Bilan des prix littéraires d’automne 2015

Prix littéraires 2015La saison des prix littéraires d’automne est désormais terminée. Et je trouve que c’est, plutôt, une bonne cuvée, attendu que j’ai lu (et aimé) un bon nombre des primés. Avant qu’ils ne soient primés, vu que ce n’est pas du tout mon genre de lire un roman simplement parce qu’il a obtenu un prix, raison pour laquelle habituellement mon taux de lecture des prix littéraires avoisine le 0 (je ne sais pas pourquoi, je n’ai jamais les mêmes choix que les jurés, ce qui me fait pester d’ailleurs). En revanche, il m’arrive souvent de m’intéresser aux premières listes, qui mettent en avant des oeuvres que je n’avais pas remarquées. Mais ce que j’aime par-dessus tout, c’est voir primer un ouvrage que j’ai plébiscité de moi-même. Ce qui donc, habituellement, n’arrive jamais, sauf cette année !

Les lauréats sont donc :

– Grand Prix de l’Académie Française : Les Prépondérants d’Hédi Kaddour et 2084 de Boualem Sansal, ce dernier étant également nommé « meilleur livre de l’année » par le magazine Lire. Je n’ai pas lu le premier, et n’ai pas l’intention de le faire, le sujet ne m’intéressant pas. Le second, je l’ai lu, je ne l’ai pas trouvé si excellent que ça d’un point de vue strictement littéraire, néanmoins, à la lumière des événements récents, je le pense indispensable.

– Prix Goncourt : Boussole de Mathias Enard. Mon histoire avec le Goncourt est compliquée : systématiquement, les jurés priment, dans une liste où il y a des choses qui me plaisent beaucoup, le roman que je n’ai pas envie de lire, pour des raisons diverses. A chaque fois je suis déçue. Cela faisait donc des années que je n’avais pas lu le lauréat. Vous imaginez donc ma joie de voir primer cette année un roman lu et aimé (même si ce n’était pas mon préféré dans la liste) !

– Prix Renaudot et Prix Goncourt des lycéens : D’Après une histoire vraie, de Delphine de Vigan que j’ai pour ma part beaucoup aimé, et je suis donc ravie qu’il ait ce prix, notamment parce que c’est assez grand public et que cela équilibre avec le Goncourt d’Enard. Et puis, de toute façon, j’aime énormément Delphine de Vigan, que je vois ce soir en dédicace !

– Prix Femina : La Cache de Christophe Boltanski, que je n’ai pas lu, mais que j’avais repéré à sa sortie (mais que voulez-vous, il faut bien faire des choix…). On verra quand il sera disponible en poche !

– Prix Medicis : Titus n’aimait pas Bérénice de Nathalie Azoulai que j’avais repéré dans la liste du Goncourt, qui était mon favori pour ce prix, qui aurait fait aussi un beau Femina, et que finalement je désespérais de voir récompensé. Donc le Medicis, c’est bien !

– Prix Décembre : Un Amour Impossible de Christine Angot. Sans commentaire, je ne me suis toujours pas penchée sur le cas Angot. Il y a quelque chose en moi qui résiste, j’ai peur que la lecture de ses livres, vu le sujet central, me traumatise…

– Prix Interallié : La Septième fonction du langage de Laurent Binet, qui obtient aussi le prix FNAC. Un de mes coups de coeur de la rentrée littéraire, donc ravie !

– Prix Renaudot des lycéens : Juste avant l’Oubli d’Alice Zeniter, là encore un roman que j’ai beaucoup aimé, une auteure à mon avis à suivre de très près, un joli choix des lycéens donc !

– Prix de Flore : La Fleur du Capital de Jean-Noël Orengo. Je ne l’ai pas lu et je ne sais trop quoi en penser a priori, le sujet pourrait m’intéresser, à voir donc…

– Prix du style : Profession du Père de Sorj Chalandon. Je suis très contente que Chalandon ait finit par avoir un prix, ce qui est paradoxal car je ne l’ai pas lu, mais je fais pleinement confiance à tous les gens qui l’ont aimé. Pour des raisons personnelles je pense que je ne le lirai néanmoins pas (j’ai beaucoup pleuré en l’entendant dans Boomerang, je pense que ça suffira)

D’après une histoire vraie, de Delphine de Vigan

D'après une histoire vraieTu sais, la fiction, l’autofiction, l’autobiographie, pour moi, ce n’est jamais un parti-pris, une revendication, ni même une intention. C’est éventuellement un résultat. En fait, je crois que je ne perçois pas les frontières de manière aussi claire. Mes livres de fiction sont tout aussi personnels, intimes, que les autres. On a parfois besoin du travestissement pour explorer la matière. L’important, c’est l’authenticité du geste, je veux dire sa nécessité, son absence de calcul.

Ce roman était sinon celui que j’attendais le plus, du moins l’un d’eux, en cette rentrée littéraire. Tout simplement parce que j’aime ce que fait Delphine de Vigan, et que cela faisait tout de même quatre ans que nous attendions du nouveau, depuis la publication du sublime Rien ne s’oppose à la nuitLorsque je l’ai commencé, je ne savais même pas de quoi il était question : je n’avais rien lu, rien écouté, volontairement. Une lecture totalement innocente.

Après la parution de son dernier roman, la narratrice, Delphine, est prise d’une phobie soudaine pour l’écriture. Une incapacité d’écrire la moindre ligne, au sens strict, puisque même écrire sa liste de courses est impossible. Beaucoup d’écrivains font l’expérience de ce type de vertige. La fatigue, la pression, multiples peuvent être les raisons de ce blocage. Mais, selon la narratrice, la responsable, c’est L., rencontrée au moment où elle aurait dû se remettre à écrire.

Dès les premières pages, le récit touche de plein fouet : Delphine de Vigan dit magnifiquement la fragilité de l’écrivain, le trop plein d’émotions, la vulnérabilité, la sensibilité exacerbée. Ecrire, c’est mettre toutes ses forces dans quelque chose — et se retrouver ensuite totalement démuni, à la merci de n’importe quel vampire. Et ce d’autant plus que la narratrice est extrêmement émotive depuis l’enfance, peu sûre d’elle et de sa féminité. Les pièces du thriller sont alors en place et peut entrer en scène la manipulatrice qui va s’immiscer dans sa vie et essayer de la réduire à néant. Un thriller donc, parfaitement ficelé, qui tient à la fois d’Hitchcock et de Stephen King.

Oui, mais si c’était tout, ce serait juste un bon roman.

Ce qui est vraiment en jeu ici, c’est la littérature, et cette question qui fait couler des litres d’encres particulièrement en cette rentrée littéraire : le réel et la fiction. Par le jeu du dialogisme, les deux positions s’affrontent : Delphine défend la fiction, parce que de toute façon l’écriture est toujours liée à l’intime de l’écrivain ; L. défend le réel, annonce la mort de la fiction dont les lecteurs ne veulent plus, réclamant du témoignage, du biographique, du vrai, et le rôle de l’écrivain est de donner naissance à ce livre caché que nous portons tous en nous. Alors, réel ou fiction ? La réponse est magistrale, et inscrite au coeur même du fonctionnement du roman. Aux petits faits vrais, « effets de réels » qui viennent signaler un ancrage autobiographique, viennent s’opposer les petits faits faux, « effets de fictions » qui déréalisent l’ensemble et sèment le trouble. Tels les cailloux du Petit Poucet, ils sont ramassés par le lecteur plus ou moins attentif et curieux, qui ira à l’occasion vérifier les faits et se retrouvera bien ennuyé… Mais quelle idée, aussi, d’aller vérifier les faits !

Alors, vrai ou faux ? La réponse est claire : finalement, on s’en moque. Le réel pur n’existe pas, la fiction pure non plus, la littérature est toujours entre les deux.

Brillant dans sa construction et sa mise en abyme, ce roman se lit comme un thriller intelligent qui pose les bonnes questions sur la littérature, et y répond avec maestria. Le tout avec une certaine dose d’autodérision (Aimer un homme qui passait son temps à recevoir et louanger d’autres écrivains, voilà qui lui semblait périlleux […] L. avait été jusqu’à me comparer à une institutrice qui aurait choisi de vivre avec un inspecteur d’académie […] le type rentre chez lui tous les soirs pour lui raconter les expériences pilotes menées par des super profs dans des lycées d’excellence, alors qu’elle n’arrive même pas à maintenir l’ordre dans une classe de CM2…). Pourquoi s’en priver ?

Lu également par Ys, Leiloona

(Article écrit sans aucune pression de François Busnel. Je précise, vu qu’un certain libraire à houppette et aux fautes d’orthographe invraisemblables suspecte ceux qui en disent du bien que c’est juste parce que DdV est la compagne de FB. Non, je m’en fous. Voire, ça pourrait lui être au contraire préjudiciable, la jalousie, tout ça…)

D’après une histoire vraie
Delphine de VIGAN
Lattès, 2015

RL201518/18 – Level 3 complete
By Hérisson