La Panthère des neiges, de Sylvain Tesson : consentir au monde

Vénérer ce qui se tient devant nous. Ne rien attendre. Se souvenir beaucoup. Se garder des espérances, fumées au-dessus des ruines. Jouir de ce qui s’offre. Chercher les symboles et croire la poésie plus solide que la foi. Se contenter du monde. Lutter pour qu’il demeure. […] Les champions de l’espérance appellent « résignation » notre consentement. Ils se trompent. C’est l’amour. 

Cette année je n’ai pas été très efficace sur la rentrée littéraire, et a fortiori sur les prix littéraires : non seulement je n’ai lu aucun des primés (mais ça c’est habituel : je parie toujours sur le mauvais cheval), mais encore je n’ai lu aucun des sélectionnés. Mais, tout de même, il y avait ce nouveau récit de Sylvain Tesson.

A sa frénésie de mouvement habituel (même sur les bords du lac Baïkal il ne pouvait s’empêcher de crapahuter tout le temps et de trouver des compagnons de bavardage), Sylvain Tesson doit substituer le silence, l’immobilité, la patience. Cela, il l’apprend auprès de Vincent Munier, photographe animalier qui, après l’avoir emmené voir les blaireaux dans les Vosges, le conduit sur les plateaux du Tibet à la recherche de la mythique panthère des neiges. Il trouvera la panthère, mais aussi autre chose.

Il y a dans ce récit quelque chose de mythologique. Fabuleuse, la panthère ici se fait signe : elle représente autre chose qu’elle-même dans cette forêt de symboles qu’est le monde que Tesson entend bien habiter poétiquement (la référence à Baudelaire est de moi, celle à Holderlin j’y ai pensé de moi-même évidemment mais lui aussi) : si le monde lui-même est un poème dont l’homme déséquilibre le rythme, il peut aussi s’arrêter de courir, apprendre à regarder avec attention. Humblement. La panthère, pour Tesson, est d’abord l’image de l’amour, de cette femme aimée et perdue, une fille des bois, reine des sources, amie des bêtes, qu’il aime encore, manifestement, et quand un être vous manque, le monde prend sa forme (moi c’est un ours, et d’ailleurs il y en a aussi quelques uns dans ce récit). Mais la panthère comme la femme s’agrandit aux dimensions du monde, et, ce que Tesson Tesson découvre, c’est bien, à travers cette expérience spirituelle, l’Unité primordiale avec l’Univers. La Source intérieure de la joie.

Un magnifique récit donc, qui m’a vraiment fait vibrer même si je ne suis pas tout à fait d’accord avec la citation que j’ai mise en exergue mais que j’ai trouvée magnifique tout de même.

1% Rentrée Littéraire 2019 – 11/6
By Hérisson

Bilan des prix littéraires d’automne 2017

Les prix littéraires, cette année, ont eu tendance à m’agacer un peu (mais c’est un fait : je m’agace beaucoup en ce moment). Pas seulement parce que, comme d’habitude, les jurés se sont obstinés dans cette sale habitude de primer ce que je n’ai pas lu (et pourtant, j’en ai lu pas mal, et des chouettes trucs). Non, ce qui me désole, comme beaucoup, c’est qu’ils se sont surtout obstinés à ne primer que des hommes. Alors entendons nous bien : je ne milite absolument pas pour la discrimination positive, et ne veux pas qu’un roman soit primé parce qu‘il a été écrit par une femme. Mais. J’ai plutôt l’impression que cette année, d’excellents romans non pas eu de prix à cause du fait qu’ils aient été écrits par des femmes. Bref.

 Prix du roman FNAC : Bakhita de Véronique Olmi, un magnifique texte, habité et bouleversant, l’histoire d’une esclave devenue sainte, et que j’aurais aimé voir récolter d’autres lauriers !

– Grand Prix du roman de l’Académie Française : Mécaniques du chaos de Daniel Rondeau, chez Grasset. Un prix qui a surpris tout le monde, ceux (très nombreux) qui ne l’avaient pas lu et n’en avaient à la limite même pas entendu parler aussi bien que ceux qui l’avaient lu et ne comprennent pas trop. Je fais partie de la première catégorie.

– Prix Goncourt : L’Ordre du jour d’Eric Vuillard. Premier coup de sang, car on ne m’enlèvera pas mon intime conviction que si ni Zeniter ni Olmi ne l’ont eu, c’est simplement parce que le jury (certains membres…) n’a pas voulu couronner une femme deux années de suite. En outre, à titre très personnel mais tout de même (et après interrogatoire d’un échantillon varié de membres de mon entourage, j’ai noté que j’étais loin d’être la seule), je n’en peux tout simplement plus des romans sur la Seconde Guerre mondiale et le régime nazi et les nazis, et je n’en peux plus que ces ouvrages soient systématiquement primés, à croire que c’est la recette miracle et que rien d’autre en littérature n’est intéressant comme sujet (alors vous allez me dire : tu as adoré le roman de Désérable qui pourtant en parle, et je répondrai certes, mais enfin, tout de même). Donc je ne l’ai pas lu, et ne le lirai pas parce que je n’ai pas envie  (même si je n’ai rien contre Eric Vuillard, qui m’a l’air quelqu’un de charmant et un excellent écrivain, dont je lirai autre chose).

– Prix Renaudot : La Disparition de Josef Mengele d’Olivier Guez. Même réflexion que pour le Goncourt (même si je n’ai rien contre Olivier Guez, qui m’a l’air etc.). Le prix Renaudot du meilleur essai va quant à lui à De l’ardeur de Justine Augier, qui suscite chez moi un frémissement d’intérêt, mais honnêtement je manque de temps. Enfin, le Renaudot poche va à Les méduses ont-elles sommeil de Louisiane C. Dor, que je n’ai pas lu non plus mais l’auteure est très sympa !

– Prix Décembre : Le dossier M de Grégoire Bouillier. Alors c’est un peu un exception dans cette liste de prix, puisque, certes, je ne l’ai pas lu, mais, mais, mais, je dois dire que ça a l’air fort intéressant. Le seul problème est que c’est un peu trop volumineux et que, clairement, je manque de temps… dommage !

Prix du premier roman : Ma Reine de Jean-Baptiste Andréa, que… je n’ai pas lu.

– Prix Femina : La Serpe de Philippe Jaenada. A ce stade, j’ai quand même eu envie d’embrasser l’auteur pour avoir sauvé mon honneur, ainsi que les membres du jury. Cela dit, je reste tout de même ennuyée que même le Femina ne soit pas foutu de couronner une écrivaine mais enfin, si je commence à chipoter, on n’est pas sorti de l’auberge. Côté Femina étranger, c’est l’Américain John Edgar Wideman qui est récompensé pour Ecrire pour sauver une vie, le dossier Louis Till (j’aime bien le titre…), quant au Femina essai il a été attribué à Jean-Luc Coatalem pour Mes pas vont ailleurssur lequel je n’ai strictement rien à dire on s’en doute. Par contre, je suis très heureuse qu’un prix essai spécial ait été décerné à Françoise Héritier pour l’ensemble de son oeuvre, car j’aime beaucoup son oeuvre, et comme elle est malheureusement décédée depuis, c’est encore plus important !

 Prix de Flore : Eva Ionesco était sans doute trop attendue (et puis bon, c’est une femme…) et le prix a été donné à deux auteurs : Pierre Ducrozet pour L’Invention des corps et Johann Zarca pour Paname Underground. Inutile de préciser que je ne pense strictement rien de ces deux livres ni de leurs auteurs…

– Prix Intérallié : je les soupçonne d’avoir voulu primer Jaenada et de s’être faits griller par le Femina, parce qu’ils se sont tout de même pris 15 jours de plus. Bref. Le prix va à Jean-René Van der Plaetsen pour La Nostalgie de l’honneur, qui récolte aussi le Prix Giono. Je ne connais pas ce monsieur, et si vous voulez le roman abordant le sujet de la Résistance, on va dire que je vais continuer à ne pas le connaître…

– Prix Médicis : Yannick Haenel pour Tiens ferme ta couronneRoman que je n’ai évidemment pas lu, mais qui a l’air sympathique.

– Prix Renaudot des lycéens : Kaouther Adimi pour Nos richesses, roman que je n’ai pas lu, mais qui me tentait assez je dois dire. Elle obtient aussi le Prix du style.

– Prix Goncourt des lycéens (et Prix Landerneau des lecteurs) : L’Art de perdre d’Alice Zeniter. Un roman que je n’ai pas lu faute de réelle occasion, mais qui me tente assez. Je le lirai peut-être (ce n’est pas un engagement ferme, à cause du temps).

Bon. L’an prochain, si vous voulez un prix, surtout, faites en sorte que surtout, je ne lise pas votre roman.

Bilan des prix littéraires d’automne 2016

prix litterairesComme l’an dernier, petit bilan des prix littéraires d’automne. Cette année, je n’ai pas eu beaucoup de nez, et j’ai bien cru, à un moment, que mon score avoisinerait le zéro… Heureusement que les jeunes sont là !

Les lauréats de cette année sont donc :

– Prix du roman FNAC et Prix Goncourt des lycéens : Petit Pays de Gaël Faye, un roman très fort et parfaitement maîtrisé sur l’exil et la perte du paradis de l’enfance. Pour ne rien gâcher, l’auteur est adorable, et assurément une plume à suivre !

– Prix Femina : Le Garçon de Marcus Malte, dont je n’ai rien à dire (je n’en ai lu que des éloges, mais je ne crois réellement pas que ce soit pour moi) ; par contre le Femina Étranger va à Rabbih Alameddine pour Les Vies de papierun roman que j’ai beaucoup, beaucoup aimé ! Quant au Femina essai, attribué à Ghislaine Dunant pour Charlotte Delbo, une vie retrouvée, la polémique ne me donne pas du tout envie de me pencher dessus (un essai sans bibliographie, pour l’universitaire que j’ai été, cela me perturbe)!

– Grand Prix du roman de l’Académie Française : Le Dernier des nôtres d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre ; là encore un roman que je n’ai pas lu. Sans raison particulière d’ailleurs, sinon qu’on ne peut pas tout lire.

– Prix Médicis : Laetitia d’Ivan Jablonka (qui obtient aussi le prix littéraire du Monde), que je ne lirai pas, à la base je trouvais le sujet malsain et racoleur et ce qu’en a dit Arnaud Viviant au Masque et dans Ça balance à Paris a achevé de me convaincre de ne pas. Il paraît que j’ai tort, et d’ailleurs Viviant est un peu le seul à démolir ce livre, mais je me fie toujours à mon instinct qui sur ce coup rejoint ses arguments. Et puis bon, récompenser d’un prix du roman une oeuvre de non-fiction, ça me dérange un peu, d’autant qu’il existe un Médicis Essai (qui va à Jacques Henric pour Boxe). Quant au Médicis étranger il a récompensé Steve Sem-Sandberg pour Les élus.

– Prix Goncourt. Quatre finalistes, trois romans que j’ai lus et aimés, un que je n’ai ni lu ni envie de lire. Devinez ? Et oui, le prix a été attribué à Leïla Slimani pour Chanson Douce, celui que je n’ai pas lu, donc (toujours une question d’instinct, même si là encore il paraît que j’ai tort, mais j’aime affirmer mon originalité). Bon, j’ai quand même un truc à déclarer sur ce prix : j’ai interviewé l’auteure pour la FNAC :

– Prix Renaudot : Babylone de Yasmina Reza. J’ai hésité, et puis, ayant beaucoup d’autres romans qui me tentaient plus, j’ai renoncé. Vraiment, j’ai du nez !

– Prix décembre : Alain Blottière pour Comment Baptiste est mort. Je n’avais rien lu de la sélection…

– Prix Intérallié : Serge Joncour pour Repose-toi sur moiA ce stade des prix, je pensais vraiment que les divers jurys allaient continuer obstinément à ne primer que des livres que je n’avais pas lus. Même si là, pour le coup, j’en avais lu deux sur trois dans la dernière sélection. En tout cas, cela fait un beau prix pour un joli roman.

– Prix de Flore : Double Nationalité de Nina Yargekov. Alors non seulement je ne l’ai pas lu, mais je n’en avais même pas entendu parler (je regarde trop peu le catalogue POL lorsqu’il ne contient pas un nouveau Carrère)

– Prix Renaudot des lycéens : Giboulées de soleil de Lenka Hornakova-Civade ! Un très beau roman, les jeunes ont beaucoup de goût et priment un livre dont on a trop peu parlé !

– Prix des savoirs : le formidable petit essai de Lauren Malka, Les Journalistes se slashent pour mourir ! Si vous ne l’avez pas encore lu, précipitez-vous, il démythifie beaucoup de choses concernant la presse !

– Prix du style : le superbe Désorientale de Negar Djavadi, un de mes coups de coeur !

– Prix Femina des lycéennes : Tropique de la violence de Nathacha Appanah. Rien de spécial à dire…

Et vous, vous avez lu (et aimé) beaucoup de livres dans cette liste ?

Bilan des prix littéraires d’automne 2015

Prix littéraires 2015La saison des prix littéraires d’automne est désormais terminée. Et je trouve que c’est, plutôt, une bonne cuvée, attendu que j’ai lu (et aimé) un bon nombre des primés. Avant qu’ils ne soient primés, vu que ce n’est pas du tout mon genre de lire un roman simplement parce qu’il a obtenu un prix, raison pour laquelle habituellement mon taux de lecture des prix littéraires avoisine le 0 (je ne sais pas pourquoi, je n’ai jamais les mêmes choix que les jurés, ce qui me fait pester d’ailleurs). En revanche, il m’arrive souvent de m’intéresser aux premières listes, qui mettent en avant des oeuvres que je n’avais pas remarquées. Mais ce que j’aime par-dessus tout, c’est voir primer un ouvrage que j’ai plébiscité de moi-même. Ce qui donc, habituellement, n’arrive jamais, sauf cette année !

Les lauréats sont donc :

– Grand Prix de l’Académie Française : Les Prépondérants d’Hédi Kaddour et 2084 de Boualem Sansal, ce dernier étant également nommé « meilleur livre de l’année » par le magazine Lire. Je n’ai pas lu le premier, et n’ai pas l’intention de le faire, le sujet ne m’intéressant pas. Le second, je l’ai lu, je ne l’ai pas trouvé si excellent que ça d’un point de vue strictement littéraire, néanmoins, à la lumière des événements récents, je le pense indispensable.

– Prix Goncourt : Boussole de Mathias Enard. Mon histoire avec le Goncourt est compliquée : systématiquement, les jurés priment, dans une liste où il y a des choses qui me plaisent beaucoup, le roman que je n’ai pas envie de lire, pour des raisons diverses. A chaque fois je suis déçue. Cela faisait donc des années que je n’avais pas lu le lauréat. Vous imaginez donc ma joie de voir primer cette année un roman lu et aimé (même si ce n’était pas mon préféré dans la liste) !

– Prix Renaudot et Prix Goncourt des lycéens : D’Après une histoire vraie, de Delphine de Vigan que j’ai pour ma part beaucoup aimé, et je suis donc ravie qu’il ait ce prix, notamment parce que c’est assez grand public et que cela équilibre avec le Goncourt d’Enard. Et puis, de toute façon, j’aime énormément Delphine de Vigan, que je vois ce soir en dédicace !

– Prix Femina : La Cache de Christophe Boltanski, que je n’ai pas lu, mais que j’avais repéré à sa sortie (mais que voulez-vous, il faut bien faire des choix…). On verra quand il sera disponible en poche !

– Prix Medicis : Titus n’aimait pas Bérénice de Nathalie Azoulai que j’avais repéré dans la liste du Goncourt, qui était mon favori pour ce prix, qui aurait fait aussi un beau Femina, et que finalement je désespérais de voir récompensé. Donc le Medicis, c’est bien !

– Prix Décembre : Un Amour Impossible de Christine Angot. Sans commentaire, je ne me suis toujours pas penchée sur le cas Angot. Il y a quelque chose en moi qui résiste, j’ai peur que la lecture de ses livres, vu le sujet central, me traumatise…

– Prix Interallié : La Septième fonction du langage de Laurent Binet, qui obtient aussi le prix FNAC. Un de mes coups de coeur de la rentrée littéraire, donc ravie !

– Prix Renaudot des lycéens : Juste avant l’Oubli d’Alice Zeniter, là encore un roman que j’ai beaucoup aimé, une auteure à mon avis à suivre de très près, un joli choix des lycéens donc !

– Prix de Flore : La Fleur du Capital de Jean-Noël Orengo. Je ne l’ai pas lu et je ne sais trop quoi en penser a priori, le sujet pourrait m’intéresser, à voir donc…

– Prix du style : Profession du Père de Sorj Chalandon. Je suis très contente que Chalandon ait finit par avoir un prix, ce qui est paradoxal car je ne l’ai pas lu, mais je fais pleinement confiance à tous les gens qui l’ont aimé. Pour des raisons personnelles je pense que je ne le lirai néanmoins pas (j’ai beaucoup pleuré en l’entendant dans Boomerang, je pense que ça suffira)

D’après une histoire vraie, de Delphine de Vigan

D'après une histoire vraieTu sais, la fiction, l’autofiction, l’autobiographie, pour moi, ce n’est jamais un parti-pris, une revendication, ni même une intention. C’est éventuellement un résultat. En fait, je crois que je ne perçois pas les frontières de manière aussi claire. Mes livres de fiction sont tout aussi personnels, intimes, que les autres. On a parfois besoin du travestissement pour explorer la matière. L’important, c’est l’authenticité du geste, je veux dire sa nécessité, son absence de calcul.

Ce roman était sinon celui que j’attendais le plus, du moins l’un d’eux, en cette rentrée littéraire. Tout simplement parce que j’aime ce que fait Delphine de Vigan, et que cela faisait tout de même quatre ans que nous attendions du nouveau, depuis la publication du sublime Rien ne s’oppose à la nuitLorsque je l’ai commencé, je ne savais même pas de quoi il était question : je n’avais rien lu, rien écouté, volontairement. Une lecture totalement innocente.

Après la parution de son dernier roman, la narratrice, Delphine, est prise d’une phobie soudaine pour l’écriture. Une incapacité d’écrire la moindre ligne, au sens strict, puisque même écrire sa liste de courses est impossible. Beaucoup d’écrivains font l’expérience de ce type de vertige. La fatigue, la pression, multiples peuvent être les raisons de ce blocage. Mais, selon la narratrice, la responsable, c’est L., rencontrée au moment où elle aurait dû se remettre à écrire.

Dès les premières pages, le récit touche de plein fouet : Delphine de Vigan dit magnifiquement la fragilité de l’écrivain, le trop plein d’émotions, la vulnérabilité, la sensibilité exacerbée. Ecrire, c’est mettre toutes ses forces dans quelque chose — et se retrouver ensuite totalement démuni, à la merci de n’importe quel vampire. Et ce d’autant plus que la narratrice est extrêmement émotive depuis l’enfance, peu sûre d’elle et de sa féminité. Les pièces du thriller sont alors en place et peut entrer en scène la manipulatrice qui va s’immiscer dans sa vie et essayer de la réduire à néant. Un thriller donc, parfaitement ficelé, qui tient à la fois d’Hitchcock et de Stephen King.

Oui, mais si c’était tout, ce serait juste un bon roman.

Ce qui est vraiment en jeu ici, c’est la littérature, et cette question qui fait couler des litres d’encres particulièrement en cette rentrée littéraire : le réel et la fiction. Par le jeu du dialogisme, les deux positions s’affrontent : Delphine défend la fiction, parce que de toute façon l’écriture est toujours liée à l’intime de l’écrivain ; L. défend le réel, annonce la mort de la fiction dont les lecteurs ne veulent plus, réclamant du témoignage, du biographique, du vrai, et le rôle de l’écrivain est de donner naissance à ce livre caché que nous portons tous en nous. Alors, réel ou fiction ? La réponse est magistrale, et inscrite au coeur même du fonctionnement du roman. Aux petits faits vrais, « effets de réels » qui viennent signaler un ancrage autobiographique, viennent s’opposer les petits faits faux, « effets de fictions » qui déréalisent l’ensemble et sèment le trouble. Tels les cailloux du Petit Poucet, ils sont ramassés par le lecteur plus ou moins attentif et curieux, qui ira à l’occasion vérifier les faits et se retrouvera bien ennuyé… Mais quelle idée, aussi, d’aller vérifier les faits !

Alors, vrai ou faux ? La réponse est claire : finalement, on s’en moque. Le réel pur n’existe pas, la fiction pure non plus, la littérature est toujours entre les deux.

Brillant dans sa construction et sa mise en abyme, ce roman se lit comme un thriller intelligent qui pose les bonnes questions sur la littérature, et y répond avec maestria. Le tout avec une certaine dose d’autodérision (Aimer un homme qui passait son temps à recevoir et louanger d’autres écrivains, voilà qui lui semblait périlleux […] L. avait été jusqu’à me comparer à une institutrice qui aurait choisi de vivre avec un inspecteur d’académie […] le type rentre chez lui tous les soirs pour lui raconter les expériences pilotes menées par des super profs dans des lycées d’excellence, alors qu’elle n’arrive même pas à maintenir l’ordre dans une classe de CM2…). Pourquoi s’en priver ?

Lu également par Ys, Leiloona

(Article écrit sans aucune pression de François Busnel. Je précise, vu qu’un certain libraire à houppette et aux fautes d’orthographe invraisemblables suspecte ceux qui en disent du bien que c’est juste parce que DdV est la compagne de FB. Non, je m’en fous. Voire, ça pourrait lui être au contraire préjudiciable, la jalousie, tout ça…)

D’après une histoire vraie
Delphine de VIGAN
Lattès, 2015

RL201518/18 – Level 3 complete
By Hérisson