Pourquoi écrire ? De Philip Roth : l’art de la fiction

Et aujourd’hui, je dis la même chose. Me voilà, débarrassé des déguisements et des inventions et des artifices du roman. Me voilà, sans mes tours de passe-passe, à nu et sans aucun de ces masques qui m’ont donné toute la liberté d’imaginer dont j’avais besoin pour écrire mes romans.

Je l’avoue, j’ai un peu de mal avec les romans de Philip Roth : ça résiste, je n’arrive pas à expliquer pourquoi. Et pourtant, l’écrivain lui-même et ses réflexions sur son travail m’intéressent beaucoup (du reste, dès qu’un écrivain réfléchit sur son travail, cela m’intéresse), et c’est la raison pour laquelle je me suis plongée dans ce recueil de textes.

Il se divise en trois sections. La première, « Du côté de Portnoy », est constituée de textes revenant sur telle ou telle oeuvre de l’auteur, notamment Portnoy et son complexe, ainsi que de textes plus généraux sur l’écrivains et le réel, Kafka ou la question du judaïsme. La deuxième section est « Parlons travail » dont nous avions déjà parlé. Enfin la partie « explications », celle qui m’a le plus intéressée, est constituée de conférences, discours et articles dans lesquels Roth se penche sur la réalité du travail d’écrivain.

Au-delà des problématiques précises sur tel ou tel roman ou sur tel ou tel thème, c’est la question ô combien épineuse du lien entre le réel et la fiction (qui m’occupe d’ailleurs beaucoup ces temps-ci) qui traverse tout le recueil ; si certains articles m’ont moins intéressée que d’autres, j’ai tout de même été passionnée par les réflexions que mène Roth. Surtout, une anecdote m’a littéralement scotchée et plongée dans des abîmes de réflexion et de perplexité. Je ne sais pas si elle est authentique ou si Roth s’amuse (j’ai essayé de faire des recherches mais cela n’a rien donné) : un jour, alors qu’il dîne dans un restaurant alors qu’il a failli ne pas sortir ce soir-là parce qu’il y a de l’orage, il trouve un papier sur lequel sont inscrites des phrases qui n’ont aucun lien les unes avec les autres (et dont certaines sont d’ailleurs prédictives par rapport à sa vie) : chacune de ces phrases est en fait la première de chacun de ses romans. Ceci expliquerait d’ailleurs pourquoi un jour il a décidé d’arrêter d’écrire des romans : il avait épuisé la liste. Ce qui est amusant, c’est que sous la plume de Paul Auster cette anecdote m’aurait beaucoup moins étonnée (c’est tout à fait le genre de trucs qui se passent dans les romans d’Auster). Mais en tout cas cela m’a donné des pistes supplémentaires pour mes recherches sur l’écriture prédictive !

En tout cas, un recueil passionnant dans l’ensemble, qui intéressera tous ceux qui ont envie d’en savoir plus sur la fabrique de la fiction !

Pourquoi écrire ?
Philip ROTH
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Michel et Philippe Jaworski, Josée Kamoun et Lazare Bitoun
Gallimard, 2019

Emmanuel Carrère, faire effraction dans le réel (sous la direction de Laurent Demanze et Dominique Rabaté) : le monde en questions

Une basse continue se fait entendre depuis les débuts dans les années 1980 : une façon de ne pas se contenter de la réalité, d’en attendre — avec effroi parfois — une puissance de révélation, voire d’effraction pour reprendre un mot que l’écrivain utilise dans la quatrième de couverture d’Un roman russe. Il y note : « J’ai écrit pour la femme que j’aimais une histoire érotique qui devait faire effraction dans le réel, et le réel a déjoué mes plans. » Cette capacité de vengeance du réel (qu’on ne confondra pas avec la seule ou simple réalité) est au cœur de la dynamique de l’acte littéraire car il faut à la fois intervenir par les mots et répondre de ce qui excède le symbolique. Rêvant d’une performativité de l’écriture, l’écrivain est obligé de se confronter aux limites de son pouvoir, à tout ce qui du réel reste fatalement en souffrance

Je suis très loin d’avoir tout lu d’Emmanuel Carrère, mais ce que j’ai lu m’a littéralement illuminée et fait avancer tant cela pose de questions. Je me suis donc précipitée sur ce gros ouvrage, non d’Emmanuel Carrère (même s’il contient quelques textes de lui) mais sur Emmanuel Carrère.

Cet ouvrage envisage donc d’étudier les liens (complexes) entre Carrère et le réel, par le biais d’entretiens, de textes plus ou moins inédits (articles, synopsis, notes d’intentions), de correspondances et surtout nombre d’articles d’analyse. L’ensemble est organisé de manière à la fois chronologique et thématique : la fabrique du cinéma, le roman, l’effraction du « je » avec le tournant de l’Adversaire, le journalisme et l’enquête, et la religion.

Dire que ce recueil est absolument passionnant est encore un euphémisme nourri de réflexions sur la création, l’écriture, la fiction, le réel, il ouvre un nombre infini de pistes à creuser — surtout pour un écrivain, d’autant qu’effet de synchronicité il est tombé à un moment où justement je m’interrogeais sur ce lien au réel, mais à mon avis pour tout le monde. Si la partie sur le cinéma, bien qu’elle contienne de riches analyses et des textes inédits extrêmement intéressants, n’est pas celle qui m’a le plus nourrie, l’ensemble m’a tout de même permis de comprendre ce qui me plaît tant chez Carrère : le primat du romanesque du réel, avec ses invraisemblances que justement on n’oserait pas mettre dans une fiction. J’ai pris conscience que c’est ça aussi que j’interroge sans fin (sans arriver bien sûr à trouver de réponse) : cette absence de sens du réel, insupportable, que l’on essaie de pallier par l’écriture (ou pour d’autres par la religion). Ce livre s’ancre donc dans mes propres questionnements littéraires et existentiels, et m’a beaucoup nourrie ; l’article sur l’amour, notamment, qui a une place centrale chez Carrère, m’a beaucoup fait réfléchir.

Au-delà de ça, on ne peut qu’admirer l’éclectisme du talent de l’auteur, touche-à-tout qui s’intéresse à tout, et pour qui le cheminement est parfois plus important que le but, car on ne trouve pas toujours ce qu’on cherchait au départ.

Emmanuel Carrère, faire effraction dans le réel
Sous la direction de Laurent DEMANZE et Dominique RABATÉ
P.O.L, 2018

Un écrivain, de Laure Arcelin : l’auteur et son double

Il y a quelque chose chez toi qui m’échappe, Alexandre, me dit-elle avec un sourire désappointé, la veille de mon départ. Te rends-tu compte à quel point tu es en train de changer ? Par certains côtés, j’ai le sentiment que ton personnage et toi ne faites qu’un, mais peut-être as-tu toujours été ainsi. Ton succès ne fait que révéler cette part de toi-même…

Un roman portant un tel titre et abordant le sujet de l’écrivain et de son personnage ne pouvait que finir dans mes mains.

Alexandre Maigine vient d’obtenir le Goncourt, ce qui n’avait jamais été son ambition : écrivain discret, inconnu du grand public, il n’avait jusque-là produit que des essais, et il ne cherche pas du tout à faire carrière. Contrairement à son personnage, Alexis, mondain et superficiel, coqueluche des femmes et de Saint-Germain-des-Prés. jeté dans un tourbillon qui le dépasse, sans cesse confondu avec son personnage, Alexandre perd pied…

Un excellent roman, qui aborde des thèmes absolument passionnants, à commencer, et c’est de saison, par le cirque médiatique entourant les prix littéraires et en particulier le Goncourt, et qui finalement étourdit les écrivains en divertissement et les empêche de faire tranquillement leur travail : écrire. Plus généralement, le « milieu littéraire » est un peu égratigné, y compris les éditeurs pris en tenaille entre le désir de publier des livres qui se vendent, et celui de rechercher des textes de qualité, ces deux aspects étant incarnés par Vaudreuil fils et père.

Mais ce roman n’est pas simplement une satire : la réflexion la plus intéressante concerne l’identité, et le lien qu’entretien l’auteur avec son personnage. Il se place sous l’égide de Camus, et de cette réflexion (qui était justement mon sujet de méditation existentielle du jour où j’ai ouvert le roman, et je n’ai pu qu’y voir une synchronicité) dans l’Homme Révolté : Le monde romanesque n’est que la correction de ce monde-ci, suivant le désir profond de l’homme. Car il s’agit bien du même monde. La souffrance est la même, le mensonge et l’amour. Les héros ont notre langage, nos faiblesses, nos forces. Leur univers n’est ni plus beau ni plus édifiant que le nôtre. Mais eux, du moins, courent jusqu’au bout de leur destin… Bref, la littérature donne à la vie la cohérence qu’elle n’a pas. Alors, cet Alexis, double inversé de son auteur ? Réalisation d’une possibilité au bout de laquelle il n’est pas allé ? Incarnation de son vrai moi, qu’il n’ose pas être ? De fait, au fil du roman, la fiction déborde, et le personnage dévore de plus en plus sur son créateur, qui est bien décidé à ne pas le laisser faire.

C’est donc l’histoire d’un auteur en guerre contre son personnage, qui m’a un peu rappelé par moments Le Magnifique de Philippe de Broca. Malgré quelques maladresses et un aspect un peu scolaire au début, c’est un roman extrêmement intéressant sr la littérature.

Un Ecrivain
Laure ARCELIN
Robert Laffont, 2018

Du réel, de la fiction, et autres concepts éculés

Littérature et réalitéOn glose beaucoup, en cette rentrée littéraire, sur les rapports entre le réel et la fiction. Certains se plaignent que les auteurs ne savent plus inventer d’histoires et se contentent de reprendre des histoires vraies, la leur (autofiction) ou celle de quelqu’un d’autre (exofiction) alors que dans le même temps les libraires se lamentent de ce que les gens ne veulent plus de fiction et réclament des témoignages, biographies et autres histoires « vraies ». Et lorsqu’ils rencontrent un auteur, les gens lui demandent immanquablement « mais c’est vrai, ce que vous racontez ? ».

A dire vrai (!), cette question du réel et de la fiction est assez récente en tant que telle (même si la poétique aristotélicienne essayait déjà de définir la littérature comme autonome par rapport au monde réel, Aristote affirme aussi que l’art poétique est toujours mimesis — enfin je résume en gros parce que c’est assez compliqué cette affaire là) et date du moment où le mot « littérature » apparaît, au XIXème siècle, avec l’autonomisation du champ littéraire issue du romantisme. Ce n’est qu’à partir de cette période que l’on va chercher à distinguer parmi les écrits ce qui est littérature et ce qui ne l’est pas : auparavant, les « Belles lettres » incluent dans leur champ tout ce qui est imprimé, aussi bien la poésie que l’histoire. On cherche alors, aussi, à séparer ce qui est réel et ce qui est fictif. A tort, sans doute : car il n’y a pas d’alternative, pas d’un côté le réel, de l’autre la fiction. Et lorsqu’Eschyle écrit Les Perses personne ne se demande ce qui est vrai et ce qui est faux. Car la réponse est comme souvent entre les deux termes. Dès qu’il y a récit, dès qu’il y a littérature, dès qu’il y a écriture, il y a fictionnalisation, déréalisation, quand bien même ce que l’on raconterait a bien eu lieu In Real Life ; inversement, la fiction n’est jamais pure : il y a toujours des petits faits vrais qui viennent l’ancrer dans le réel. La littérature est donc toujours mixte. Tout est une question de curseur : plus ou moins réel, plus ou moins fictif, mais toujours un peu des deux.

Prenons l’exemple du récit de voyage. Si je prends cet exemple, c’est parce que c’est le sujet de ma thèse, dans laquelle j’ai justement montré comment le réel était toujours miné, orienté par différents filtres qui viennent établir une distance entre le texte et son objet réel. En clair : on pourrait croire qu’il n’y a pas plus fidèle au réel que le texte viatique. Le voyageur, que ce soit dans des lettres, dans un journal de bord ou dans un véritable récit organisé, retranscrit ce qu’il voit, tel qu’il le voit, décrit les lieux, les costumes, la nourriture, les gens, dans une démarche qui a tout de scientifique voire ethnologique. Enfin, ça, c’est ce qu’on croit, parce que dans les fait, le voyageur aussi objectif tente-t-il d’être ne voit jamais les choses telles qu’elles sont, mais tel qu’il est : influencé par ses lectures, par son horizon d’attente, par certaines idéologies, par sa personnalité, son voyage n’est pas le même que celui de son voisin, quand bien même il suivrait strictement le même itinéraire. Et c’est encore plus flagrant lorsque le voyageur est un écrivain. Par exemple, lorsque Flaubert rencontre la prostituée Kuchiouk-Hanem, il la décrit d’une certaine façon, commençant d’ailleurs sa description par « ce fut comme une apparition », soit la même phrase introduisant la description de Mme Arnoult dans L’Education Sentimentale ; mais si ce cas est intéressant, c’est parce que Maxime du Camp, l’ami de Flaubert avec qui il a voyagé, la décrit aussi, et en lisant les deux textes on n’a pas forcément l’impression qu’il s’agit de la même femme. Du reste, lorsque Maxime publie son récit, il est fâché avec Gustave, et efface donc toute trace de lui dans son texte. Pour la sincérité, on repassera.

Mais l’exemple le plus intéressant est celui des Pyramides. On pourrait s’attendre a minima a un accord des voyageurs sur leur apparence et leurs proportions. Et bien non ! Hérodote affirme ainsi que la Grande Pyramide est pourvue d’un canal qui apporte l’eau du fleuve (ce qui est faux, comme l’ont montré les travaux archéologiques ultérieurs, mais on lui pardonne), que les pierres qui ont servi à sa construction sont venues d’ailleurs, et surtout, et c’est là la pomme de la discorde, que sa base égale sa hauteur ; un peu plus tard, Strabon quant à lui assure que la hauteur est légèrement supérieure à la base et au XVIII° siècle Volney soutient le contraire, tout en notant qu’ »on n’est point encore d’accord sur leurs dimensions », bien qu’elles aient été mesurées plusieurs fois, chaque mesure ayant donné un résultat différent ; Nerval pour sa part se montre d’accord avec Hérodote, « leur largeur égale leur élévation » — et il a d’ailleurs tort puisque l’on sait désormais avec certitude (enfin, espérons) que la base, 232m, est bien supérieure à la hauteur, 146m. Raison de ces désaccords ? Sans doute chaque voyageur a-t-il observé les lieux depuis un endroit différent, et que cela change la perspective.

La conclusion est claire : quoiqu’il arrive, le réel n’est jamais perçu que par un point de vue. Et ne peut donc jamais être donné tel qu’il est. Le raconter, le décrire, c’est donc toujours, plus ou moins, le rendre en partie fictif.

Alors réel, fiction, vrai, faux : on s’en moque ! L’essentiel est que ce soit bien écrit !

(NB : la photographie est là à titre illustratif : je ne me suis pas servie de cet ouvrage — dont je vous recommande néanmoins la lecture — pour écrire l’article)

La septième fonction du langage, de Laurent Binet

La Septième fonction du langageMais ce collège de France, qu’est-ce que c’est ? Fondé par François Ier, d’accord, il a lu ça à l’entrée. Et ensuite ? Des cours ouverts à tout le monde qui n’intéressent que les chômeurs gauchistes, des retraités, des illuminés ou des profs qui fument la pipe ; des matières improbables dont il n’a jamais entendu parler… Pas de diplômes, pas d’examens. Des gens comme Barthes et Foucault payés pour raconter des trucs fumeux. Bayard est déjà sûr d’une chose : ce n’est pas ici qu’on apprend un métier. Epistémè, mon cul.

C’est l’un des romans dont on parle le plus en cette rentrée littéraire, et pas seulement parce que nous fêtons cette année le centième anniversaire de Roland Barthes. Présent sur presque toutes les listes de prix, sauf bizarrement celle du Goncourt (enfin, bizarrement… j’ai ma petite hypothèse), il suscite le débat, entre les « pour » et les « anti », les admirateurs et les détracteurs, qui ne s’affrontent d’ailleurs pas toujours sur le terrain littéraire : on assiste presque à une nouvelle affaire Dreyfus comme le petit monde des lettres en connaît épisodiquement. D’ailleurs, quand j’ai posté ma photo sur Instagram, j’ai à nouveau eu des réactions contrastées.

Il faut dire qu’avec ce roman, Laurent Binet égratigne sérieusement le petit monde intello-germanopratin, ce que certains ne lui pardonnent pas (ça ce sont ceux qui n’aiment pas pour des raisons partisanes). D’autres trouvent que c’est du grand n’importe quoi. Bref, personne n’est d’accord !

Mais de quoi est-il question ?

Le 25 février 1980, en sortant d’un déjeuner avec Mitterrand, Roland Barthes est fauché par la camionnette d’une entreprise de blanchissage, avant de mourir un mois après de ses blessures. Pour tout le monde, il s’agit d’un accident bête : Barthes, totalement absorbé dans ses pensées, a traversé la rue sans regarder. Cela arrive. Mais si c’était en fait un assassinat ? En effet, Barthes avait sur lui un document précieux, qui pourrait bien changer la face du monde, et qui s’est mystérieusement volatilisé. L’inspecteur Bayard, caricature de flic ignorant et réactionnaire, haïssant les intellectuels gauchistes, est chargé de l’enquête, et réquisitionne, pour l’aider à comprendre le microcosme germanopratin et lui traduire le langage sémiotique, Simon Herzog, un jeune chargé de cours…

Thriller ésotérico-érudit à la Umberto Eco (le seul intellectuel à être à peu près épargné dans le roman) mâtiné de satire universitaire à la David Lodge (auquel il est fait un clin d’oeil par le biais d’un surnuméraire s’incrustant à un colloque), avec un peu de James Bond et de parodie de roman d’espionnage sur fond de guerre froide et de San Antonio pour l’écriture, ce roman est à la fois brillant et jubilatoire ! Les idoles en prennent pour leur grade : accros au sexe et aux drogues quand ils ne sont pas tout simplement ridiculisés dans des scènes dignes d’un film comique, toutes les grandes figures de la French Theorie ont leur rôle : Foucault, BHL, Deleuze et Guattari, Derrida, Todorov et Nancy Huston, et surtout Sollers et Kristeva. Tous ces gens que ceux qui ont fait des études de lettres connaissent bien, ont lu, descendent de leur tour d’ivoire intellectuelle et deviennent humains, trop humains.

Binet s’amuse avec la référentialité. D’un côté il ressuscite une époque, sème les effets de réel, les événements, les noms, les lieux. De l’autre il déréalise l’ensemble avec des effets de fiction plus ou moins évidents (plutôt moins, d’ailleurs). Un peu comme Delphine de Vigan mais d’une autre manière, il interroge la littérature, le réel, la fiction, le monde.

Et il interroge surtout le langage et ses immenses pouvoirs : celui qui les détient n’a besoin de rien d’autre. Argumenter, persuader, convaincre, débattre : tous les jours nous ne faisons, finalement, que cela, comme dans un gigantesque logos club où les enjeux varient, mais où il s’agit toujours d’amener l’autre à changer de point de vue pour adopter le nôtre. Pas étonnant dans ce cas que l’on soit prêt à tuer pour cette fameuse septième fonction du langage, la fonction performative, qui permet d’agir sur le monde !

Immensément drôle et intelligent, ce roman est absolument à mettre dans toutes les mains, y compris de ceux qui n’y connaissent rien en sémiologie et en sciences du langage : le roman est assez pédagogique pour pouvoir suivre, et pour vous aider Abeline nous a concocté un petit guide !

Lu également par Ys, François

La Septième fonction du langage
Laurent BINET
Grasset, 2015

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By Hérisson

Les écrivains sont-ils des gens infréquentables ?

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Christine Angot. Lionel Duroy. Nicolas Fargues. Camille Laurens. Patrick Poivre d’Arvor. Marcela Iacub. Régis Jauffret.  J’en oublie sans doute.

Quel est le point commun entre tous ces écrivains, que je n’ai d’ailleurs pas tous lus ? Et bien, tous ont eu affaire à la justice pour de sombres histoires d’atteinte à la vie privée. Certains ont gagné, d’autres ont perdu, car il se trouve qu’il n’y a pas de jurisprudence nette et que les juges sont souvent bien ennuyés pour trancher entre le respect de la vie privée et la liberté d’expression, et ont, surtout, du mal à comprendre ce qui se joue réellement dans ce type d’affaires.

La dernière affaire en date, vous en avez peut-être entendu parler, concerne un écrivain qui se voit attaquer par une dame qui est persuadée d’être un de ses personnages. Non pas d’être un des pilotis du personnage mais bien, essentiellement, le personnage. Cette histoire me choque et me chagrine, d’abord parce que j’aime beaucoup l’écrivain en question, et que je sais que cette histoire lui fait beaucoup de peine, et que je n’aime pas quand les gens que j’apprécie ont de la peine. Mais pas seulement : elle me choque aussi d’un point de vue intellectuel, celui d’une lectrice et de quelqu’un qui essaie d’écrire et estime que les écrivains ont autre chose à faire que d’aller devant les tribunaux pour leurs écrits.

Mais, passons, je n’ai pas envie de m’étendre sur l’affaire en question.

De fait, cet article était depuis longtemps dans mes brouillons, je ne fais que le réactualiser au regard des derniers événements, qu’il ne concerne pas directement.

Un jour, en lisant une nouvelle écrite par une personne que je croyais être une amie (et dont je me suis aperçu quelque temps après qu’elle ne l’était pas et qu’elle me trahissait allègrement), je me suis reconnue dans le personnage principal, qui mourrait à la fin. Je n’ai rien dit, parce que ce n’était pas grave au fond, et puis je n’étais pas sûre que c’était moi, peut-être que c’était en partie moi seulement. Qu’importe.

« Oui, mais je ne veux pas voir ma vie privée étalée sur la place publique », disent ceux qui attaquent.

Argument qui, de prime abord, paraît assez recevable. Mais en fait, non. Parce que, sauf dans certains cas bien précis (l’autofiction, principalement), la personne n’existe dans le roman qu’à travers le filtre de la fiction : les noms, les lieux, certains événements sont changés, bouleversés, modifiés. Le réel n’est jamais directement retranscrit et pour reconnaître tartampion dans le livre, si tartampion est bien le modèle du personnage, il faut donc soit être tartampion, soit son conjoint, sa soeur ou sa mère, donc quelqu’un qui le connaît très bien, ce qui fait 12 personnes dans les cas les plus graves, et qui en général n’apprennent pas grand chose. Mais si tartampion porte plainte, que se passe-t-il ? Et bien le monde entier est au courant que le personnage en fait c’est tartampion (alors que jusqu’à présent le monde entier pensait que le personnage était une invention, ou se doutait que ce n’était pas une invention mais s’en tamponnait le coquillard avec le fémur d’un dinosaure femelle). Et ne comptons pas sur l’anonymat : oh, dans les premiers articles, les noms sont changés, mais on finit toujours par connaître le nom de la personne qui a porté plainte. Ça a un nom ça ? Et bien, oui. C’est le fameux effet Streisand. Tout le monde est au courant de ce qu’on voulait cacher. Malin. Après, il ne reste plus qu’à sortir soi-même un livre, et la boucle est bouclée. Limite, on peut se demander si certains qui attaquent en justice les écrivains après leur avoir raconté leur vie en large et en travers ne sont pas tout simplement à la recherche d’une célébrité malsaine.

Non, sérieusement. Attaquer un écrivain en justice pour ces motifs,  c’est tout de même totalement méconnaître ce que c’est que d’écrire ! Un roman n’est pas une contrefaçon du réel. C’est une… transmutation. Du plomb du réel, l’écrivain fait de l’or. Même quand pour un personnage il s’inspire d’une personne réelle, le roman déréalise cette personne. Elle n’existe plus. Elle n’est plus elle-même.

Et heureusement qu’il y a des gens intelligents qui le comprennent, sinon tous les écrivains auraient des procès tout le temps : tu te rends compte, je l’ai croisé dans la rue, je lui ai dit que j’avais aimé son roman, et dans son dernier roman il y a un lecteur qui le croise dans la rue et lui dit qu’il a aimé son roman ! Je vais lui faire un procès : c’est une atteinte intolérable à ma vie privée, tout le monde m’a reconnu ! Et oui, en plus, les gens, qui ont une nette tendance à la boursouflure de l’ego, pensent toujours se reconnaître dans les personnages.

Vivre avec un écrivain, côtoyer un écrivain, aimer un écrivain, lui faire des confidences, c’est prendre le risque de retrouver certaines choses dans ses livres. C’est un beau risque, car devenir un personnage, une partie d’un personnage, c’est devenir immortel. Moi j’aime le prendre, ce risque, mais je trouve que celle qui en parle le mieux, c’est l’Hélène de Lionel Duroy qui confiait à L’Expresslorsqu’ils étaient encore en couple : Contrairement à d’autres, je fais l’objet d’un regard bienveillant et amoureux. Le personnage d’Hélène me semble plus doux que ce que je suis en réalité. J’en éprouve parfois un sentiment d’étrangeté : j’ai conscience que ce personnage en forme de portrait officiel, c’est moi et en même temps ce n’est pas moi. Quand il écrit que mon père m’a abandonnée, c’est une interprétation très personnelle. Mais pour avoir suivi des affaires de justice, je sais qu’un même événement peut être perçu de façons différentes. J’aime la littérature et, pour moi, la liberté du romancier ne se discute pas. Lionel me fait lire ses manuscrits, mais je ne souhaite pas intervenir. J’imagine qu’il peut y avoir un certain voyeurisme à mon égard de la part de connaissances. Avant ça me gênait, maintenant je m’en fiche. De fait, le regard est moins bienveillant depuis qu’ils sont séparés, mais pour autant elle est restée dans la ligne de la phrase que j’ai mise en gras. Et je trouve que là est la vraie honnêteté et la vraie reconnaissance de ce que c’est que l’écriture.

La liberté du romancier à créer, quitte à parfois blesser, est essentielle.

Néanmoins je propose, par mesure de sécurité, d’obliger les écrivains à porter un badge « Je suis écrivain. En m’adressant la parole, vous prenez le risque de vous retrouver dans mon prochain roman » (Et en me cassant les pieds, vous risquez d’y mourir dans d’atroces souffrances…) !

Un jour, je serai écrivain (ou : comment naissent les histoires…)

moleskine

D’où viennent les histoires ?

D’où vient ce désir, ce besoin, de raconter des histoires, et d’écrire ?

D’aussi loin que je me souvienne, les histoires ont fait partie de ma vie. Bien avant de savoir lire et écrire, je réinventais le monde.

Il y a d’abord eu ce que j’imaginais à partir des planches de BD dont je ne savais pas lire les bulles. Les Schtroumpfs,Boule et Bill, Picsou. A la fois j’essayais d’apprendre à lire, m’efforçant de me souvenir de ce que m’avait lu ma maman, et à la fois j’imaginais autre chose, de nouvelles histoires et paroles à partir des mêmes images.

Bien sûr, les innombrables aventures de ma Barbie.

Et puis, les séries télévisées, dont j’inventais de nouveaux épisodes, de nouvelles arches, de nouveaux personnages parfois. On dit souvent (les gens disent…) que la télévision tue l’imaginaire des enfants. C’est faux. En tout cas, ce n’est pas toujours vrai : elle a au contraire contribué à développer le mien.

Une pièce de théâtre écrite avec une amie, à l’école primaire. Écrite et jouée. J’étais Aphrodite/Vénus, elle était Athéna, il y avait d’autres personnages mais je ne me souviens plus lesquels ni qui les jouait. En revanche, je trouve le choix du personnage de Vénus tout à fait intéressant. D’autant que lors de la représentation, au cours d’une scène de dispute, ma tunique, faite d’un drap, est tombée…

Bien sûr, mon journal intime d’adolescente. En plusieurs tomes aujourd’hui disparus, à moins qu’ils ne traînent au fond d’un carton au fond du grenier.

Et puis, des essais de romans. Le premier vers l’âge de dix ans. Il s’intitulait La Baby-sitter (à moins que ça ne soit La jeune fille au pair). Je me souviens d’une scène, après le repas, au Cap-Ferret : je m’installe à la table, avec mon cahier et mon stylo, et j’annonce très sérieusement que je vais travailler à mon roman.

Il y a cet autre, un peu plus tard, sous forme de journal intime, la femme d’un navigateur parti faire le tour du monde à la voile. Je suis retombée dessus il y a une dizaine d’années, mais je crois que je l’ai jeté. Il faut dire que c’était plutôt mauvais.

Il y a peut-être d’autres textes, mais je ne m’en souviens pas. Mon imaginaire par contre ne s’accommodait pas trop des sujets de rédaction, il en débordait souvent le cadre strict. J’avais de bonnes notes, mais ce n’était pas éblouissant non plus.

Et puis, il y avait toutes ces fictions de moi-même, ces autres moi, ces réalités alternatives et, oui, il faut bien le nommer comme ça, ces mensonges, souvent d’ailleurs invraisemblables. Parce que, je pense, j’ai toujours eu un rapport plus que problématique avec la réalité du monde. Je m’inventais des pouvoirs magiques, j’affirmais venir d’une autre planète, je faisais croire que j’étais ma soeur jumelle, je me glorifiais de hauts faits…

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai vécu au-delà de la frontière du réel.

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai raconté des histoires…