Prix Relay des voyageurs-lecteurs 2017 : bilan de lectures

Prix Relay des voyageurs 2017Et voilà, j’ai terminé ma lecture des cinq ouvrages en lice pour ce 40e Prix Relay des voyageurs-lecteurs ! Une bien belle sélection, j’ai tout aimé même si certains romans m’ont, et c’est normal, plus touchée que d’autres.

Petit bilan personnel :

– Looping d’Alexia Stresi, un très beau premier roman plein d’aventures
Article 353 du code pénal de Tanguy Viel, un bon roman, parfaitement construit, mais qui ne m’a pas touchée
– Les filles au lion de Jessie Burton, un roman absolument passionnant qui pose la question de la création féminine et de la pulsion créatrice
Jeux de miroirs de Eugen Ovidiu Chirovici, un roman qui nous tient en haleine et dont les sens se démultiplient à l’infini
– La tresse de Laetitia Colombani, un premier roman parfaitement maîtrisé, qui nous invite avec beaucoup de talent à réfléchir sur la condition féminine

Après beaucoup d’hésitations, j’ai choisi de voter pour La Tresse, mais après, bien sûr, cela n’engage que moi ! En tout cas, que vous ayez lu toute la sélection ou non, n’oubliez pas vous aussi de voter pour votre roman préféré avant le 20 juin, d’abord pour le soutenir, mais aussi pour tenter de gagner l’un des très beaux lots mis en jeu à l’occasion des 40 ans du prix : un voyage à Barcelone, une liseuse, un an de livres ou un an de presse numérique !

Jeux de miroirs, de E. O. Chirovici

Jeux de miroirs, de E. O. ChiroviciUn grand écrivain français a dit un jour que le souvenir des choses passées n’est pas nécessairement le souvenir des choses telles qu’elles furent. Il avait sûrement raison.

Dernier roman en lice pour le Prix Relay des voyageurs 2017. Un roman vers lequel je ne serais sans doute pas allée spontanément, et cela aurait été vraiment dommage, encore une fois.

Peter Katz, agent littéraire, reçoit une proposition de manuscrit intitulé Jeux de miroirs, dont la lettre d’accompagnement l’intrigue et dont les 70 premières pages lui donnent envie de lire l’ensemble : récit apparemment autobiographique, le texte revient sur un fait divers ayant défrayé la chronique à la fin des années 80, le meurtre jamais élucidé du professeur Wieder, et propose le témoignage d’un des principaux protagonistes de l’histoire, l’auteur lui-même, Richard Flynn. Mais lorsque Katz tente d’obtenir le reste du manuscrit, Flynn est mort, et sa compagne ignore tout du roman. Katz fait alors appel à un journaliste d’investigation, John Keller, pour écrire la suite. Mais devant tous les témoignages qui ne concordent pas, Keller perd vite son latin !

Véritable page-turner, ce roman s’engloutit à une vitesse hallucinante, tant on est curieux de connaître le fin mot de l’histoire qui pose le problème de la mémoire et du souvenir : chaque protagoniste se souvient et donne sa version des faits, chacune a priori cohérente, mais il devient très vite évident que tous ces morceaux ne se superposent pas les uns les autres. Certains mentent, c’est évident, mais il est difficile de savoir qui, et surtout, il apparaît bien vite que même les témoignages de bonne foi ne correspondent pas à la vérité, faute d’une vision globale des faits. On est ici comme dans la galerie des glaces de Versailles : on se perd, on ne sait plus où est l’original et le reflet, et le reflet du reflet, et on en vient à douter, finalement, de l’existence de la vérité, ou en tout cas de son accessibilité, comme dans la caverne de Platon. Totalement postmoderne, le roman met donc en doute la stabilité du monde, comme si finalement à les raconter les histoires devenaient autant de réalités alternatives impossibles à distinguer de la réalité première. Et ces jeux de miroirs ne sont-ils pas, finalement, l’image même de la fiction, comme le montre la mise en abyme initiale ?

Bref, un roman passionnant, impeccablement mené, qui nous tient en haleine et qui, sous des allures de thriller, nous invite à réfléchir à l’instabilité de la mémoire. Néanmoins, je regrette que certaines choses ne soient pas menées à leur terme, et notamment les travaux de Wieder sur l’effacement des souvenirs traumatiques, sujet passionnant et forcément vertigineux !

Jeux de Miroirs
E. O. CHIROVICI
Traduit de l’anglais par Isabelle Maillet
Les Escales, 2017

En lice pour le Prix Relay des voyageurs 2017
N’oubliez pas de voter !16

La Tresse, de Laetitia Colombani

La Tresse, de Laetitia ColombaniCette histoire, Smita la connaît. Pas besoin de la lui rappeler. Elle sait qu’ici, dans son pays, les victimes de viol sont considérées comme les coupables. Il n’y a pas de respect pour les femmes, encore moins si elles sont Intouchables. Ces êtres qu’on ne doit pas toucher, pas même regarder, on les viole pourtant sans vergogne. On punit l’homme qui a des dettes en violant sa femme. On punit celui qui fraye avec une femme mariée en violant ses soeurs. Le viol est une arme puissante, une arme de destruction massive. Certains parlent d’épidémie. Une récente décision d’un conseil de village a défrayé la chronique près d’ici : deux jeunes femmes ont été condamnées à être déshabillées et violées en place publique, pour expier le crime de leur frère parti avec une femme mariée, de caste supérieure. Leur sentence a été exécutée.

Voilà un premier roman qui fait sensation, et sur lequel on ne tarit pas d’éloges. Il était du coup dans ma ligne de mire, mais serait probablement passé à la trappe s’il ne s’était, très opportunément (pour l’auteure et pour moi) retrouvé dans la sélection du Prix Relay des voyageurs-lecteurs 2017.

Smita, Giulia. Sarah. Trois femmes qu’a priori rien ne lie : la première vit en Inde, appartient à la catégorie des Intouchables, et refuse que sa fille subisse le même destin ; la deuxième est sicilienne, et suite à l’accident de son père doit reprendre les rênes de l’entreprise familiale ; la dernière est une grande avocate canadienne, qui a sacrifié sa vie privée pour sa carrière, et voit ce qu’elle a construit menacer de s’écrouler. Trois femmes courageuses, dont les destins, sans qu’elles le sachent, vont se tresser…

Trois femmes, trois histoires, trois destins, un même thème : celui des violences faites aux femmes et de leur place dans la société, des pressions religieuses et sociales qu’elles subissent. Evidemment, la violence que subit Smita, qui non seulement vit dans un pays encore très « traditionnel » mais en plus y appartient à la catégorie de la population la plus malmenée (femme, intouchable, elle est une « subalterne »* au carré) est autrement plus effroyable que dans les sociétés modernes occidentales : à se révolter, elle risque la mort. Pourtant, cette violence existe pour Giulia et Sarah, plus insidieuse mais tout aussi annihilante. Mais toutes trois sont des guerrières, des combattantes, qui ont le courage et la foi de se battre, de refuser le destin et la fatalité, de refuser le sort qui leur est réservé en tant que femmes. Si le motif de la tresse sert de macrostructure au roman, dont la construction narrative entrelace les trois histoires comme trois mèches de cheveux, et partant de métaphore au travail du romancier, les cheveux sont également présents à l’intérieur même des histoires : que, comme Samson, elles en tirent leur force, ou non, Smita, Giulia et Sarah sont reliées par un fil aussi fin mais solide qu’un cheveu !

Un roman profondément féministe, qui permet de réfléchir au sort fait aux femmes dans toutes les sociétés, et parfaitement maîtrisé ! A lire absolument !

La Tresse
Laetitia COLOMBANI
Grasset, 2017

En lice pour le Prix Relay des voyageurs 2017 

L’avis de Leiloona, Stephie

* Sur la notion de « subalterne », voir notamment les travaux de Gayatri Spivak, malheureusement non traduits en français

Article 353 du code pénal, de Tanguy Viel

Article 353 du code pénal de Tanguy VielEn tout cas, c’est comme ça qu’aujourd’hui je me représente la dernière décennie quand j’en amène toutes les lignes ici même devant vous, et ça fait comme un cerf-volant dont j’actionnerais les commandes depuis une plage, comme si soudain j’avais une vue claire et comme surnaturelle du temps qui passe, mais c’est toujours facile, j’ai dit, avec le recul, de tisser les choses en destin, et alors border les années avec je ne sais quels piquets ou poteaux d’angle et même une couleur qui en déciderait la teinte définitive. Seulement, quand on était dedans, dans chaque année ouverte sur quelle bouteille de champagne, il n’y a jamais eu de carte IGN qu’on nous aurait distribuée le jour de l’an pour nous conduire dans les temps futurs. Jamais rien d’autre que les lignes un peu floues qu’on essaie chacun de dessiner pour suivre la pente des saisons, mais c’est tout. Et que tout le problème c’est qu’il faut encore prendre les virages soi-même.

Un roman au titre peu glamour, il faut bien l’avouer. Un roman dont, pourtant, on a beaucoup parlé, en bien. Je l’avais vaguement repéré, mais devant la quantité de textes qui me tentaient plus, j’ai fini par le sacrifier. Et hop, le voilà dans la sélection du Prix Relay des Voyageurs-Lecteurs 2017

Deux hommes sont à la pêche en pleine mer. L’un des deux jette autre à l’eau, rentre au port puis chez lui pour attendre la police. Le lendemain, il est dans le bureau du juge, à qui il raconte son histoire depuis le début.

Cela pourrait être un roman policier, mais non : ici, pas de suspens, l’issue fatale est connue dès la première page et le roman s’ouvre sur le meurtre en identifiant le meurtrier. Non, ce qui importe dans ce roman, c’est l’engrenage, la machine infernale qui a conduit un homme simple et sans histoires, Martial Kermeur, bon père, ancien ouvrier du chantier naval, le narrateur, à en tuer un autre, Antoine Lazenec, promoteur immobilier. Une banale histoire d’escroquerie et d’espoirs déçus : un promoteur qui se présente en homme providentiel, pour rapporter projets et énergie d’entreprendre dans une petite ville côtière étouffée par la morosité et le pessimisme, et qui ravage tout sur son passage. Un homme a qui on fait confiance parce qu’il a de l’argent et qu’il le flambe. C’est l’opposition de deux violences : la violence physique contre la violence financière et morale. Le corbeau et le renard transportés dans le monde d’aujourd’hui mais avec une autre fin : le corbeau qui crève les yeux du renard de son bec rageur.

C’est très bien fait, brillant, parfaitement maîtrisé de bout en bout, jusqu’à la fin où on apprend enfin ce qu’est cet article 353 du code de procédure pénale. Il n’y a, objectivement, aucun bémol. Sauf que voilà : je suis totalement restée à l’extérieur, admirant les coutures, l’architecture, le talent du romancier, sans parvenir pour autant à tourner les pages autrement que froidement : je n’ai rien ressenti, mais je serais bien en peine d’expliquer pourquoi !

Article 353 du code pénal
Tanguy VIEL
Editions de Minuit, 2017

Prix Relay 2017En lice pour le Prix Relay des Voyageurs-Lecteurs 2017

Prix Relay des voyageurs lecteurs 2017

Prix Relay des voyageurs 2017Le prix Relay des voyageurs lecteurs fête cette année ses 40 ans, et pour l’occasion, c’est vous qui aurez des cadeaux : en votant pour votre livre préféré, vous pourrez gagner un voyage à Barcelone, une liseuse, un an de livres ou un an de presse numérique !

Cinq ouvrages sont en lice :
– Looping d’Alexia Stresi, dont je vous ai déjà parlé ici
– Article 353 du code pénal de Tanguy Viel
– Les filles au lion de Jessie Burton
– Jeux de miroirs de Eugen Ovidiu Chirovici
– La tresse de Laetitia Colombani

Pour vous aider à faire votre choix et à voter (avant le 20 juin, ici) je vous parlerai de tous ces romans dans les semaines qui viennent. Le temps de les lire quoi !

Prix Relay des voyageurs 2016 : à vous de voter !

Prix Relay 2016

Et voilà, j’ai lu les quatre romans en lice, je vous en ai parlé, l’heure du choix a sonné. Petit résumé :
– La Route étroite vers le nord lointain de Richard Flanagan : un roman fort, puissant, mais qui n’aura pas ma préférence car beaucoup trop violent pour moi, même si c’est assurément un grand texte. Juste pas ma came.
– Quoiqu’il arrive de Laura Barnett : c’est l’excellente surprise de cette sélection, un premier roman très habilement construit et mené, qui nous interroge sur nos choix et la manière dont même les plus infimes d’entre eux en apparence peuvent changer toute notre existence !
– Tout ce qu’on ne s’est jamais dit de Celeste NG : autre premier roman, autre excellente surprise, un texte qui interroge l’identité et le poids de la famille, de manière beaucoup plus complexe que son apparence de polar pourrait laisser attendre.
– Envoyée spéciale de Jean Echenoz : virevoltant, enlevé, ce roman très drôle et intelligent sous forme de parodie de roman d’espionnage se révèle aussi une réflexion sur la narration et la fiction !

Mon coeur balance donc entre les trois derniers, très différents mais que j’ai beaucoup aimé, mais finalement mon choix se porte sur Quoiqu’il arrive, qui correspond parfaitement à ce que j’aime trouver dans un roman et à mes interrogations métaphysiques sur l’existence. Après, vous n’êtes peut-être pas d’accord avec moi, et votre choix se portera sur un autre candidat.

Quoi qu’il en soit, votez pour votre préféré avant le 3 juin en vous rendant sur le site. Chaque votant participera au jeu permettant à ceux dont le vote aura été similaire à celui du jury composé de professionnels de gagner plein de cadeaux : 1 voyage en Toscane pour 2 personnes, 1 liseuse, 1 an de livres, 1 an de presse numérique et des centaines de bons d’achats RELAY.

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Envoyée spéciale, de Jean Echenoz

Envoyée spécialeNous pensions qu’il n’était pas mauvais que ce phénomène zoologique, trop peu connu à notre avis, soit porté à la connaissance du public. Certes, le public a le droit d’objecter qu’une telle information ne semble être que pure digression, sorte d’amusement didactique permettant d’achever un chapitre en douceur sans aucun lien avec notre récit. A cette réserve, bien entendu recevable, nous répondrons comme tout à l’heure : pour le moment.

De Jean Echenoz, je n’avais lu que Je m’en vais lorsqu’il a obtenu le prix Goncourt en 1999. A vrai dire, je n’en ai plus aucun souvenir, et je serais même en peine de dire simplement si j’ai aimé ou pas. Du coup, je l’ai mis dans le coin réservé aux trucs à relire. Mais je voulais d’abord lire son petit dernier, qui a joui d’une unanimité critique assez rare pour attiser ma curiosité ; cette lecture elle-même a failli ne jamais être possible, attendu que bon, vous savez comme va la vie, si on pouvait toujours faire tout ce qu’on veut ça serait formidable, mais souvent on ne peut pas. Heureusement, le destin s’en est mêlé, et Envoyée spéciale est le quatrième roman en compétition pour le Prix Relay des voyageurs 2016.

Pour des raisons dans un premier temps obscures, Constance, une jeune bourgeoise oisive qui tient pas mal de madame Bovary, est enlevée par un groupe de bras cassés non identifiés. Le problème, outre que son mari ne fait rien pour payer la rançon et la récupérer, c’est que finalement, elle se trouve plutôt bien là où elle est retenue en captivité, une ferme au fin fond de la Creuse : elle se repose, bouquine, cuisine, s’attache un peu à ses ravisseurs, si bien que tout cela finit par ressembler à une colonie de vacances. Ce qui est peut-être l’objectif finalement, car le but de cet enlèvement semble être tout autre que l’obtention d’une rançon…

Un pur bonheur de lecture : souvent drôle, ce roman est marqué par un ton primesautier, un peu désinvolte est très digressif. Le narrateur s’amuse avec son lecteur, et chemin faisant interroge son statut par ses commentaires qui ne sont pas sans rappeler le Diderot de Jacques le Fataliste ; omniscient, il met en évidence cet aspect, tout en montrant aussi que ses personnages ont une vie propre (nous ne comprenons pas non plus, malgré notre omniscience, comment il a pu être informé de ce rendez-vous). Tous les éléments qui semblent éparpillés aux grès des caprices de ce narrateur finissent, de manière diablement maline à se rassembler sous nos yeux comme un puzzle, et ce qui semblait digressif ne l’est finalement pas tant que ça : s’il parodie le roman d’espionnage, et il le fait magnifiquement bien dans la deuxième partie qui nous emmène en Corée du Nord et nous propose un tableau saisissant de ce pays et des enjeux géopolitiques dont il est le centre, Envoyée Spéciale est avant tout un roman qui s’amuse avec le fait même d’être roman. Une sorte d’exercice de style absolument jouissif !

A lire d’urgence, ça fait un bien fou.

Envoyée Spéciale
Jean ECHENOZ
Editions de Minuit, 2016

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