Instantané #126 (la part d’informe)

Je voulais une page vibrante et lumineuse pour commencer l’année, et un peu de poésie, Rimbaud, « l’amour infini me montera dans l’âme« . J’ai donc pris mes nouvelles couleurs, de l’or de quinacridone, du jaune orangé, du rouge éclatant, une feuille dorée de gingko retrouvé en rangeant ma décoration d’automne. Mais comme la lumière n’existe pas sans l’ombre, j’ai aussi mis du noir, pour rendre les couleurs, et notamment celles de la feuille d’or, encore plus vive. Et je me suis dit que j’allais tester ma nouvelle éponge à pochoir, et un pochoir que je n’avais pas encore essayé. Je ne maîtrise pas encore le pochoir : ça bave partout. Mais il faut que je progresse, et je me suis dit qu’au pire je rattraperais en étalant la peinture. Et là, il s’est produit un miracle : j’ai réussi sur une grande partie à obtenir un joli motif assez net. Mais, sur d’autres endroits, ça a bavé, alors j’ai étalé la peinture (j’ai peut-être eu tort).

Et je me suis dit que c’était comme l’âme : la pulsion de vie, la part d’ombre que l’on a intégrée et domestiquée et qui fait partie de nous, donnant du relief à notre être. Et cette part d’informe sur laquelle il faut encore travailler !

L’Ecriture du désir de Belinda Cannone : la littérature et le monde

Il me semble qu’on n’a pas assez dit comment l’activité d’écrire s’enracine dans le désir, dont elle est une des manifestations essentielles. Le même élan qui me tire du lit chaque matin m’assoit devant mon ordinateur, me fait ouvrir un livre.
Parce que ce désir majuscule, élan des forces de vie, parcelle de l’énergie cosmique, se concentre particulièrement dans le désir sensuel et dans l’amour, s’y donne à voir dans son aspect le plus concentré, le plus beau, cet essai entrelacera la narration du désir qui meut l’écrivain, à des réflexions sur le désir érotique ; il essaiera de dire le désir de connaître que les romans manifestent, et qui nourrit la lecture. Ce qui compose l’étrange et sinueux tracé de la littérature et de notre existence. 

C’est donc cet essai que je cherchais l’autre jour lorsque je suis tombée, magie de la sérendipité, sur son homonyme, qui m’a d’ailleurs particulièrement ravie. Un essai sur l’écriture et le désir érotique : il était évident qu’il était pour moi.

Le désir ici, loin d’être considéré comme manque, absence, est vu au contraire comme élan vital, volonté d’embrasser le monde, de l’habiter pleinement. Ecrire est l’une des manifestations essentielles de ce désir — tout comme la pulsion érotique.

J’ai rarement lu quelque chose d’aussi lumineux, d’aussi fulgurant que cet essai plein de poésie entrelaçant subtilement la question de la création littéraire et celle de la sensualité. Et pourtant, j’en ai lu, des essais, sur la question, mais j’ai été totalement cueillie par la manière dont Belinda Cannone, en s’appuyant sur de très nombreuses références, pose la question du rapport entre la littérature et le monde, et montre comment l’écriture est désir de savoir (libido sciendi), de poser des questions sur le monde, et que le roman porte une vision particulière et originale du monde à laquelle nous cherchons à accéder en lisant. Et en aimant.

Un essai qui, finalement, m’a beaucoup nourrie bien qu’il soit plutôt court (c’est pour cela que je parle de « fulgurance » : tout est dit, sans longueurs inessentielles) : je le conseille vivement à tous ceux qu’intéresse la question de la création, du monde, de la lecture, et de l’eros.

L’écriture du désir
Belinda CANNONE
Calmann-Levy, 2001/2012, édition augmentée Folio Gallimard, 2012

Bon genre, d’Ines Benaroya : l’élan vers soi

Elle pense qu’il est comme les autres, qu’il ne la voit pas, parce qu’elle non plus n’a rien de remarquable, du moins c’est ce qu’elle croit, rien qu’une femme qui fait de son mieux, maman, épouse, collègue, fille, sœur, copine, cousine, voisine, douce, forte, féminine, masculine, autonome, ni soumise ni casse-couilles, intello mais pas trop, mince mais pas maigre, grande gueule pas énervée, sous contrôle permanent, elle n’en peut plus mais ne le sait pas encore. 

Il se trouve que le « hasard » a fait que j’ai lu ce roman en même temps que Femmes qui courent avec les loups de Clarissa Pinkola-Estés, et que j’ai trouvé cette synchronicité merveilleuse tant ce roman, le troisième d’Ines Benaroya, illustre à la perfection ce retour à la femme sauvage trop longtemps muselée. Peut-être que je surinterprète et que mon angle de perception sur ce roman est un peu biaisé, mais pourtant, tout concorde…

Claude n’est pas heureuse, elle étouffe dans sa vie, mais n’en a pas encore conscience. Elle a un mari, une fille, un poste à responsabilités auquel peu de femmes accèdent, elle est séduisante, bref, « tout pour être heureuse » comme on dit, et pourtant elle est éteinte, jusqu’au jour où la pulsion de vie trop longtemps enfouie reprend le dessus. Sous la forme d’une pulsion sexuelle : elle a tout le temps envie de baiser, et s’invente un personnage pour assouvir ses envies. Mais ce n’est pourtant pas ça qu’elle cherche…

Le roman prend pour point de départ ce moment dans la vie de beaucoup de gens où tout bascule, quand on se rend compte qu’on ne peut plus continuer à faire semblant, à se museler, quand ça se met à trembler, à tanguer, à vaciller : l’âme, affamée, se met à se nourrir de n’importe quoi. Les secrets du passé qui empoisonnaient le présent resurgissent, l’enfance, la rage. Alors, il faut prendre des risques, s’arracher à soi-même, traverser la forêt, se déterritorialiser, enlever des couches de faux-semblants, se dépouiller, larguer les amarres et se laisser porter pour pouvoir se retrouver soi, et le sens de sa vie.

C’est le roman initiatique d’une femme au milieu de sa vie, qui se rend compte qu’elle a pris un mauvais chemin, et qui découvre enfin ce que c’est que de vivre pleinement !

Bon genre
Ines BENAROYA
Fayard, 2019

Sujet inconnu, de Loulou Robert : les maux et les mots

Je ne te vois plus mais j’écris. Je t’attends mais j’écris. Je me réveille, je te cherche mais j’écris. Je bois de plus en plus mais j’écris. Je vais mal mais j’écris. Chaque heure, minute, seconde ; j’écris. Tout est supportable puisque j’écris. Toujours au même café. Je ne sais pas vraiment de quoi je parle. Les mots sortent sans que je les ai cherchés. Je n’ai rien cherché. Je n’ai rien demandé. J’étais une enfant bizarre. Une adolescente suicidaire. Une femme paumée et seule. Ma mère a un cancer. J’ai donc moi aussi un cancer. J’ai pour seul compagnon une peluche et un ermite sexagénaire. Je suis amoureuse et j’ai une marque au bras. Le bleu est devenu vert. Il tire sur le jaune. Je préférais le bleu. Aujourd’hui, j’écris. Je fais le lien. Cette douleur n’était pas vaine. Elle a un sens […] Toute cette angoisse n’est pas vaine. Elle me rend plus forte. J’écris et la passion prend une autre forme.

J’avais beaucoup apprécié les deux premiers romans de Loulou Robert, Bianca et Hope, très prometteurs pour la suite. Inutile donc d’expliquer pourquoi j’attendais avec impatience ce nouvel opus, dans lequel on retrouve une narratrice qui, si elle ressemble à celle des deux premiers romans, n’est pas tout à fait elle non plus, et d’ailleurs, elle n’a pas de nom.

Enfant bizarre et solitaire, adolescente perturbée, la narratrice semble ne rien ressentir, ne pas avoir d’envies, pas d’amis. Elle n’est attiré par personne. Et puis, la déflagration, le coup de foudre : elle comprend enfin ce que ressentir veut dire. Pour le meilleur et pour le pire.

Les phrases courtes et percutantes comme des coups de poings disent parfaitement l’urgence, la violence des pulsions qui habitent le roman. L’amour. L’amour. Ce qu’il nous fait quand il nous tombe dessus alors qu’on ne demandait rien et qu’on est secoué par quelque chose de plus grand que nous, qui nous émerveille et nous panique en même temps. Pulsion de vie, pulsion de mort et de destruction. Devenir adulte, apprendre la jouissance, l’émotion, la joie, la douleur.

C’est l’histoire d’un amour passionnel et ravageur. Celui qui nous fait monter au plus haut, et descendre au plus bas. Est-ce que l’amour permet de remonter à la surface quelqu’un en train de se noyer ? Est-ce que l’amour peut sauver ? Est-ce que deux éclopés peuvent avancer ensemble ? Pas dans ce roman, on le comprend dès les premières lignes.

Mais descendre au plus profond de la douleur (amoureuse, mais pas seulement), c’est aussi comprendre qui l’on est. C’est une sanctification qui nous permet d’avancer. Alors vient l’écriture, une pulsion de vie indissociablement liée au désir amoureux, l’écriture qui sauve, l’écriture qui sublime les maux, et de l’ombre naît la lumière, puisqu’elles ne peuvent exister l’une sans l’autre. Dans Oona et SalingerBeigbeder fait dire à Hemingway : Tout écrivain doit avoir un jour le coeur brisé, […] et le plus tôt est le mieux, sinon c’est un charlatan. Il faut un amour originel complètement foireux pour servir de révélateur à l’écrivain. Et c’est exactement ce qui se passe dans ce roman, à la fois sombre, violent et lumineux : la révélation d’un écrivain, dans et par le texte !

A lire d’urgence, il m’a totalement bouleversée, et vu ses thèmes, vous comprenez pourquoi…

Sujet Inconnu
Loulou ROBERT
Julliard, 2018

1% Rentrée littéraire 2018 – 8/6

Santa Clarita Diet, de Victor Fresco

Santa Clarita Diet, de Victor FrescoJe te laisse seul cinq malheureuses petites minutes, et tu sympathises avec mon dîner ?

J’avais très envie de voir cette série, qui revisite le mythe du vampire sauce zombie de manière totalement burlesque…

Santa Clarita est une petite banlieue tranquille pour ne pas dire ennuyeuse, où Sheila mène une vie sans histoire d’agent immobilier, avec son mari Joël et leur fille Abby. Une vie sans histoire, jusqu’au jour où elle meurt et ressuscite, et se découvre un appétit féroce pour la viande humaine fraîche et la vie en général.

Santa Clarita Diet n’est pas une série à regarder en prenant son repas, parce que certaines scènes sont, franchement, répugnantes.  Ce petit inconvénient mis à part, c’est totalement jouissif, à condition d’enclencher le bouton « second degré » (voire troisième) : l’humour est horrible, burlesque et cynique en même temps, totalement déjanté, et absolument toutes les notions de morales sont joyeusement jetées aux orties : Sheila essaie de contrôler ses pulsions et de ne pas tuer n’importe qui mais enfin bon, il faut quand même bien manger, et dans sa quête de repas bien frais elle peut compter sur son mari et sur sa fille, qui l’aident à trouver des proies (de préférence des gens qui méritent de mourir, quand même) et les cacher dans le congélateur. Cela donne des scènes totalement hilarantes, et j’avoue un amour particulier pour celles où Sheila se promène avec son tumblr de « smoothie » maison fait à base de… non, je ne vous dit pas, si ça se trouve vous êtes en train de boire votre latté du matin !

Drôle et déjanté donc, mais pas seulement, parce que tout un pan de la série, où Joël (quand même) se lance en quête d’un remède dont la recette serait inscrite dans un vieux livre, et grâce aussi au petit voisin un peu nerd, réfléchit au mythe du vampire/zombie (tout le monde parle de zombies concernant cette série, mais selon moi c’est plus du vampirisme) : l’origine de la maladie se situe en Serbie, et beaucoup de légendes courent à son sujet. Plus : dans le premier épisode, Eric explique toute l’interprétation du mode de « vie » des morts-vivants, à savoir la totale soumission aux pulsions et au ça. Et le fait est : l’appétit de Sheila n’est pas circonscrit à la viande saignante, il est aussi sexuel, et on peut dire que de ce côté-là, c’est plutôt une bonne chose. En mourant, finalement, Sheila renoue tout simplement avec la pulsion de vie, manger, s’amuser, baiser…

Une série réjouissante, hilarante mais pas que, aux acteurs excellents (Drew Barrymore est formidable) : j’attends la saison 2 avec impatience !

Santa Clarita Diet
Victor FRESCO
Netflix, 2017 (en cours de production)

Balzac amoureux, d’Emmanuelle de Boysson

Balzac amoureuxDès sa plus tendre enfance, Balzac désire ardemment devenir célèbre et être aimé. A 22 ans, lorsque ses parents lui donnent la permission de passer deux ans à Paris dans une mansarde pour y écrire un chef-d’oeuvre, il est déjà Rastignac, rêvant de lauriers et d’une femme qui l’introduirait dans le monde. Il a surtout besoin d’être encouragé et se tourne vers celles qui peuvent l’admirer, le guider.

Après la vie amoureuse de Totor, penchons nous sur celle, non moins mouvementée, d’un autre génie de la littérature française et du XIXe siècle : Honoré de Balzac (dont Hugo a d’ailleurs écrit l’éloge funèbre).

Comme le précédent, ce petit ouvrage, richement illustré, constitue une biographie de Balzac à travers le prisme des femmes qui ont marqué sa vie : sa mère Laure (qui l’a mal aimé, ceci expliquant sa recherche constante d’affection et de maternage auprès des femmes qui traverseront sa vie), sa soeur adorée Laure et son autre soeur Laurence, Antoinette de Berny qu’il appellera toute sa vie Laure, Laure d’Abrantès, et quelques autres pour finir avec son grand amour, Madame Hanska.

Evidemment, cette récurrence du prénom Laure a de quoi interroger sur les choix amoureux de Balzac, qui semblent entièrement dominés par la figure maternelle. Mais cette dimension oedipienne n’est pas ce qu’il y a de plus intéressant : ce qui fascine, chez Balzac, c’est la manière dont les femmes qui l’aime et son oeuvre sont étroitement liés. Par le thème amoureux, on entre en plein coeur du processus créatif balzacien, on comprend comment certaines figures sont à l’origine d’un ou de plusieurs personnages, notamment la fascinante Laure d’Abrantès que l’on retrouve plus ou moins voilée chez Foedora, la duchesse de Langeais ou Diane de Maufrigneuse (qui, je l’avoue, est mon personnage préféré de la Comédie Humaine). Et le rapport de Balzac aussi bien avec les femmes de sa vie que ses personnages est éminemment complexe : séducteur et dandy aux goûts de luxe et constamment assailli par les problèmes d’argent, il se sert d’elles pour combler ses dettes et évoluer dans la société ; en même temps, il est aussi, à une époque où ce n’est pas la mode, un défenseur de la cause féminine, et un pourfendeur du mariage qui rend les épouses malheureuses et prisonnières. Complexe, vous avez dit complexe ?

Finalement, ce que ce petit livre met en évidence, c’est la force vitale peu commune qui anime Balzac, et dont les deux faces sont la pulsion amoureuse et la pulsion créatrice, inséparables !

Balzac Amoureux
Emmanuelle de BOYSSON
Editions Rabelais, 2016