permis de me rendre compte que sans l’avoir lu, j’étais moi-même parfaitement en phase avec Averroès. Si Rushdie nous décrit un monde peuplé de Péris (les fées dans le monde arabo-musulman) de Jinns et de magie, tout cela est éminemment symbolique : le monde qu’il nous décrit, celui dans lequel les grands Ifrits sèment le chaos et, suite à une promesse faite à Ghazali, l’ennemi d’Averroès, par l’un d’eux, cherchent à terrifier les hommes pour les ramener vers Dieu, c’est le nôtre. Et la guerre des mondes, c’est la guerre à laquelle nous assistons actuellement : Averroès vs Ghazali, la raison vs l’intégrisme religieux, l’amour vs la haine. Le féminin vs le masculin. Le Bien vs le Mal. Et de ce chaos, de cette guerre, finit par naître une civilisation nouvelle. Finalement, Rushdie, prophétise la victoire de la raison et de la paix. Le Bien finit par sortir victorieux du chaos. Puisse-t-il dire vrai…

Un roman lumineux, passionnant, profond, prophétique je l’espère. Un coup de coeur !

Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits
Salman RUSHDIE
Traduit de l’anglais par Gérard Meudal
Actes Sud, 2016

challenge12016br10% Rentrée Littéraire 2016 – 44/60
By Lea et Herisson

Bilan des prix littéraires d’automne 2016

prix litterairesComme l’an dernier, petit bilan des prix littéraires d’automne. Cette année, je n’ai pas eu beaucoup de nez, et j’ai bien cru, à un moment, que mon score avoisinerait le zéro… Heureusement que les jeunes sont là !

Les lauréats de cette année sont donc :

– Prix du roman FNAC et Prix Goncourt des lycéens : Petit Pays de Gaël Faye, un roman très fort et parfaitement maîtrisé sur l’exil et la perte du paradis de l’enfance. Pour ne rien gâcher, l’auteur est adorable, et assurément une plume à suivre !

– Prix Femina : Le Garçon de Marcus Malte, dont je n’ai rien à dire (je n’en ai lu que des éloges, mais je ne crois réellement pas que ce soit pour moi) ; par contre le Femina Étranger va à Rabbih Alameddine pour Les Vies de papierun roman que j’ai beaucoup, beaucoup aimé ! Quant au Femina essai, attribué à Ghislaine Dunant pour Charlotte Delbo, une vie retrouvée, la polémique ne me donne pas du tout envie de me pencher dessus (un essai sans bibliographie, pour l’universitaire que j’ai été, cela me perturbe)!

– Grand Prix du roman de l’Académie Française : Le Dernier des nôtres d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre ; là encore un roman que je n’ai pas lu. Sans raison particulière d’ailleurs, sinon qu’on ne peut pas tout lire.

– Prix Médicis : Laetitia d’Ivan Jablonka (qui obtient aussi le prix littéraire du Monde), que je ne lirai pas, à la base je trouvais le sujet malsain et racoleur et ce qu’en a dit Arnaud Viviant au Masque et dans Ça balance à Paris a achevé de me convaincre de ne pas. Il paraît que j’ai tort, et d’ailleurs Viviant est un peu le seul à démolir ce livre, mais je me fie toujours à mon instinct qui sur ce coup rejoint ses arguments. Et puis bon, récompenser d’un prix du roman une oeuvre de non-fiction, ça me dérange un peu, d’autant qu’il existe un Médicis Essai (qui va à Jacques Henric pour Boxe). Quant au Médicis étranger il a récompensé Steve Sem-Sandberg pour Les élus.

– Prix Goncourt. Quatre finalistes, trois romans que j’ai lus et aimés, un que je n’ai ni lu ni envie de lire. Devinez ? Et oui, le prix a été attribué à Leïla Slimani pour Chanson Douce, celui que je n’ai pas lu, donc (toujours une question d’instinct, même si là encore il paraît que j’ai tort, mais j’aime affirmer mon originalité). Bon, j’ai quand même un truc à déclarer sur ce prix : j’ai interviewé l’auteure pour la FNAC :

– Prix Renaudot : Babylone de Yasmina Reza. J’ai hésité, et puis, ayant beaucoup d’autres romans qui me tentaient plus, j’ai renoncé. Vraiment, j’ai du nez !

– Prix décembre : Alain Blottière pour Comment Baptiste est mort. Je n’avais rien lu de la sélection…

– Prix Intérallié : Serge Joncour pour Repose-toi sur moiA ce stade des prix, je pensais vraiment que les divers jurys allaient continuer obstinément à ne primer que des livres que je n’avais pas lus. Même si là, pour le coup, j’en avais lu deux sur trois dans la dernière sélection. En tout cas, cela fait un beau prix pour un joli roman.

– Prix de Flore : Double Nationalité de Nina Yargekov. Alors non seulement je ne l’ai pas lu, mais je n’en avais même pas entendu parler (je regarde trop peu le catalogue POL lorsqu’il ne contient pas un nouveau Carrère)

– Prix Renaudot des lycéens : Giboulées de soleil de Lenka Hornakova-Civade ! Un très beau roman, les jeunes ont beaucoup de goût et priment un livre dont on a trop peu parlé !

– Prix des savoirs : le formidable petit essai de Lauren Malka, Les Journalistes se slashent pour mourir ! Si vous ne l’avez pas encore lu, précipitez-vous, il démythifie beaucoup de choses concernant la presse !

– Prix du style : le superbe Désorientale de Negar Djavadi, un de mes coups de coeur !

– Prix Femina des lycéennes : Tropique de la violence de Nathacha Appanah. Rien de spécial à dire…

Et vous, vous avez lu (et aimé) beaucoup de livres dans cette liste ?

Un Bon Écrivain est un écrivain mort, de Guillaume Chérel

Un bon écrivain est un écrivain mortAugustin Traquenard n’hésita pas un instant. Il accepta d’emblée la proposition de venir animer une rencontre littéraire, durant un week-end, au monastère de Saorge. Elle était arrivée par courrier, adressé par un mystérieux inconnu. […] Et à lieu exceptionnel, hôtes exceptionnels. Le courrier précisait qu’autour de cette table ronde censée déclarer officiellement ouverte la cérémonie de la sacro-sainte rentrée littéraire étaient conviés dix écrivains à succès, triés sur le volet, figurant tous dans la liste des meilleures ventes de l’année : Frédéric Belvédère, Michel Ouzbek, Amélie Latombe, Delphine Végane, David Mikonos, Kathy Podcol, Tatiana de Roseray, Christine Légo, Jean de Moisson et Yann Moite.

J’avais vaguement repéré ce titre dans la rentrée littéraire, mais il serait passé à la trappe si l’autre soir il n’en avait pas été question dans Ça balance à ParisComme je venais d’achever ma précédente lecture et que j’avais bien envie de rire un peu, vu que ça avait l’air très drôle cette affaire, ni une ni deux je l’ai téléchargé.

Le monastère de Saorge, ancien couvent franciscain sis dans les Alpes-Maritimes, est aujourd’hui consacré aux résidences d’écriture. C’est là que sont conviés dix des plus célèbres écrivains français pour une table ronde animée par le critique littéraire Augustin Traquenard. Mais, dès leur arrivée, d’étranges choses se passent, et les écrivains disparaissent un à un…

Réécriture des Dix petits nègres sauce roman gothique mâtinée de Nom de la Rose, ce roman très original est un véritable exercice d’humour noir et de satire. De fait, on rit beaucoup, aux éclats parfois, tant des situations rocambolesques que des jeux sur l’onomastique : beaucoup de noms, à peine déguisés si bien qu’il n’y a pas besoin de martyriser ses neurones pour trouver la correspondance, qui sont réfléchis à la fois sur le signifiant (le son) et le signifié (le sens) ; outre les dix écrivains (et Augustin) cités en exergue, j’avoue une tendresse particulière pour Christophe Onondedieu-Kilébo et François Brummell. Mais le rire n’est jamais gratuit : s’il est parfois (souvent) méchant, c’est que l’auteur vise à réfléchir sur la littérature actuelle, ses dérives, son manque d’ambition proprement littéraire, son germanocentrisme, la haine des écrivains les uns pour les autres qui se transforme ici en jeu de massacre. Jalousie ? Ça pourrait : un écrivain pas spécialement très connu du public et dont les romans ne sont pas dans les meilleures ventes qui organise un chamboule-tout parmi ses collègues plus à succès, on peut légitimement se dire « moui, ça sent la frustration ». Mais Guillaume Cherel, malin, a paré à cette critique, et avec un certain sens de l’autodérision se met lui-même en scène : Guillaume Charal […] C’est un écrivain pauvre et méconnu qui envie les écrivains comme nous : riches et célèbres. Simple pirouette ? Peut-être…

Parodique et souvent très drôle, ce roman est donc une curiosité à découvrir !

Un Bon Écrivain est un écrivain mort
Guillaume CHEREL
Mirobole, 2016

challenge12016br10% Rentrée Littéraire 2016 – 43/60
By Lea et Herisson

L’Eveil, de Line Papin

L'éveilC’est drôle parce que ça a commencé comme ça, par moi fascinée qui découvre cet homme voilé ; et ça a continué, tout le temps, comme ça, avec moi fascinée qui soulève les voiles un à un sans trouver jamais, en dessous, aucun visage ; et maintenant me voilà seule face à cet homme ligoté et face à ce voile devenu linceul qui s’agrippe partout au corps de son homme et ne veut rien me laisser voir, rien.

L’Eveil n’est pas le premier roman de la Rentrée littéraire dont on a le plus parlé, même s’il a joui de nombreuses bonnes critiques. Du coup, il m’intriguait…

Un homme qui sombre, ne parle plus, ne mange plus, enfermé dans ses pensées. Sa compagne fait venir son meilleur ami, pour l’aider, et lui raconte le fil des événements : leur rencontre à une soirée, le lien qui se tisse peu à peu…

Il est très difficile, en fait, de résumer ce roman sans trop en dire. Et pourtant, quelle pépite : dès les premières pages, on est happé par l’ambiance très particulière posée par l’auteure, à la fois pesante et étouffante, et d’une sensualité débordante : on est plongé au coeur d’Hanoï et éclatent dans les pages les sons, les couleurs, les odeurs, les goûts, cette moiteur qui envahit tout et donne à l’ensemble quelque chose de très charnel, et n’est pas sans rappeler, par moments, L’Amant. Violent, aussi : on touche du doigt la folie. Le point de vue alterne entre la jeune femme, Juliet, et celui qu’elle aime, et peu à peu, en rassemblant les pièces du puzzle qui lui sont données, le lecteur renoue le fil. C’est très réussi, très maîtrisé, et sublimement écrit, d’un style ciselé, envoûtant et poétique.

Un très beau premier roman, qui pose la question essentielle de la possibilité de trouver la rédemption par l’amour. Une nouvelle auteure à suivre, assurément !

L’Eveil
Line PAPIN
Stock, 2016

challenge12016br10% Rentrée Littéraire 2016 – 42/60
By Lea et Herisson

Le Vieux Saltimbanque, de Jim Harrison

Le Vieux saltimbanqueIl y a quelques années, alors qu’après de soixante ans je ressentais de manière poignante la menace de la mort, je me suis dit : « Le moment est venu d’écrire mes mémoires. » Ce que j’ai fait. Mais la vie en a décidé autrement et, plus de quinze ans après, je ne suis toujours pas mort, une agréable surprise pour un poète qui était persuadé de mourir jeune, écroulé sur le plancher de sa maison, ou près d’une des innombrables fontaines de Rome, ou encore affamé dans une chambre de bonne parisienne perversement située au-dessus d’un bistro, comme pour lui faire humer les odeurs délicieuses de plats qu’il ne pouvait s’offrir.

Malgré l’admiration (et même le culte) que lui vouent certaines personnes pour qui j’ai beaucoup de respect, j’ai toujours pensé que Jim Harrison n’était pas un auteur pour moi. Il faut dire qu’à part Paul Auster et Siri Hustvedt, je ne lis pas tant que ça de littérature américaine, et que j’avais un peu peur de m’ennuyer, identifiant Harrison à une littérature des grands espaces que j’ai en horreur. Mais, ce n’était pas une position de principe fermement affirmée. Je crois plutôt que j’attendais le bon moment. Et il est venu donc, avec ce texte autobiographique, sachant que je ne résiste que peu aux récits autobiographiques de gens ayant consacré leur vie à la littérature.

Bien qu’écrit à la troisième personne, c’est donc bien d’une autobiographie dont il s’agit ici, tout autant que d’un testament : regarder une dernière fois dans le rétroviseur avant de tirer sa révérence, et la mort de l’auteur peu après la publication ne peut qu’accentuer cette impression. Mais une autobiographie non chronologique, les aléas de la mémoire, un souvenir en appelant un autre, le passé resurgissant dans le présent, sous forme notamment d’un cauchemar récurrent, se substituant à l’ordre auquel on pourrait s’attendre.

C’est évidemment émouvant, et pas seulement à cause des circonstances : au contraire, d’ailleurs, le récit fourmille de vie, une vie riche et pleine dont l’auteur profite, parfois avec excès : beaucoup d’alcool (dans son dernier entretien à François Busnel, Harrison disait se méfier des gens qui boivent de l’eau), la nourriture, le sexe et les femmes. Et l’écriture, bien sûr, fondement de l’ensemble : le poète a presque un lien sacré avec les mots, avec le texte, avec la littérature, qui médiatise son rapport au monde et à cette nature sauvage qui l’entoure. L’image qui se dégage de ce court texte est celle d’un homme qui aimait la vie et tout ce qu’elle pouvait offrir, un homme sensible aussi : comme un fil conducteur, l’auteur nous raconte le moment où il a acheté une truie et s’est mis en tête d’élever des cochons ; ces passages sont à la fois drôles et burlesques, et aussi attendrissants ! Comme ce récit dans son ensemble.

Il n’est peut-être pas très logique de découvrir Harrison avec ce qui sera son dernier livre (sauf si on retrouve des inédits, ce qui est toujours possible, d’autant qu’il est mort le crayon à la main). Mais mieux vaut tard que jamais !

Le Vieux Saltimbanque
Jim HARRISON
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Brice Matthieussent
Flammarion, 2016

challenge12016br10% Rentrée Littéraire 2016 – 41/60
By Lea et Herisson

L’Autre qu’on adorait, de Catherine Cusset

L'Autre qu'on adoraitTu as hésité à me parler de cette humeur qui envahit ta vie telle une marée noire et tue en toi tout désir, de ce vide qui t’engloutit comme des sables mouvants. En nommant ce néant, tu tentes de lui donner une existence, de le mettre à distance, de construire une défense. Mais quel rapport entre ce noir d’encre qui te submerge quand tu es seul et ces mots que tu prononces devant un cappuccino, dans un café de New York, face à un visage ami ?

Je n’avais pas lu Cusset depuis qu’elle avait obtenu le Grand Prix des lectrices de ELLE en 2000, année où je faisais partie du jury. Sans raison valable d’ailleurs, puisque j’avais adoré Le Problème avec Jane. Mais bon, le manque d’occasion, vous savez bien. Mais cette année, son roman m’intriguait, et il faisait donc partie de ma sélection.

Ce roman est écrit à la deuxième personne, s’adressant à cet ami dont le suicide constitue le prologue. Thomas, la narratrice le rencontre alors qu’il est le meilleur ami de son petit frère. D’abord amants, ils deviennent ami. Thomas est brillant, mais sa vie sera pourtant une succession d’échecs, jusqu’au jour où il n’en pourra plus.

Entre exofiction et autofiction, Catherine Cusset fait de la vie de Thomas un destin, et prouve encore une fois que la littérature donne au réel la cohérence qu’il n’a pas. Comme dans une tragédie grecque, la fin malheureuse est connue, et le lecteur ne peut qu’assister, impuissant, à l’enchaînement des événements qui y conduiront, échecs aussi bien privés qu’institutionnels. Thomas a tout pour réussir, pourtant, mais c’est comme si la fatalité s’acharnait contre lui, toujours il commet l’erreur qui lui nuira, se montre trop sûr de lui, ou bien trop velléitaire. Parfois tout simplement n’a pas de chance, comme si un dieu mauvais s’acharnait sur lui. Dans le cas de Thomas, cette fatalité a un nom, qui n’est dévoilé explicitement qu’à la fin mais constitue pourtant le principe organisateur. Bipolaire, Thomas alterne entre des phases maniaques durant lesquelles il pense pouvoir conquérir le monde, et des phases dépressives qui l’empêchent de se lever. Cercle vicieux : sa maladie l’entraîne dans l’échec, ses échecs le plongent plus profond dans la dépression. Aucune issue ne semble possible pour Thomas. Cet aspect du livre, à la fois hommage à l’ami disparu et analyse des mécanismes d’une maladie encore trop méconnue est des plus réussi.

Le second l’est tout autant, mais moins grand public. C’est un roman finalement très grermanopratin même s’il se déroule en grande partie aux Etats-Unis, il dégage une douce odeur de Khâgne, de Normale Sup’ et de recherches en littératures dont les sujets n’intéressent que quelques Happy Few. Un roman donc, un peu autocentré sur le milieu universitaire américain, finement analysé, sujet qui me passionne mais peut laisser certains lecteurs de côté.

Pour être honnête, j’ai eu un peu de mal à entrer dans ce roman, et puis le charme a opéré. Traversé par le désir, tissé de références musicales, c’est vraiment un très beau roman !

L’Autre qu’on adorait
Catherine CUSSET
Gallimard, 2016

challenge12016br10% Rentrée Littéraire 2016 – 40/60
By Lea et Herisson