L’héritier, de Joost de Vries

L'héritier, de Joost de VriesTout est là : les masques que nous nous donnons sont ce qui révèle notre âme au plus profond.

Quand on me parle de postmodernité, de recherche, de colloque, bref, de roman qui se déroule dans le petit monde universitaire, je fonce, surtout lorsque cela me donne l’occasion de découvrir la littérature néerlandaise, que je ne connais pas du tout. Surtout quand en plus l’auteur est mignon tout plein, n’est-ce pas (que voulez-vous, je suis faible…).

Josip Brik, star de la philosophie postmoderne et spécialiste du métadiscours sur Hitler, vient de mourir. Son héritier spirituel, Friso de Vos, n’est pas en état de faire valoir son droit moral sur son mentor, et a la surprise de voir qu’un total inconnu (de lui en tout cas), Philip de Vries, qui lui ressemble d’ailleurs beaucoup, prend sa place aussi bien à l’enterrement qu’à la télévision. Or si Brik avait un héritier, qui s’occupait de lui comme un fils, c’était bien Friso, et ce dernier entend bien reprendre sa place. Mais, à l’occasion d’un congrès, on le confond avec Philip de Vries, et il décide de jouer le jeu…

Un roman étonnant, impitoyablement intelligent, érudit, profond, maniant aussi bien la culture populaire, Harry Potter, Star Wars et le Seigneur des anneaux, que la culture savante, Salman Rushdie, Edward Saïd et Michel Foucault, de manière assez vertigineuse. On en apprend aussi beaucoup sur toutes les recherches hitlériennes, ce qui m’a laissée assez songeuse, au passage. Jeu de miroir, jeu de double (on notera que l’usurpateur porte presque le même nom que l’auteur), jeu de piste aussi, il repose sur une vision postmoderne du monde, où le réel n’est jamais vu qu’à travers le prisme de la « fantasmagination » et de l’illusion, et où le discours importe plus que les faits eux-mêmes. C’est souvent drôle et ironique, égratignant un peu le petit monde universitaire et ses mirages (en cela il rappelle un peu David Lodge), parfois déconcertant parce qu’au final on n’a pas vraiment le fin mot de l’histoire (mais du coup, si on suit la logique du roman, peu importe), mais l’ensemble est une vraie bonne surprise et procure un agréable moment de lecture !

Il ne reste plus qu’à attendre que soient disponibles en français le premier roman de l’auteur, ainsi que son troisième : pour ma part, c’est vraiment un auteur que j’ai envie de découvrir plus avant !

L’Héritier
Joost de VRIES
Traduit du néerlandais par Emmanuèle Sandron
Plon, 2017

1% Rentrée littéraire 2017 — 32/36
By Herisson

Jeux de miroirs, de E. O. Chirovici

Jeux de miroirs, de E. O. ChiroviciUn grand écrivain français a dit un jour que le souvenir des choses passées n’est pas nécessairement le souvenir des choses telles qu’elles furent. Il avait sûrement raison.

Dernier roman en lice pour le Prix Relay des voyageurs 2017. Un roman vers lequel je ne serais sans doute pas allée spontanément, et cela aurait été vraiment dommage, encore une fois.

Peter Katz, agent littéraire, reçoit une proposition de manuscrit intitulé Jeux de miroirs, dont la lettre d’accompagnement l’intrigue et dont les 70 premières pages lui donnent envie de lire l’ensemble : récit apparemment autobiographique, le texte revient sur un fait divers ayant défrayé la chronique à la fin des années 80, le meurtre jamais élucidé du professeur Wieder, et propose le témoignage d’un des principaux protagonistes de l’histoire, l’auteur lui-même, Richard Flynn. Mais lorsque Katz tente d’obtenir le reste du manuscrit, Flynn est mort, et sa compagne ignore tout du roman. Katz fait alors appel à un journaliste d’investigation, John Keller, pour écrire la suite. Mais devant tous les témoignages qui ne concordent pas, Keller perd vite son latin !

Véritable page-turner, ce roman s’engloutit à une vitesse hallucinante, tant on est curieux de connaître le fin mot de l’histoire qui pose le problème de la mémoire et du souvenir : chaque protagoniste se souvient et donne sa version des faits, chacune a priori cohérente, mais il devient très vite évident que tous ces morceaux ne se superposent pas les uns les autres. Certains mentent, c’est évident, mais il est difficile de savoir qui, et surtout, il apparaît bien vite que même les témoignages de bonne foi ne correspondent pas à la vérité, faute d’une vision globale des faits. On est ici comme dans la galerie des glaces de Versailles : on se perd, on ne sait plus où est l’original et le reflet, et le reflet du reflet, et on en vient à douter, finalement, de l’existence de la vérité, ou en tout cas de son accessibilité, comme dans la caverne de Platon. Totalement postmoderne, le roman met donc en doute la stabilité du monde, comme si finalement à les raconter les histoires devenaient autant de réalités alternatives impossibles à distinguer de la réalité première. Et ces jeux de miroirs ne sont-ils pas, finalement, l’image même de la fiction, comme le montre la mise en abyme initiale ?

Bref, un roman passionnant, impeccablement mené, qui nous tient en haleine et qui, sous des allures de thriller, nous invite à réfléchir à l’instabilité de la mémoire. Néanmoins, je regrette que certaines choses ne soient pas menées à leur terme, et notamment les travaux de Wieder sur l’effacement des souvenirs traumatiques, sujet passionnant et forcément vertigineux !

Jeux de Miroirs
E. O. CHIROVICI
Traduit de l’anglais par Isabelle Maillet
Les Escales, 2017

En lice pour le Prix Relay des voyageurs 2017
N’oubliez pas de voter !16

Le Testament du bonheur, de Robert Colonna d’Istria

Le Testament du bonheurUn grand livre est à la fois agréable et profond, léger et dense. Ce n’est sans doute pas le cas de ce curieux Fond de frigo. Drôle, tendre, fantastique, émouvant, le dernier livre de Cristiano Lobtandore ne mérite aucun de ces qualificatifs. Il brille par ce qui lui manque. Ce qui ne signifie pas qu’il soit totalement sans mérite. Au-delà de ce qui sert de prétexte à cet imparfait ramassis, Cristiano Lobtandore, probablement malgré lui, offre une promenade à travers ses lubies et ses obsessions, au milieu de ses manies, de ses hantises, et de quelques unes de ses lectures. Vaille que vaille on y trouve sa petite musique, monotone — au sens propre, qui joue toujours sur les mêmes tons —, comme un solo mélancolique, désuet et vaillant, qui parfois tourne sur lui-même…

S’il existait un prix littéraire du roman le plus original et déconcertant, nul doute que Robert Colonna d’Istria, avec Le Testament du bonheur, figurerait parmi les favoris.

De quoi est-il question ?

De cinquante-deux comptes-rendus d’ouvrages, romans, essais, recueils de nouvelles, soit la production d’une année d’un critique littéraire publiant dans un hebdomadaire. Rien de bien original jusque-là. Oui, mais voilà : les oeuvres chroniquées n’existent pas. Le critique les a, purement et simplement, inventées.

Fantaisiste, virevoltant, ingénieux voire vertigineux, ce texte peut sembler a priori un pur exercice de style dans lequel l’auteur s’amuse avec les noms (les auteurs des livres dont il parle ont des noms invraisemblables qui ne sont autres que des anagrammes de Robert Colonna d’Istria), crée des échos d’une chronique à l’autre, les unes faisant référence aux autres ou évoquant des mêmes éléments (la Chryséenne, la rue Ferou) et toutes mentionnant un mystérieux Bessaguet dont on ne saura jamais rien, certaines sont des mises en abyme du texte que nous lisons (un livre où un auteur compile toutes les idées non abouties qu’il a eues, un autre constitué de critiques de restaurants n’existant pas). Mais ce n’est pas un pur exercice de style : brouillant la référentialité, l’auteur met sur le même plan les éléments du réel et d’autres qui ne le sont pas, ceux des mondes possibles de la littérature, dont il interroge l’essence même : à partir de quel moment peut-on dire qu’un livre existe ? Car, finalement, en les imaginant, il donne réellement vie à toutes ces oeuvres, et le lecteur n’a qu’une envie parfois : se précipiter dans la prochaine librairie pour se les procurer. Sauf que s’il va réclamer Fric-Frac au royaume de Dieu d’Osborne Carlton-Arditi à son libraire, celui-ci va lui demander s’il a bien pris ses petites pilules.

En tout cas, pour le moment, car l’auteur et l’éditeur proposent au lecteur de voter pour le livre qui les a le plus séduits, et celui qui aura obtenu le plus de suffrages sera écrit et publié. De virtuelle, potentielle, l’oeuvre deviendra réelle.

Résolument postmoderne, éclectique, bouillonnant, ce livre est un vrai régal, dont le hasard a fait qu’il a été percuté par la réalité avec l’invention par le ministère de la culture d’un roman surnuméraire dans la bibliographie de Butor — roman virtuel, mais après tout, ne naît-il pas à l’existence à partir du moment où on le nomme ?

Le Testament du bonheur
Robert COLONNA D’ISTRIA
Editions du Rocher, 2016

Lu par Sandrine

challenge12016br10% Rentrée Littéraire 2016 – 19/60
By Lea et Herisson

Le Hollandais volant, le spectre de la culture de Youri Maletski

Le hollandais volantJe suis un vagabond en situation irrégulière, qui ne connaît pas un traître mot dans une seule langue européenne, mais je suis le dernier Européen parmi tous ces barbares post-européens, italiens, français, allemands, qui, pour je ne sais quelle raison, ont décidé un jour qu’ils étaient ici chez eux ; je prendrai d’assaut le château de Versailles, comme les marchandes de primeurs l’ont fait en septembre 1789. 

Les éditions Louison ont été créées en 2015 à Paris par Natalia Turine, écrivaine et photographe russe, et sont consacrées à la littérature russe moderne. Chaque texte, soigneusement choisi, est préfacé par un auteur ou journaliste français, pour l’instant Eric Naulleau (le parrain de la maison, qui a rédigé la préface de l’ouvrage dont je vais vous parler), Mazarine Pingeot ou encore Simon Liberati. Comme je vous l’ai dit il y a peu, découvrir plus avant la littérature russe à laquelle je ne connais pas grand chose est une de mes résolutions, donc on va dire que cela tombait bien.

Dans ce roman, le narrateur s’identifie au Hollandais volant — mais tient aussi, beaucoup, du Juif errant. Russe d’origine, il a immigré en Allemagne où, refusant de s’abaisser à faire n’importe quel travail, il vit d’aides sociales. Il met également à profit sa parfaite connaissance de l’Europe pour faire ce qu’il appelle de la « contrebande intellectuelle » : autrement dit, il organise des excursions touristiques illégales dans les grandes capitales de la vieille Europe.

Étrange roman que celui-ci, porté par un étrange narrateur : plus réflexif que narratif, il nous fait beaucoup voyager d’Amsterdam à Vienne et de Venise à Paris où Vérone, nous fait découvrir la richesse de ces villes, si on en doutait et propose une réflexion à la fois drôle et tragique sur des sujets actuels : l’identité, la culture, le tourisme de masse (avec par exemple une réflexion assez drôle sur les cafés comme la Rotonde ou la Coupole devenus des attractions à touristes à cause des célébrités qui les ont fréquentés) et surtout l’Europe, qui a ici tout d’un mirage décevant pour celui qui en admire la richesse culturelle qu’il connaît à la perfection mais ne parvient pas à s’y intégrer et reste toujours en marge. C’est très postmoderne, nourri d’une multiplicité de références d’une richesse assez étourdissante (heureusement éclairées par les notes) et somme toute assez déconcertant, mais très intéressant par l’éclairage (un peu désabusé) qu’il apporte sur notre monde contemporain.

Une curiosité à découvrir, qui se double d’un bel objet très soigné (les livres Louison sont vraiment très chic), et qui nous fait réfléchir à notre identité.

Le Hollandais Volant, le Spectre de la culture
Youri MALETSKI
Traduit du russe par Marie Roche-Naidenov
Préface d’Eric Naulleau
Louison, 2016

Le Dictionnaire Khazar, de Milorad Pavic

Dictionnaire khazarA mon sentiment, les arts peuvent être classés en arts « réversibles » et arts « non réversibles ». En effet, il existe des arts qui permettent au sujet — le récipiendaire — d’approcher une oeuvre sous des angles différents, de tourner autour et même de l’observer en changeant à volonté l’angle d’observation, comme c’est le cas en architecture, en sculpture et en peinture qui sont des arts « réversibles ». Mais il existe également d’autres arts, les arts « non réversibles », comme la musique ou la littérature, qui ressemblent à des rues à sens unique, des voies où tout se meut de son commencement vers sa fin, de sa naissance vers sa mort. Depuis longtemps, j’ai voulu faire de la littérature — art « non réversible » — un art « réversible ». C’est pourquoi mes romans n’ont ni début ni fin au sens classique de ces mots. Ils sont créés dans une écriture non linéaire.

J’avais entendu parler du Dictionnaire Khazar, paru pour la première fois dans les années 80, notamment lors d’un cours sur la littérature postmoderne. Mais bon, vous savez ce que c’est, si on devait lire tous les livres qui éveillent notre intérêt, il faudrait toute une vie, et encore, passée uniquement à lire. J’aimerais bien, notez, mais enfin ce n’est guère possible. Bref, toujours est-il que ce texte vient d’être réédité, et que du coup il s’est rappelé à mon souvenir.

Il ne s’agit pas d’un roman au sens classique du terme, mais d’un roman-lexique autour d’un mystérieux peuple, les Khazars, disparus il y a très longtemps, et d’un événement de leur histoire connu sous le nom de « polémique khazare ». Ce lexique, après une introduction, est organisé en trois livres : le livre rouge (les sources chrétiennes), le livre vert (les sources islamiques) et le livre jaune (les sources hébraïques), suivis de deux appendices.

Résolument postmoderne, ce roman déconcerte par sa construction sans début, ni milieu, ni fin, puisque finalement on peut bien le prendre dans le sens qu’on veut, cela ne change rien, et quand bien même on le lirait dans l’ordre proposé, il faut garder à l’esprit que celui-ci dépend largement de l’ordre alphabétique, et donc de la langue dans laquelle on le lit. L’histoire est donc une sorte de puzzle, à reconstituer par le lecteur, et encore : les différentes sources ne concordent pas toujours, chaque religion ayant un petit peu tendance à tirer la couverture à elle. Du reste, ce n’est pas important : ce qui est en jeu ici, plus que l’histoire du peuple khazar, c’est l’histoire du livre lui-même. Ésotérique, mystique, onirique, très érudit, ce roman foisonne et peu parfois perdre — mais on ne peut qu’admirer la maîtrise de l’auteur et l’originalité conceptuelle de son projet.

Un roman qui n’est pas sans rappeler Umberto Eco et surtout Borges, et qui ravira les amateurs de projets un peu fous qui interrogent la littérature !

Le Dictionnaire Khazar – Roman-lexique en 100 000 mots
Milorad PAVIC
Traduit du serbe par Maria Bejanovska
Le Nouvel Attila, 2015