Cape May, de Chip Cheek : la vie inimitable

Les plages étaient désertes, les magasins fermés, aucune lumière aux fenêtres des maisons de New Hampshire Avenue. Depuis des mois, Effie lui parlait de cet endroit et de tout ce qu’ils y feraient, mais elle n’avait fréquenté ces lieux qu’en été, et on était fin septembre. Elle n’avait pas compris ce que signifiait exactement « hors saison ». Venus de Géorgie par le train de nuit, ils étaient censés y passer deux semaines pour leur voyage de noces. 

Henry et Effie viennent de se marier et passent leur Lune de Miel à Cape May, lieu qu’elle a choisi mais qu’elle ne connaissait qu’en été. Or on est fin septembre, en 1957, et tout est désert. Malgré la découverte de l’intimité et de la sexualité, qui les occupe un peu, Effie est triste, s’ennuie, et envisagent de rentrer plus tôt que prévu, jusqu’à ce qu’ils tombent sur de riches fêtards new-yorkais qui les entraînent dans de folles activités.

Un premier roman très réussi, et qui constituera une lecture parfaite pour les vacances d’été : extrêmement sensuel (certaines scènes sont même d’un érotisme troublant parfaitement maîtrisé), dans une atmosphère fitzgeraldienne,  il explore la toute-puissance du désir, la découverte de l’intimité, mais aussi l’irréductible altérité de l’autre et ses masques. Roman initiatique et d’apprentissage, sa morale pourrait être qu’il n’est pas bon de se marier trop jeune et sans expérience, car il est mieux que certaines soient faites avant — encore que : cela aurait-il réellement changé quelque chose ? Pas si sûr… En tout cas, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce roman finalement assez cruel, aux personnages d’ailleurs peu attachants, mais sur lequel plane une douce nostalgie…

Cape May
Chip CHEEK
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marc Amfreville
Stock, 2019

Frère de glace, d’Alicia Kopf : explorer les Pôles

Je suis souvent bloquée, dans ce projet. Devant moi, je ne vois rien ; du blanc. Dessous, il y a beaucoup de choses. Des rugissements de phoques. Était-ce des pôles que je voulais parler ? Ou est-ce seulement l’image de la neige qui me fascine ? Instabilité, désorientation, froid (il fait chaud), détermination. Des sensations qui accompagnent les explorateurs polaires, et aussi ceux qui travaillent avec le blanc. Parce que ce ne sont pas les explorateurs polaires eux-mêmes qui m’intéressent, mais l’idée de la recherche, l’idée de chercher quelque chose dans un espace instable. J’aimerais parler de tout cela comme métaphore car ce qui m’intéresse, c’est la possibilité d’une aventure fabuleuse, d’une nouvelle épopée, sans concurrents et sans ennemis ; l’épopée de soi-même et d’une idée. Comme celle des artistes et des écrivains.

De plus en plus fascinée par les grands espaces (encore que je me vois très mal explorer les pôles), j’ai été alertée par mes radars du fait que ce roman, le premier de son auteure, artiste plasticienne multimédia, allait me plaire.

Tout part d’une obsession pour la neige, la glace, les pôles, obsession dont naîtra une exposition (et un roman), et qui est mise en parallèle avec l’autisme du frère de la narratrice, qui le rend lui-même prisonnier de la glace.

De prime abord, ce roman a largement de quoi déconcerter : à la fois projet plastique et travail littéraire qui se construit au fur et à mesure où il s’écrit, il même introspection, documentaire, recherches et iconographie, ce qui donne quelque chose d’assez fascinant, hypnotique et poétique. L’exploration des pôles se fait ici métaphore de l’exploration de soi-même et du travail artistique : qu’y a-t-il sous la surface blanche immaculée ? Il y a tout, il y a le vrai soi, celui qui se construit parfois dans la douleur. L’enfance, la famille, ce frère inatteignable comme l’ont longtemps été les pôles, ce père pas très présent, cette mère qui ne sait pas trop comment s’y prendre, les hommes qui passent, la société dans laquelle il est difficile de se faire une place…

J’ai vraiment pris beaucoup de plaisir à plonger dans ce roman qui, bien qu’il soit très différent, m’a par certains côtés rappelé un de mes coups de cœur de la Rentrée Littéraire, L’Ecart d’Amy Liptrot. Un premier roman très réussi, très original, qui m’a beaucoup fait réfléchir sur certains points, et qui est vraiment prometteur !

Frère de glace
Alicia KOPF
Traduit du catalan par Marie Vila Casas
Robert Laffont, 2019

Nous ne sommes pas de mauvaises filles, de Valérie Nimal : affronter la mère araignée

Le visage de la lune me nargue. Bientôt je redeviendrai l’enfant fébrile, redoutant l’humeur noire maternelle, prête à exploser. Longtemps j’ai subi les cycles de sa dépression, à leur point d’orgue sous la pleine lune. Crises d’angoisse, séquences drolatiques où chaque chose est répétée maintes fois, mascara dégoulinant sous les yeux, rouge à lèvres qui déborde, mèches tourmentées, appels à l’aide, menaces de suicide par courrier. « Personne ne m’aime, je dois partir, vous n’aurez rien. » Trouver la lumière, tout boucler, revenir, elle débitait de folles paroles, nous ne valions rien, ne faisions rien pour l’aider, elle pleurait, gémissait. Complainte d’une louve désespérée levant la tête vers l’astre jaune.

On va encore me dire que je suis monomaniaque et que lorsque j’ai un truc en tête il n’y a pas moyen de l’en sortir, mais voilà encore un roman, le premier de son auteure, que j’ai lu à travers le prisme de Femmes qui courent avec les loups : une histoire de féminin abîmé et à guérir. Cela dit, le roman étant lui-même tissé (et c’est le cas de le dire) de symboles et motifs archétypaux, je ne crois pas surinterpréter.

Suite à la troisième tentative de suicide de sa mère, à laquelle elle décide de ne plus parler pour se préserver, Maud replonge dans ses souvenirs d’enfance avec cette femme pour le moins particulière. Une enfance instable. Comment, avec une telle mère, se construire ?

Encore une fois, donc, une histoire de féminin abîmé : comment se construire en tant que femme quand le modèle maternel, instable, ne cesse de tanguer, ne guide pas, ne parvient pas à s’ancrer, trop clivée, prise dans des cycles de maniaco-dépression et navigant entre plusieurs hommes ? Si la première partie du roman constitue une traversée de la forêt de l’enfance et des souvenirs à l’aide des carnets intimes pour faire surgir les blessures enfouies, la deuxième partie, encore plus symbolique, est une exploration de la maison maternelle : descendre au plus profond, dans la cave, pour affronter enfin la mère araignée et se libérer de sa toile. Malgré tout, il en ressort un amour infini pour cette mère (dont l’enfance étouffée par la figure paternelle aurait pu être un tout petit peu plus creusée, je pense) pourtant terrifiante et dévorante. Mais pour avancer, il faut aussi, parfois, couper les liens…

Un très beau premier roman, très touchant, parfaitement maîtrisé à la fois sur le plan narratif et sur le plan symbolique : un travail en profondeur sur les mythes (et notamment la mythologie égyptienne) et les schèmes psychanalytiques, sans pour autant être lourd et démonstratif. Très prometteur !

Nous ne sommes pas de mauvaises filles
Valérie NIMAL
Anne Carrière, 2019

 

Foulques, de Véronique Boulais : les solitudes qui se côtoient

Ai-je vraiment choisi mes amis ? J’ai plutôt l’impression que le hasard les a réunis autour de moi, ils sont les témoins des différents lieux que j’ai fréquentés au cours de ma vie : amis d’école, d’université, de travail, ils attestent que je n’ai pas seulement rêvé ces grandes étapes. Mais le hasard aurait pu m’en donner d’autres. Ma vie se présenterait différemment. Son horizon ne serait pas le même.

Je ne sais pas trop ce qui m’a poussée vers ce premier roman…

C’est l’histoire d’une amitié, si l’on peut dire, en tout cas une amitié particulière entre la narratrice, une femme pas très heureuse dans sa vie, entre un métier qui n’est pas fait pour elle et ses échecs amoureux à répétition (elle n’arrive pas à oublier son dernier amour), et Foulques, un excentrique désargenté qui devient richissime et un peu obsessionnel sur les bords…

Un roman à de nombreux égards initiatique, dont le personnage central n’est pas la narratrice, qui n’est finalement qu’un regard, mais bien Foulques, un drôle de zèbre qui entretient autour de lui non un réseau d’amis, mais une cour, qu’il emmène en voyage tous frais payés. C’est à la fois drôle, parce que ce personnage, mélange d’Oblomov et de Des Esseintes, est tout de même bien curieux dans ses manies, et désespérant : une vie inimitable dans des palaces, certes, mais surtout une vie triste, vide, ou plutôt pleine de divertissements inessentiels pour ne pas faire face à la vérité. Il n’est pas question d’amitié, ici, mais bel et bien de solitudes qui se côtoient.

C’est donc un bon premier roman, original est bien mené, mais sur lequel j’avoue ne pas avoir grand chose à dire malgré ses qualités (il n’a pas touché de « noeud » chez moi, mais ce n’est pas sa faute) !

Foulques
Véronique BOULAIS
Lattès, 2019

Asymétrie, de Lisa Halliday : l’apprentissage du monde

Alice se figura comment les autres les voyaient : une jeune femme en bonne santé qui perdait son temps avec un vieil homme cassé par l’âge. Ou bien avaient-ils plus d’imagination et de bienveillance qu’elle ne le présumait ? Se pouvait-il qu’ils devinent que la vie avait plus de sel à ses côtés, que le monde avait précisément besoin de gens de son espèce, dévoué et pugnace ? 

Fait assez inhabituel pour être signalé, c’est après avoir écouté Le Masque et la Plume que j’ai noté ce roman dans ma liste à lire (j’adore cette émission mais honnêtement, en général, ils me donnent plutôt envie de ne pas lire des romans que j’ai pourtant adoré). Comme il était question d’écriture, je n’ai pas tardé à le lire.

C’est un roman construit en trois parties distinctes. Dans la première, Alice, 25 ans, assistante d’édition qui voudrait écrire, vit une liaison étonnante avec un homme qui a l’âge d’être son grand-père, Ezra Blazer, un grand écrivain couronné par de nombreux prix et notamment le Pulitzer, qui l’a séduite alors qu’elle lisait dans un parc. Dans la deuxième, Amar Jafaari, un américano-irakien, est retenu à l’aéroport par les services de l’immigration anglais, et essaie de rassembler les souvenirs éparpillés de sa vie. Dans la troisième, Ezra Blazer donne une interview (et éclaire le lien entre les deux parties).

Loin de m’avoir déplu, ce roman m’a tout de même grandement déconcertée. Mais commençons par la minute people : Ezra Blazer, c’est Philip Roth, avec qui Lisa Halliday a effectivement entretenu une relation. Vous me direz « on s’en fout », et effectivement ne pas le savoir ne gêne absolument pas la lecture, mais on passerait à côté de certains détails, et notamment dans la dernière le fait qu’Ezra a été couronné par le prix ultime, le prix Nobel (et j’avoue que ce détail choupitrognon m’a profondément émue) alors que la première partie est rythmée par les Nobel attribués à d’autres.

Bref, déconcertant. La première partie est très factuelle, pas inintéressante mais sur laquelle je ne saurais trop quoi dire (j’avoue que j’attendais le grand auteur Pygmalion qui aide sa protégée à advenir à l’écriture, la révèle à elle-même grâce à ses conseils, et… non). La deuxième est déconcertante par son absence totale de lien apparent avec la première (même si j’avais quand même mon idée, qui s’est révélée juste), mais passionnante par les thèmes qu’elle aborde : la mémoire et l’identité. La troisième est déconcertante par sa forme, mais très bien menée, mais surtout éclaire le reste.

C’est donc une sorte de puzzle, dont on se rend compte une fois toutes les pièces rassemblées qu’il est parfaitement maîtrisé et d’une grande intelligence. A découvrir par curiosité, Lisa Halliday étant sans doute une des nouvelles voix de la littérature américaine destinées à compter.

Asymétrie
Lisa HALLIDAY
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Hélène Cohen
Gallimard, 2018

Hurler sans bruit, de Valérie Van Oost : les blessures au féminin

Marine s’exaspère et s’emballe. A l’âge de Jeanne, elles ne se posaient pas toutes ces questions. Il est encore temps de sortir du rôle dans lequel elles se sont confinées en pensant que le champ des possibles devenait de plus en plus étroit. Il ne reste peut-être plus qu’une poignée d’années pour prendre des risques, tenter l’aventure, changer de place les pièces du jeu de construction dans lequel chacune est prise.
L’ardeur amoureuse et sexuelle de Jeanne apporte la tension électrique dont elle a besoin. Le désir est une loi physique, la résistance de ses amies à cette force d’attraction l’agace.

Il s’agit, encore une fois, d’un roman auto-édité. Parce qu’encore une fois, le sujet a fait « tilt » et correspondait à mes questionnement actuels sur le féminin, le désir, etc.

Trois femmes. Trois amies, qui depuis de nombreuses années constituent une véritable famille : Marine, Alex et Isabelle ont chacune vécu des drames, et ont surmonté ensemble les épreuves de la vie. Mais ce qui arrive à Jeanne, la fille d’Alex, ravive de vieilles blessures peut-être pas guéries…

Très délicat, ce roman nous parle des femmes, d’amour, de désir et de maternité à travers trois personnages attachants, avec leurs failles, leurs blessures, leurs remparts qui se fissurent parfois, leur amitié, et dont nous découvrons les histoires intimes petit à petit, comme on rassemble les pièces d’un puzzle. Si je me suis particulièrement attachée à Marine, parce que c’est son caractère, sa vision du monde et son histoire qui sont les plus proche de moi (encore qu’avec de nombreuses différences de taille), chacune de ces femmes permet de s’interroger sur soi et sur ses choix.

Un roman assez court mais qui ne manque pas de profondeur, et parlera sans doute à toutes les femmes, quelle que soit la manière de mener leur vie. Et la fin m’a fait pleurer…

Hurler sans bruit
Valérie VAN OOST
2018
Librinova

Ce soir, la lune était ronde d’Arnaud Riou : voyage vers soi

Ce que tu ressens, Thomas, ça a un nom. Beaucoup de ceux qui se sont engagés avec honnêteté sur un chemin spirituel connaissent cette sensation de venir d’ailleurs, d’être sur cette terre dans un corps trop étroit, frustrés de sentir sa puissance sans trouver les moyens de l’exprimer. Le souvenir de la source originelle… Le sentiment d’en être séparé… La nostalgie du divin, Thomas… Est-ce que ça résonne en toi ? Cette sensation diffuse qui nous donne l’impression de venir d’ailleurs, de n’être ici que de passage. La nostalgie du divin qui laisse le goût de l’amour et de la plénitude dans notre âme et que nous recherchons dans la banalité de nos gestes quotidiens sans jamais pouvoir les incarner avec autant d’absolu que nous le souhaiterions.

La Pleine Lune n’est que demain, mais tant pis. Vous vous souvenez, l’autre jour, je vous parlais de ma sensation constante d’être en décalage, pas seulement d’ailleurs avec le monde, mais aussi en ce moment avec ma propre vie. Et boum, le jour-même où est paru cet article, qui vu le nombre de messages (surtout privés) que j’ai reçus vous a beaucoup parlé, je reçois ce roman, qui aborde exactement ce sujet. Si ce n’est pas une belle synchronicité, je ne m’y connais plus.

Il s’agit donc d’un roman initiatique. Thomas, le narrateur, est un comédien que son métier ne fait plus vibrer, qui ne sait pas faire les bons choix dans sa vie, qui ne sait d’ailleurs pas faire de choix tout court, et qui se retrouve dans sa vie personnelle englué dans une situation qui ne lui convient pas, sans savoir comment s’en sortir. Carmen, une ancienne comédienne ayant découvert le chemin de la spiritualité, et qu’il recroise à une première (celle du Songe d’une nuit d’été) voit en lui le potentiel qu’il ne voit pas, et l’invite à une espèce de retraite…

Ce ne sont pas les qualités littéraires de ce roman qui sont essentielles, mais bien la manière dont il nous oblige à nous poser des questions sur nous et sur le monde (vous allez me dire : c’est déjà ce que tu passes ton temps à faire : je sais). Thomas, je l’ai vu un peu comme un double (pas seulement de moi, mais c’est un autre problème) : éteint, ne sachant pas où il va, il vit sa vie comme un rôle dans lequel il ne mettrait aucune émotion, et au fil du roman il est ranimé par la pulsion de vie. Il suffisait finalement de peu. Il est bien sûr question ici de ce qu’on trouve habituellement dans ce genre d’ouvrages : les synchronicités (et j’avoue que le fait qu’un personnage explique à Thomas qu’elle a l’impression de venir d’une autre planète m’a fait un drôle d’effet), suivre son chemin, se reconnecter à soi et à ses émotions, se libérer des entraves du passé. Mais c’est plutôt bien fait, et pas « lourd » comme j’ai souvent pu le voir dans ce type d’ouvrages.

Un roman donc qui fait du bien, qui ouvre des pistes d’exploration et de questionnements.

Ce soir, la Lune était ronde
Arnaud RIOU
Solar, 2018