Les embrouillaminis, de Pierre Raufast : les chemins qui bifurquent

Le concept de vies parallèles me désespère. Si je devais avoir deux vies, j’espère bien qu’elles ne seraient jamais parallèles ! Quel ennui ! Quel manque de fantaisie ! J’aimerais que mes multiples vies se croisent et s’entrecroisent, explorent des recoins différents, s’enchevêtrent et se terminent dans des univers opposés.

Nous nous sommes tous posé une fois la question : qu’est-ce qui se serait passé si j’avais fait tel choix plutôt que tel autre ? Comment serait ma vie ? Complètement différente, ou semblable ? Bien sûr cette question vertigineuse des choix, des chemins qui bifurquent et des réalités alternatives est un sujet de choix pour la littérature, je pense notamment au prodigieux 4, 3, 2, 1 de Paul Auster. Pierre Raufast s’en empare également avec une manière bien à lui dans son dernier roman, qui porte bien son titre.

Nous retrouvons avec plaisir (moi en tout cas tant elle est chère à mon cœur) la vallée de Chantebrie, où nous faisons la connaissance de Lorenzo, le narrateur. Ce qui va lui arriver maintenant ne dépend plus que de vous et de vos choix. A moins que tout ne soit déjà décidé.

Un livre dont on est le héros ? Un peu, mais je vous conseille de faire un plan si vous ne voulez pas être perdu, parce qu’effectivement, des embrouillaminis, il y en a, car ce roman à l’architecture quantique n’est ni plus ni moins qu’une réflexion sur la vie, les détours du destin et les choix. En sont-ils vraiment ? Parfois oui, le destin bifurque, mais pas toujours pour aller très loin. Parfois non, ça ne change rien. Il y a certaines rencontres qu’on doit faire, certaines expériences aussi, quel que soit le chemin pris. Par contre, contrairement à ce qui se passe dans la vie, on a parfois la possibilité de revenir au point de départ, faire d’autres choix, explorer d’autres chemins.

C’est aussi une réflexion sur l’écriture et les histoires, les choix que l’on ne fait pas pour son personnage : que deviennent alors toutes ces histoires ? Ici, l’écrivain né sous le signe de la Balance, et donc incapable de faire des choix, a voulu toutes les écrire…

Et au détour d’une page, quelques surprises… et pour moi, beaucoup de synchronicités dans ce roman !

Roman après roman (et d’ailleurs on note ici et là des clins d’œil aux précédents), Pierre Raufast construit une œuvre dans laquelle il interroge les structures narratives, qui chez lui ne sont jamais simples. Ce prodigieux et vertigineux roman apporte une pierre de plus à cet édifice, et je l’ai adoré !

Les embrouillaminis
Pierre RAUFAST
Aux forges de Vulcain, 2021

Le Cerbère blanc, de Pierre Raufast : eros et thanatos

Le sexe est une excellente thérapie pour oublier notre vaine condition de mortel et s’illusionner sur notre fugace vitalité. Quoi de mieux que de simuler la création de la vie pour oublier le néant de l’au-delà ? 
Cela doit remonter du plus profond de notre être, un mode de survie où nos aînés préhistoriques, entourés de dangers et persécutés très tôt par la mort, se reproduisaient frénétiquement pour assurer la survie de l’espèce. Face à la maladie, au deuil, aux accidents de la vie, ce gène ancestral reprend le contrôle pour permettre, égoïstement, l’immortalité de nos gènes fondateurs. Faire l’amour est un gros doigt d’honneur à la mort.

Quel plaisir de retrouver Pierre Raufast avec son cinquième roman, un roman qui nous emmène une nouvelle fois dans la fictive (mais que je situe là où est mon chez moi) vallée de Chantebrie, et dans une histoire empreinte de mythologie.

Mathieu et Amandine, nés à deux jours d’intervalle sous le signe des gémeaux dans deux familles amies de la vallée de Chantebrie, sont inséparables dès le berceau : chacun est une pièce de l’univers de l’autre, et s’ils grandissent presque en frère et sœur, à l’adolescence leur histoire d’amour est une évidence… mais une série de coups du sort et de mauvais choix les sépare…

Un roman semé de petits cailloux mythologiques qui m’a fait un drôle d’effet dès les premières lignes tant il résonnait avec mes sujets de réflexion et de travail actuels : une histoire de liens invisibles et pourtant indestructibles entre deux êtres (quelque chose sans doute de l’ordre de l’entrelacement quantique et de la loi de Dirac : Si deux systèmes interagissent entre eux pendant une certaine période de temps puis se séparent, nous pouvons les décrire comme deux systèmes différents, mais d’une manière subtile, ils deviennent un système unique. Ce qui arrive à l’un continue à affecter l’autre, même à distance de kilomètres ou d’années lumière — c’est un de mes thèmes du moment), une réécriture de l’Odyssée dans laquelle Ulysse, Prométhée moderne, essaie de défier la mort et le temps qui passe, réflexion profonde sur les choix, le courage et la lâcheté, la vanité de l’homme et la peur existentielle que peut provoquer l’amour. C’est tout cela à la fois, poétique et vertigineux, tragique et léger, profondément humain !

Bref, encore une fois l’imagination fantaisiste et en même temps particulièrement inspirante de Pierre Raufast m’a totalement séduite, et beaucoup fait réfléchir !

Le Cerbère Blanc
Pierre RAUFAST
Stock, 2020

La Baleine thébaïde, de Pierre Raufast

La Baleine thébaïdeL’uchronie est un genre très contesté parmi les historiens. Il y a trop de futurs possibles dans le conditionnel passé première forme.
Je vais donc me contenter de décrire les faits, tels qu’ils se sont réellement passés.
Cette histoire extraordinaire commence cinq ans avant ce jour où Saul visita Eva. L’année de mes vingt-trois ans.

Pierre Raufast est en train de devenir un de mes auteurs chouchous, que je suis avec plaisir, et c’est donc avec beaucoup d’impatience que j’attendais son troisième roman, qui paraît demain.

Richeville, tout juste diplômé d’une école de commerce, n’a pas, comme ses compagnons, envie d’argent et de pouvoir. Idéaliste et sentimental, il s’embarque comme mousse sur le baleinier Hirundo pour une mission scientifique dont le but est de trouver la « baleine 52 », appelée ainsi car elle chante sur une fréquence unique qui ne lui permet donc pas de trouver son âme-soeur : elle erre donc, solitaire, à travers les mers, et cette solitude touche Richeville. Mais voilà : la mission scientifique à laquelle il participe cache un sinistre projet…

Tourbillonnant, ce roman alerte nous entraîne dans une multitude d’aventures. Encore une fois, Pierre Raufast fait la preuve de son talent de conteur, et de son plaisir pour la narration qu’il démultiplie dans des directions différentes : analepses, récits enchâssés, toutes les ressources du récit sont mises au service de son imagination débordante. Le roman fourmille de références littéraires de Pinocchio  à Moby Dick et bien d’autres encore, plus ou moins évidentes ; quelques clins d’oeils aux précédents romans de l’auteur ; et toujours l’ombre de Borges, la question des mondes possibles et de toutes les variantes d’une histoire : « et si… »

Ce roman est aussi, à bien des égards, une fable qui nous permet de réfléchir à la science (science sans conscience n’est que ruine de l’âme) mais aussi à la solitude…

Encore une fois j’ai été plus que séduite par l’imagination poétique de Pierre Raufast, à la fois drôle et tendre ; si vous avez aimé les précédents, vous aimerez celui-là, et si vous ne connaissez pas encore… qu’attendez-vous ?

La Baleine thébaïde
Pierre RAUFAST
Alma, 2016

La Variante chilienne, de Pierre Raufast

La variante chilienneLes si sont des carrefours invisibles dont l’importance se manifeste trop tard.

Quel plaisir, un an après mon coup de coeur pour La Fractale des raviolisde retrouver la plume alerte de Pierre Raufast et son amour pour les histoires.

Dans ce roman se rencontrent Pascal, un prof de philo qui voit la vie à travers les livres, Margaux, une adolescente de 17 ans brillante mais mal dans sa peau, et Florin, un sacré personnage qui suite à un accident ne peut plus mémoriser les événements, et les range sous forme de cailloux dans des bocaux. Installés autour d’une piscine transformée en potager, ils se racontent des histoires. Plus exactement, Florin raconte, extrayant ses souvenirs des bocaux, à Margaux et Pascal.

Il se dégage de ce roman où les histoires se multiplient de manière rhizomatique un charme fou et une véritable joie de vivre : figure de l’aède, du troubadour, Florin aime raconter et a un véritable don pour cela. Des histoires cocasses, loufoques, drôles, attachantes, et surtout originales. Un village où il pleut sans discontinuer pendant plusieurs années, le soleil devenant une légende ; des joueurs de cartes ; un valet de coeur ; un diamant maltraité. L’ensemble est très Borgesien, et d’ailleurs on croise le grand écrivain argentin dans une histoire qu’il n’aurait sans doute pas reniée. Mais les récits insérés ne doivent pas faire oublier le récit cadre, qui nous parle de la nature humaine, de la mémoire et des émotions, du poids des souvenirs et du passé dont il faut parfois savoir se libérer pour vivre l’instant présent.

Un roman hédoniste, nourri des petites choses de la vie : fumer la pipe à l’or du soir qui tombe, déguster un bon vin, se plonger dans un livre. Laisser passer le temps.

Une magnifique réussite encore une fois, très poétique et attachante : si j’ai légèrement préféré la construction gigogne de la Fractale (très légèrement), j’ai été enchantée et envoûtée par le bonheur évident de l’auteur à conter des histoires à son lecteur, de vraies histoires, inventées, comme nous racontaient nos mamans lorsque nous étions petits. Oui, voilà, avec Pierre Raufast, on retrouve ce bonheur-là !

Lu par Jérôme, Philisine, Noukette, Keisha, Leiloona

La Variante chilienne
Pierre RAUFAST
Alma, 2015

RL20158/12
By Hérisson

La Fractale des raviolis, de Pierre Raufast

Fractale des raviolisJe comprends qu’un homme puisse sauter une femme par dépit, par vengeance, par pitié, par compassion, par désœuvrement, par curiosité, par habitude, par excitation, par intérêt, par gourmandise, par nécessité, par charité, et même parfois par amour. Par inadvertance, ça non. Pourtant, ce substantif vint spontanément à l’esprit de Marc, lorsque je le pris sur le fait avec sa maîtresse.

On ne saurait trop surestimer l’importance d’un titre bien choisi pour attiser la curiosité du lecteur et a fortiori du blogueur faisant son marché de Rentrée Littéraire. Il est en effet fort probable que s’il avait porté un titre moins percutant, ce roman n’aurait pas attiré plus que ça mon attention. Mais là. Fractale ? Raviolis ? L’alliance inattendue des deux termes disparates m’a laissée pantoise, et à ce stade, je voulais bien sûr en savoir plus…

Lassée de son mari infidèle qui la prend pour une poire, une femme a décidé de l’empoisonner avec un plat de raviolis. Mais les choses ne se passent pas comme prévu. Pendant la seconde où elle doit décider comment réagir, elle pense à une histoire où sont père à fait preuve d’une surprenante réactivité, racontant à son tour une histoire dans laquelle on raconte une histoire etc. On croise alors, chemin faisant, un jeune garçon doté de la faculté de voir les infrarouges, un artiste qui peint des vierges impossibles à photographier, un écrivain obsédé par les taupes qui détruisent son jardin, et toute une farandole d’autres figures.

C’est juste brillant et vertigineux. Tout le roman, finalement, est une gigantesque digression du récit cadre dans lequel une seconde élastique s’étire à l’infini, enchaînant les histoires sur un mode croit-on marabout de ficelle mais qui au final se clôt en poupées gigognes, et qui n’est pas sans rappeler le Calvino de Si par une nuit d’hiver un voyageur. Chaque histoire a son unité, et pourtant elles sont reliées, parfois on revient en arrière pour retrouver la suite des aventures d’un personnage, et si le lecteur croit parfois se perdre, l’auteur, lui, maîtrise sa narration de bout en bout, et l’ensemble retombe sur ses pieds, parfaitement en équilibre quoique de manière inattendue. En chemin, l’auteur questionne le monde et sa représentation, et fait preuve d’une véritable jouissance à raconter…

Bref, un premier roman qui mérite d’être remarqué, drôle, original et bien écrit !

La Fractale des raviolis
Pierre RAUFAST
Alma, 2014

challengerl20144/6
By Hérisson