Prix Relay des voyageurs 2016 : à vous de voter !

Prix Relay 2016

Et voilà, j’ai lu les quatre romans en lice, je vous en ai parlé, l’heure du choix a sonné. Petit résumé :
– La Route étroite vers le nord lointain de Richard Flanagan : un roman fort, puissant, mais qui n’aura pas ma préférence car beaucoup trop violent pour moi, même si c’est assurément un grand texte. Juste pas ma came.
– Quoiqu’il arrive de Laura Barnett : c’est l’excellente surprise de cette sélection, un premier roman très habilement construit et mené, qui nous interroge sur nos choix et la manière dont même les plus infimes d’entre eux en apparence peuvent changer toute notre existence !
– Tout ce qu’on ne s’est jamais dit de Celeste NG : autre premier roman, autre excellente surprise, un texte qui interroge l’identité et le poids de la famille, de manière beaucoup plus complexe que son apparence de polar pourrait laisser attendre.
– Envoyée spéciale de Jean Echenoz : virevoltant, enlevé, ce roman très drôle et intelligent sous forme de parodie de roman d’espionnage se révèle aussi une réflexion sur la narration et la fiction !

Mon coeur balance donc entre les trois derniers, très différents mais que j’ai beaucoup aimé, mais finalement mon choix se porte sur Quoiqu’il arrive, qui correspond parfaitement à ce que j’aime trouver dans un roman et à mes interrogations métaphysiques sur l’existence. Après, vous n’êtes peut-être pas d’accord avec moi, et votre choix se portera sur un autre candidat.

Quoi qu’il en soit, votez pour votre préféré avant le 3 juin en vous rendant sur le site. Chaque votant participera au jeu permettant à ceux dont le vote aura été similaire à celui du jury composé de professionnels de gagner plein de cadeaux : 1 voyage en Toscane pour 2 personnes, 1 liseuse, 1 an de livres, 1 an de presse numérique et des centaines de bons d’achats RELAY.

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Envoyée spéciale, de Jean Echenoz

Envoyée spécialeNous pensions qu’il n’était pas mauvais que ce phénomène zoologique, trop peu connu à notre avis, soit porté à la connaissance du public. Certes, le public a le droit d’objecter qu’une telle information ne semble être que pure digression, sorte d’amusement didactique permettant d’achever un chapitre en douceur sans aucun lien avec notre récit. A cette réserve, bien entendu recevable, nous répondrons comme tout à l’heure : pour le moment.

De Jean Echenoz, je n’avais lu que Je m’en vais lorsqu’il a obtenu le prix Goncourt en 1999. A vrai dire, je n’en ai plus aucun souvenir, et je serais même en peine de dire simplement si j’ai aimé ou pas. Du coup, je l’ai mis dans le coin réservé aux trucs à relire. Mais je voulais d’abord lire son petit dernier, qui a joui d’une unanimité critique assez rare pour attiser ma curiosité ; cette lecture elle-même a failli ne jamais être possible, attendu que bon, vous savez comme va la vie, si on pouvait toujours faire tout ce qu’on veut ça serait formidable, mais souvent on ne peut pas. Heureusement, le destin s’en est mêlé, et Envoyée spéciale est le quatrième roman en compétition pour le Prix Relay des voyageurs 2016.

Pour des raisons dans un premier temps obscures, Constance, une jeune bourgeoise oisive qui tient pas mal de madame Bovary, est enlevée par un groupe de bras cassés non identifiés. Le problème, outre que son mari ne fait rien pour payer la rançon et la récupérer, c’est que finalement, elle se trouve plutôt bien là où elle est retenue en captivité, une ferme au fin fond de la Creuse : elle se repose, bouquine, cuisine, s’attache un peu à ses ravisseurs, si bien que tout cela finit par ressembler à une colonie de vacances. Ce qui est peut-être l’objectif finalement, car le but de cet enlèvement semble être tout autre que l’obtention d’une rançon…

Un pur bonheur de lecture : souvent drôle, ce roman est marqué par un ton primesautier, un peu désinvolte est très digressif. Le narrateur s’amuse avec son lecteur, et chemin faisant interroge son statut par ses commentaires qui ne sont pas sans rappeler le Diderot de Jacques le Fataliste ; omniscient, il met en évidence cet aspect, tout en montrant aussi que ses personnages ont une vie propre (nous ne comprenons pas non plus, malgré notre omniscience, comment il a pu être informé de ce rendez-vous). Tous les éléments qui semblent éparpillés aux grès des caprices de ce narrateur finissent, de manière diablement maline à se rassembler sous nos yeux comme un puzzle, et ce qui semblait digressif ne l’est finalement pas tant que ça : s’il parodie le roman d’espionnage, et il le fait magnifiquement bien dans la deuxième partie qui nous emmène en Corée du Nord et nous propose un tableau saisissant de ce pays et des enjeux géopolitiques dont il est le centre, Envoyée Spéciale est avant tout un roman qui s’amuse avec le fait même d’être roman. Une sorte d’exercice de style absolument jouissif !

A lire d’urgence, ça fait un bien fou.

Envoyée Spéciale
Jean ECHENOZ
Editions de Minuit, 2016

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Tout ce qu’on ne s’est jamais dit, de Celeste Ng

Tout ce qu'on ne s'est jamais ditLydia est morte. Mais ils ne le savent pas encore. 3 mai 1977, six heures trente du matin, personne ne sait rien hormis ce détail inoffensif : Lydia est en retard pour le petit déjeuner. Comme toujours, sa mère a placé près de son bol de céréales un crayon bien taillé et les devoirs de physique de Lydia, six problèmes, chacun coché. Sur le chemin du travail, le père de Lydia règle l’autoradio sur WXKP, la Meilleure Source d’Information du Nord-Ouest de l’Ohio, irrité par le craquement des parasites. Dans l’escalier, le frère de Lydia bâille, toujours enveloppé dans la fin de son rêve. Et sur sa chaise dans le coin de la cuisine, la sœur de Lydia écarquille de grands yeux, voûtée au-dessus de ses corn-flakes, les mâchant un à un en attendant que Lydia apparaisse. C’est elle qui déclare finalement : « Lydia prend son temps, aujourd’hui ». 

Voici le troisième roman sélectionné cette année pour le Grand Prix Relay des voyageurs. Un roman qui au départ ne me disait trop rien, car je pensais qu’il s’agissait d’un polar, genre que vraiment je n’aime pas du tout. En réalité, ce n’est pas un polar (les apparences sont trompeuses), et c’est même beaucoup plus qu’un roman à suspens.

Nous sommes le 3 mai 1977. Ce matin-là, Lydia, une adolescente promise à un brillant avenir, est en retard pour le petit déjeuner. En réalité, elle n’est pas en retard : elle est morte, et son corps gît au fond du lac situé en face de la maison. Alternant le passé et le présent de cette famille qui va voler en éclats, le roman retrace l’enchaînement des événements qui ont abouti à la mort de Lydia : meurtre ? suicide ? accident ?

Le moins que l’on puisse dire est que ce roman est d’une efficacité diabolique, et qu’il est difficile de le lâcher avant la fin. Au compte-goutte, l’auteure distille les informations nécessaires, créant un suspens parfaitement maîtrisé. Mais il y a beaucoup plus : l’intérêt de ce roman, ce n’est pas seulement de savoir ce qui est arrivé à Lydia ; c’est aussi, et surtout, la manière dont pèse sur chacun l’histoire familiale : comment se construire sereinement lorsqu’on est soumis aux rêves des autres et qu’on a tellement peur de lire la déception dans leurs yeux ? Ici, tous les personnages sont d’une grande complexité, tous sont déchirants, tous ont leurs secrets, leurs blessures, leurs failles. Tous sont à la fois coupables et victimes. Tous cherchent désespérément à être aimés. Tous se débattent dans une vie qui ne leur convient pas. Les problématiques familiales, déjà pesantes, se doublent des problèmes de la société qui dysfonctionne : la place des femmes qui doivent choisir (mais ont-elles toujours le choix) entre la sécurité d’un foyer et une vie épanouissante professionnellement ; l’identité ethnique, ici chinoise, qui empêche de s’intégrer, d’avoir des amis, d’être réellement considéré comme Américain. Ce roman étouffant et glaçant épouse la mécanique infernale de la tragédie grecque : on sait que Lydia va mourir, d’ailleurs elle est déjà morte dès la première phrase, mais on ne sait pas comment. Et on ne sait pas non plus comment les autres vont survivre.

Un roman absolument magistral, d’une grande finesse psychologique, à lire impérativement !

L’avis de Sylire

Tout ce qu’on ne s’est jamais dit
Celeste NG
Sonatine, 2016

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Quoi qu’il arrive, de Laura Barnett

Quoiqu'il arrivePuis elles se taisent. Devant elles, le triptyque. Des couches de peinture à l’huile sur une toile. Trois couples. Trois vies. Trois versions possibles.

Selon la physique quantique, chaque choix que nous effectuons donne naissance à des réalités alternatives dans lesquelles nous avons agi différemment. Vertigineuse, cette idée est au fondement du genre de l’uchronie, comme par exemple avec Le Maître du haut château de Philip K. Dick. Pour autant, les auteurs ne s’intéressent souvent qu’à une version alternative possible. Laura Barnett, dans son premier roman qui fait partie de la sélection finale du Prix Relay des voyageurs 2016 et s’intitule plus judicieusement en version originale The versions of us, en examine trois.

Eva et Jim ont 19 ans et sont étudiants à Cambridge, elle en littérature et lui en droit, bien que sa véritable vocation soit la peinture. Eva est en couple avec David Katz, promis à un grand avenir comme acteur. Un jour de 1958, alors qu’elle se rend à vélo à un rendez-vous avec un professeur, Eva fait une embardée pour éviter un chien, sous le regard de Jim qui passe par-là. Ce qui se passe ensuite détermine toute leur existence, et cet infime moment donne naissance à trois versions possibles de leur histoire, jusqu’à nos jours, et qui nous sont racontées en parallèle.

Parmi les multiples chemins possibles qui s’offrent à nous, nous ne pouvons en emprunter qu’un, et il est vertigineux de songer à combien chaque événement en apparence totalement anodin peut avoir des conséquences énormes : c’est ce que fait Laura Barnett dans ce roman magistralement construit, qui interroge le hasard et la nécessité. Les trois versions sont suffisamment différentes pour que le lecteur ne se perde pas (ce qui était bel et bien un risque), et en même temps, elles se font écho les unes aux autres, car certains événements nécessaires qui jalonnent la vie de Jim et de Sarah, qu’ils soient ensemble ou non, se produisent quoi qu’il arrive — et c’est en ce sens que la traduction du titre est intéressante, même si elle laisse à penser, ainsi que la quatrième de couverture, que deux personnes destinées l’une à l’autre finissent par se trouver quels que soient les aléas de l’existence. Lara Barnett a l’intelligence de nous offrir quelque chose de plus complexe, et partant plus intéressant, qui lui permet de montrer la vie dans ce qu’elle a de plus riche, et en particulier la vie de couple, qui n’est pas un long fleuve tranquille. L’amour, les déceptions, les trahisons, les deuils émaillent les vies de Jim et Sarah, personnages à l’épaisseur réelle, qui ont ceci en commun qu’ils sont aussi des artistes (elle est écrivain et lui peintre), ce qui ne va pas sans mal et là encore pose le problème de la nécessité. Et puis, ça et là, des réflexions sur les femmes et leur place dans la société qui ne sont pas sans rappeler Virginia Woolf.

Bref : un premier roman d’une très grande qualité, qui nous fait réfléchir à nos choix et à leurs conséquences, parfaitement maîtrisé malgré un choix narratif assez risqué ! A lire absolument !

(Sylire, en revanche, n’a pas été convaincue)

Quoiqu’il arrive
Laura BARNETT
Traduit de l’anglais par Stéphane Rocques
Les Escales, 2016

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La Route étroite vers le nord lointain, de Richard Flanagan

La route étroite vers le nord lointainUn homme heureux n’a pas de passé, un homme malheureux ne possède rien d’autre. Devenu vieux, Dorrigo Evans ne savait jamais s’il avait lu cette phrase ou l’avait fabriquée lui-même. Fabriquée, malaxée, concassée. Inlassablement. De même que la roche devient gravier puis poussière puis boue et redevient roche, ainsi va le monde, comme disait sa mère quand il réclamait des explications sur l’état des choses.

Une couverture douce, un titre poétique : ce roman, qui a obtenu le prestigieux Man Booker Prize en 2014, cache bien son jeu…

Dorrigo Evans, devenu vieux, doit écrire la préface d’un ouvrage commémorant la guerre et illustré des dessins d’un de ses camarades, mort sur place. Alors les souvenirs affluent : sa rencontre avec Ella, puis avec Amy juste avant son départ pour le front, un amour infini et interdit. Et puis l’horreur des camps de travail japonais…

Autant vous le dire tout de suite : je vais avoir autant de mal à parler de ce roman que j’en ai eu à le lire. J’ai même cru à un moment que je n’en viendrais pas à bout. Non que je n’aie pas aimé, c’est beaucoup plus compliqué.

Vaste réflexion sur la condition humaine et son absurdité, sur le travail de la mémoire et de l’oubli, imprégné de littérature épique et de haïkus, le roman se concentre sur un épisode assez méconnu de la Seconde Guerre mondiale : la construction d’une ligne de chemin de fer en pleine jungle, entre le Siam et la Birmanie, exigée par l’empereur du Japon et exécutée par les prisonniers de guerre australiens. En contrepoint, l’amour pur et absolu, celui de Dorrigo pour Amy. Eros et thanatos. Le problème, et ce qui a fait que cette lecture a été une souffrance absolue pour moi, c’est que les deux aspects ne s’équilibrent pas car tel n’est pas le but de l’auteur : l’essentiel du roman, c’est bien la description des camps, avec des scènes absolument insoutenables qui m’ont donné la nausée (au sens propre). La banalité du mal. L’injustice absolue de l’existence.

Un roman qui ne peut laisser de marbre, et dont je ne sais au final que penser, et qui m’a un peu traumatisée. C’est brillant, bien fait, mais sans doute pas pour tout le monde et sans doute pas à n’importe quel moment non plus…

La Route Étroite vers le nord lointain
Richard FLANAGAN
Traduit de l’anglais (Australie) par France Camus-Pichon
Actes Sud, 2016

Lu par Leiloona

prix-relay-2015-150x150Prix Relay des voyageurs-lecteurs 2016 (sélection de Mars)