Ta part de merveilleux…

Dans le livre dont je vous parlais hier, Voler comme un artiste(et dans celui dont je vous parlerai demain il en parle aussi) Austin Kleon émet cette idée magnifique qu’être artiste, c’est s’émerveiller et partager avec les autres ce qui nous a émerveillé afin de les é(mer)veiller à leur tour. Et oui, je crois que c’est ça que je cherche : partager, rendre compte de ce qui me touche, de ce qui m’émerveille, de ce qui me fait vibrer, de ce qui m’inspire, de ce qui me donne de la joie.

C’est ce que j’ai écrit dans mes intentions pour la nouvelle lune en Cancer et le solstice d’été. Les énergies sont bonnes pour ça.

C’est d’ailleurs une famille de mots que j’utilise beaucoup : « merveilleux », « merveille », « émerveiller », « émerveillement » et même, que mon correcteur d’orthographe s’obstine à souligner, « émerveillant ». Du latin mirabilia, choses étonnantes. Mais j’y entend aussi « éveiller » : ouvrir les yeux. Et magie, un peu…

Et c’est ça aussi, habiter poétiquement le monde, c’est le contempler, le savourer, et s’étonner, être ravi de tout, comme un enfant — c’est cultiver en nous cette attitude d’enfance de tout regarder avec des yeux curieux. De profiter partout de ce qui est beau et s’en sentir responsable (même et surtout quand ça va mal). Et le partager. Parce que c’est ce qui nous fait vibrer haut, et que c’est plus important que tout en ce moment. Le monde a soif d’amour

Et je crois que c’est ça, ma mission de vie (enfin non, je ne crois pas, je sais, et depuis toujours). Et c’est ça, le cœur de mon dernier projet (que j’ai un peu resserré). Chaque jour, s’émerveiller. Et éveiller. Sur la délicatesse d’une fleur se découpant sur une barrière bleue, sur la fragilité d’un coquillage, sur le chant des oiseaux…

Alors je vais faire ça, comme dans le poème de René Char, « Commune présence » : Hâte-toi de transmettre / Ta part de merveilleux !

 

Fureur et mystère, de René Char

Fureur et mystère, de René CharFureur et mystère tour à tour le séduisirent et le consumèrent. Puis vint l’année qui acheva son agonie de saxifage.

Si l’on me presse de dire pourquoi j’ai eu subitement envie de me replonger dans la poésie de René Char et de l’emmener* avec moi à Lisbonne pour le lire à petites lampées un peu partout dans les parcs et aux terrasses des cafés et des restaurants — et bien, je ne répondrai pas, ne voulant pas, encore une fois, passer pour folle. Cela dit, les esprits clairvoyants trouveront facilement, il y a des indices.

Paru en 1948, le recueil Fureur et mystère est composé de cinq livres : Seuls demeurent (1945), Feuillets d’Hypnos(1946), Les Loyaux AdversairesLe Poème pulvérisé (1945-1947) et La Fontaine narrative (1947). Tous les textes ont été écrits entre 1938 et 1947, et sont d’une grande variété : poèmes en prose et en vers, aphorisme, journal de résistance…

C’est un recueil, comme je le disais en préambule, qui se lit peu à peu, pièce par pièce, afin de laisser à chacune le temps de faire son chemin en nous. D’un texte à l’autre se tissent des réseaux de motifs, dont émergent ça et là des fulgurances, des images saisissantes qui par leur étrangeté parfois parlent directement à l’âme — plus qu’à la raison. Véritable leçon de vie, finalement : Char y parle d’amour, d’engagement (en particulier dans les célèbres Cahiers d’Hypnos, Hypnos étant son nom de résistant), et de poésie (notamment dans la section « partage formel », constituée d’aphorismes sur la figure du poète). Habiter poétiquement le monde : être poète, c’est avoir de l’appétit pour un malaise dont la consommation, parmi les tourbillons de la totalité des choses existantes et pressenties, provoque, au moment de se clore, la félicité.

Un recueil riche, protéiforme, dans lequel revenir et relire…

Fureur et mystère
René CHAR
Poésie Gallimard, 1967
(Il me semble que j’avais une autre édition, mais impossible de remettre la main dessus)

* J’utilise à dessein emmener et non emporter, car un livre est comme un ami !