Prix Relay 2015 : à vous de voter !

Ils sont donc quatre en lice, dont je vous ai parlé ces derniers temps :

– J’ai été vraiment très séduite par Le Voyant de Jérôme Garcin
– J’ai détesté Danser les Ombres de Laurent Gaudé (enfin détesté… même pas, il m’est tombé des mains)
– J’ai beaucoup aimé Un parfum d’herbe coupée de Nicolas Delesalle
– J’ai énormément apprécié redécouvrir Karen Blixen avec Baronne Blixen de Dominique de Saint Pern

Mon cœur balance entre Garcin et Saint Pern, et c’est amusant parce que les deux textes ont un point commun essentiel : ce sont des biographies romancées d’écrivains. On ne se refait pas, la vie du lettré me fascine.

Je n’ai donc pas encore décidé pour qui j’allais voter, mais je vous invite à soutenir votre préféré en allant voter pour lui avant le  18 juin 2015 à l’adresse suivante : http://prixrelay.com/category/livre/

Chaque votant participera au jeu permettant à ceux dont le vote aura été similaire à celui du jury composé de professionnels de gagner plein de cadeaux : 1 iPad, 1 liseuse, 1 an de livres, 1 an de presse numérique et des centaines de bons d’achats RELAY…

Baronne Blixen, de Dominique de Saint Pern

Baronne BlixenJ’ai le sombre pressentiment que ce voyage va tourner au fiasco. Ça m’apprendra à m’être inventé une vérité à travers le regard de l’autre. Un regard d’autrefois. Il ne me reste plus qu’à remercier les circonstances qui, obstinément, se sont liguées pour empêcher le retour de Karen. Une guerre au moins lui aura été épargnée. Celle, perdue d’avance, entre sa mémoire et la réalité.

Il y a très longtemps, j’avais lu les Sept contes gothiques ; tellement longtemps qu’à dire vrai, je ne m’en souviens plus du tout. Mais, pour ce qui est de La Ferme Africaine, je n’ai jamais pu m’y résoudre : je voue un tel culte au film, Out of Africaque j’ai peur d’être déçue par les différences qui y aura forcément. Et puis, voilà que Blixen me tombe dans les bras par le biais de ce roman, qui concourt pour le prix Relay, un roman basé sur une enquête longue et minutieuse, et qui fait revivre celle qui n’a jamais eu le prix Nobel, mais aurait pu…

Nous sommes en 1984 et à l’occasion du tournage du film, Clara Selborn, qui a consacré sa vie à Karen Blixen et est son exécutrice littéraire, est invitée au Kenya. C’est l’occasion pour elle de revenir sur l’existence de celle qui fut jusqu’au bout une énigme, et de raconter Karen à celle qui doit l’incarner pour la postérité.

Le début m’a un peu déstabilisée : comme je le craignais pour La ferme africaine, les images du film viennent tout parasiter alors même que l’enjeu est de mettre à distance l’image d’Epinal pour quelque chose de plus réaliste. Premier écart : le Kenya que découvre Clara n’est plus du tout le Kenya qu’a connu Karen. Deuxième écart : des libertés avec ce qui s’est passé, à la fois dans le texte de Blixen et bien sûr dans le film. Difficile d’éviter la surimpression : même après avoir été regarder des photos du vrai Denys Finch Hatton (pas très beau ni sexy, soyons honnête), je ne pouvais m’empêcher d’avoir à l’esprit Redford. Mais on se laisse emporter : l’amour sincère de Blixen pour l’Afrique où elle se sent libre, une Afrique vibrante, vivante, charnelle. Son histoire complexe avec Denys. Le déchirement de quitter ce qui est devenu sa terre pour revenir dans sa cage danoise, où elle s’est toujours sentie étrangère.

La suite m’a littéralement passionnée : Blixen après l’Afrique, c’est la naissance d’un écrivain, et la manière dont elle crée Isak Dinesen, comme un démiurge, est fascinante, tout comme la manière dont elle exerce une espèce de force magnétique sur son entourage et manipule les hommes comme des marionnettes.

Et puis, ce personnage… Blixen est extraordinaire, et il y a quelque chose de résolument romanesque en elle, ce dont elle a d’ailleurs conscience : en échange de son âme, Satan lui avait promis que tout ce qu’elle vivrait deviendrait une histoire. Humiliée, écrasée, elle se relève toujours car elle est dotée d’une force de caractère extraordinaire et d’une fierté aristocratique qui la rend tyrannique mais lui permet de rester debout dans la tempête. Et elle n’a pas été sans me rappeler cet autre monstre sacré qu’était Coco Chanel : deux génies qui n’auront pas pu être heureuses en amour et sur lesquelles plane l’ombre de ceux qu’elles ont perdu — Boy, dans un accident de voiture, Denys, dans un accident d’avion. Mais chez Blixen il y a en plus quelque chose de mystique : sorcière et divinité païenne, elle est à la fois Walkyrie et Hécate, liée à la lune et à l’élan vital premier et générateur, qui chez elle, bizarrement, est purement créateur et non sexuel.

Bref : un roman que j’ai beaucoup aimé, qui m’a souvent émue et qui, au final, m’a non seulement donné envie de revoir pour la énième fois Out of Africa mais aussi, peut-être, de me plonger dans La ferme africaine. 

Baronne Blixen
Dominique de Saint-Pern
Stock, 2015

Un parfum d’herbe coupée de Nicolas Delesalle

Un parfum d'herbe coupée

Sa respiration était lente. Il avait oublié d’ôter ses lunettes. Il avait tout oublié. Il avait oublié qu’il avait été chimiste. Spécialiste des teintures. Il avait oublié qu’il était un peu Belge, un peu Irlandais, un peu du Nord, un peu de Normandie, un peu barré. Il avait oublié qu’il avait vécu toute sa vie d’adulte en Argentine et au Chili, où mon père était né. Il avait oublié qu’il parlait espagnol couramment, mais avec un accent à débiter des bûches. Il avait oublié qu’il avait passé sa retraite à colorer des morceaux de coton avec lesquels il recomposait des toiles, des photographies, avant de les emprisonner sous une plaque de verre. Il accrochait ses œuvres au mur. Il y en avait partout.

[Article paru initialement le 03 mais 2013, lorsque j’avais lu le roman dans sa première version numérique. Presque deux ans après, il a fait son petit bout de chemin, jouit d’un joli succès et fait partie de la sélection pour le Prix Relay des voyageurs. Je re-publie donc l’article]

La grand-mère de Kolia, le narrateur, vient de mourir. Quant à son grand-père, atteint de la maladie d’Alzheimer, il ne tardera pas à la rejoindre et dans un dernier sursaut de lucidité, il adresse une ultime pensée au narrateur : « tout passe, tout casse, tout lasse ». Fort de cette maxime, Kolia tente alors de recomposer le puzzle de sa mémoire et de cette période où l’on passe de l’enfance à l’âge adulte.

En une succession de chapitres courts qui sont autant de souvenirs éparpillés, l’auteur fait revivre un monde, le sien, celui d’une enfance heureuse dont les souvenirs douloureux ne sont néanmoins pas absents, une enfance dans les années 80, le film X de Canal+ le premier samedi du mois qu’on regarde en cachette et en crypté et qui sonne le glas de l’innocence, How deep is your love des Bee Gees à la radio, les premières boums et les premières amours, l’autoroute dans la voiture familiale… Il se dégage alors de ce court récit un subtil parfum de nostalgie, celui de l’herbe coupée, qui nous replonge dans nos propres souvenirs et les mystères de la mémoire des instants fugaces et sans importances qui, sans qu’on sache pourquoi, nous sont restés quand tant d’autres se sont envolés. Un peu d’humour, mais surtout beaucoup de tendresse et d’émotion se dégagent de ce texte, dont, je l’avoue, le dernier chapitre m’a fait pleurer toutes les larmes de mon corps tant il a fait écho en moi.

Un Parfum d’herbe coupée Nicolas DELESALLE Préludes, 2015 (Storylab, 2013)

Danser les ombres, de Laurent Gaudé

Danser les ombres

Pas de chronique au sens habituel sur ce roman, pour la simple et bonne raison qu’il m’est totalement tombé des mains, et qu’à force de souffrir sur le mode « je n’ai pas envie de m’y mettre », j’ai jeté l’éponge. Je sais que Laurent Gaudé a ses inconditionnels, je sais aussi que ce roman a plu a beaucoup et d’ailleurs, si je l’ai lu (enfin, essayé) c’est parce qu’il fait partie de la sélection pour le Prix Relay 2015 (sinon, je ne l’aurais pas lu, du reste) mais pour ma part, je ne suis absolument pas entrée dans cet univers et je me suis ennuyée à périr. Ce sont des choses qui arrivent (enfin ça m’arrive très rarement, quand même…). Peut-être que Laurent Gaudé n’est pas un auteur pour moi, peut-être que ce n’était pas le bon roman, ou peut-être pas le bon moment…

Je préfère vous renvoyer sur l’article très enthousiaste de Leiloona.

Le Voyant, de Jérôme Garcin

Le voyantJ’ai voulu écrire ce livre non seulement pour réparer une injustice et donner, dans mon énigmatique musée imaginaire, un frère spirituel à Jean Prévost, le stendhalien du Vercors, mais aussi pour tenter de comprendre ce qui, dans l’accomplissement de cette existence brève et empêchée, échappe encore à l’entendement. Autant pour l’éclairer que pour m’éclairer.

Jérôme Garcin, c’est avant tout une voix, celle du Masque et la plumeMais il est aussi écrivain et ce fut un plaisir de le voir l’autre jour à la Grande Librairie, parler avec passion de l’homme au cœur de son dernier texte.

Le voyant, ici, n’est ni Rimbaud ni Paul Demeny. Mais c’est tout de même un écrivain, passablement oublié aujourd’hui, en tout cas en France : Jacques Lusseyran. Issu d’une famille de haut niveau intellectuel, Jacques devient aveugle à l’âge de huit ans, et fait de ce qui aurait pu être une faiblesse une véritable force, qui lui assure un destin assez exceptionnel bien que court : des études brillantes, la résistance, la déportation, et puis après la guerre une installation aux Etats-Unis et une vie privée un peu mouvementée !

Avec ce livre, Jérôme Garcin nous invite à la rencontre d’un homme fascinant, une force de la nature, un être d’exception dont la vie est digne d’être racontée, et on sent, tout au long du texte, l’attachement et l’admiration de l’auteur pour son sujet, véritable « voyant » en ce qu’il n’était pas distrait par l’apparence et pouvait dès lors atteindre l’essence des choses, résolvant ainsi le problème de la Caverne de Platon. Bien que court, le récit est dense, riche, travaillé par le motif de la lumière et de l’ombre qui lui donne une dimension poétique et lui permet une réflexion philosophique parfois profonde et en tout cas stimulante sur le « voir ». Aux yeux physiques qui lui manquent, Lusseyran substitue un troisième oeil, celui de l’âme, et celui de la poésie, plus puissant que les autres, un oeil créateur ; par un mouvement synesthésique, la vue se retrouve également déplacée sur les autres sens, la musique par exemple se dotant de couleur. C’est tout à fait rimbaldien, et on peut dire de Lusseyran qu’il habite poétiquement le monde, que la poésie pour lui est la vie. Sa conception du monde est mystique : il a la foi, mais une foi finalement beaucoup plus ésotérique que strictement religieuse ; sa conception même de l’enseignement est influencée par cette idée d’une mission sacrée.

Pour Jacques Lusseyran, être aveugle n’était pas un handicap, ni un manque, ni une faiblesse : c’était une manière d’être au monde, et dans ce récit lumineux, dont les dernières pages, très charnelles, sont magnifiques, Jérôme Garcin parvient à le rendre vivant. Et la plus grande des réussites de l’auteur est sans doute de donner envie de découvrir plus avant Jacques Lusseyran, par ses oeuvres !

Le Voyant Jérôme GARCIN Gallimard, 2015

Lu dans le cadre du prix Relay des voyageurs 2015