La faille, d’Isabelle Sorente : construction et déconstruction

La plupart des gens prennent leurs précautions lorsqu’ils connaissent un romancier, ce morceau-là, pas question que tu l’emportes, pas question que je retrouve ça dans ton livre, ils ont raison, parce qu’un auteur ressemble à ces prédateurs qui vivaient autrefois à proximité des villages, en bonne entente avec les habitants qu’en échange de nourriture, ils débarrassaient de bêtes plus dangereuses qu’eux. Juste avant que je rentre chez moi, le premier soir, Lucie m’avait retenue sur le pas de la porte, elle avait posé sa main sur mon bras : Sens-toi libre, Mina. […] tout ce que je dis est à toi, tu peux en faire ce que tu veux. 

Après le coup de tonnerre qu’a été la lecture du Complexe de la sorcière (dans le bon sens du terme : j’ai fait un véritable bon en avant dans la connaissance de moi et la compréhension de certains de mes problèmes), il était évident que je relirais sous peu Isabelle Sorente : j’avais aimé son regard sur les choses, sa manière de raconter, sa plume. Restait à choisir par quel roman je poursuivrais ma découverte (à l’heure où j’écris ces lignes, il est probable que je lise tout dans les prochains mois), et ce fut celui-ci, je n’ose même pas dire « par hasard » puisqu’encore une fois il a mis le doigt sur un nœud que j’étais en train de travailler.

La narratrice, Mina, est écrivain. Lorsqu’elle avait 16 ans, elle s’était liée d’amitié avec Lucie, une jeune fille fragile et fascinante, avant de la perdre de vue pendant plus de 20 ans. Puis Lucie réapparaît, et c’est son histoire que Mina veut raconter.

Un roman qui est assez difficile à résumer sans en dire trop, car la chronologie est totalement déconstruite par le point de vue de Mina, qui va et vient dans le temps, ce qui donne un roman riche et complexe, abordant nombre de thématiques. La première est celle de la construction de ces deux adolescentes : bien que Mina soit plus âgée de quatre ans, elles sont toutes les deux en miroir, deux adolescentes sans père qui établissent un lien particulier à leur mère : celui de ne pas décevoir, de payer une dette, de les rendre heureuses voire de les sauver. Si Mina s’en sort, ce n’est pas vraiment le cas de Lucie, puisque tout ce qui suit découle de ce lien malsain.

Lucie est un magnifique personnage, qui au fil des pages se transforme, mue, devient femme, s’affirme, croit-on. Mais en elle il y a une faille, faille qui la rend vulnérable et fait d’elle une victime de choix pour un pervers manipulateur : celle du manque de confiance en elle, un manque de confiance total qui la clive entre celle qu’elle est, la femme authentique, et celle qui veut plaire : Lucie se trahit elle-même pour être aimée, elle joue un rôle pour plaire aux autres, et se construire, c’est devenir elle-même. Ce qui est fou dans cette histoire, c’est que ça, c’est exactement le sujet de mon propre roman, et le point que je travaille en ce moment. Sans le pervers manipulateur néanmoins, j’ai échappé à ça (enfin pas tout à fait, je parle uniquement de ma vie sentimentale).

L’autre aspect que j’ai particulièrement aimé dans le roman, c’est aussi la mise en abyme du travail d’écrivain et de l’écriture : si j’ai trouvé certaines choses de moi en Lucie, je me suis aussi beaucoup retrouvée en Mina, mais finalement ne sont-elles pas qu’une seule et même personne ? Celle qui vit et celle qui analyse et écrit (je fais tout le temps ça) ?

Enfin, deux jolies trouvailles qui m’ont plongée dans des réflexions sans fin : l’hypothèse que dans la pièce de Shakespeare, Desdémone est l’âme d’Othello et Iago son ego (et quand on y pense c’est vertigineux) ; et puis cette métaphore de la vie comme un jeu vidéo, avec les ennemis qui deviennent plus coriaces à mesure qu’on monte en niveau !

Bref, encore un coup de cœur pour ce roman qui interroge le couple, l’amour, les choix, le féminin, et dans lequel on trouve déjà en germe certains questionnements du Complexe de la sorcière.

La Faille
Isabelle SORENTE
Lattès, 2015 (Folio, 2017)

Respire, d’Anne-Sophie Brasme

RespireParler par pudeur, par violence, par colère, par douleur aussi. On écrit comme on tue : ça monte depuis le ventre, et puis d’un coup ça jaillit, là, dans la gorge. Comme un cri de désespoir.

Lorsque l’autre jour je vous ai parlé du dernier roman d’Anne-Sophie Brasme, beaucoup m’ont conseillé de lire son premier, Respire, qu’elle a écrit lorsqu’elle avait 17 ans, et qui vient de sortir au cinéma, adapté par Mélanie Laurent, donnant l’occasion au Livre de Poche de le rééditer. Bref, un beau faisceau de signes, n’est-il pas ?

Comme dans une tragédie grecque, on sait que tout va mal finir, puisque le roman commence en prison, où la narratrice est enfermée depuis deux ans pour meurtre. Âgée de dix-neuf ans, elle ne regrette pas son geste, mais décide de regarder enfin le passé et de mettre par écrit l’enchaînement des événements, en partant de la petite fille qu’elle était…

Ce roman m’a totalement bluffée par sa maîtrise absolue de l’engrenage fatal menant à la catastrophe et son utilisation très subtile de la métaphore filée : comme la narratrice dans son histoire, le lecteur est pris dans les filets du roman et ne peut qu’assister, impuissant, à ce qu’il sait inéluctable dès le départ. C’est presque pervers, d’ailleurs, mais cela permet au roman de gagner en profondeur : on ne se demande pas ce qui va se passer, on le sait, alors on peut mieux se concentrer sur l’analyse particulièrement fine des mécanismes psychologiques de la folie et de la dépendance affective, rendus encore plus bouleversants à cette période compliquée qu’est l’adolescence. Les souvenirs ici sont comme des bribes de passé à rassembler, des impressions, des flashs, des sensations diffuses, des émotions parfois, mais le pathos est étrangement absent. Le livre fait mal, est comme un coup de poing, mais pas tant par empathie pour la narratrice ou pour l’autre, même si parfois certains fait m’ont rappelé des petites choses douloureuses du passé ; non, si ce roman fait mal, c’est qu’il nous met face à nous-mêmes et nous oblige à regarder en face la complexité des rapports entre les êtres, la cruauté à un âge où on découvre le monde. C’est une histoire d’amitié et non d’amour et pourtant, tout y fonctionne exactement comme dans un couple, comme une histoire de passion amoureuse : le dominant et le dominé, le harcèlement, le pervers narcissique qui choisit sa proie et veut la détruire, la dépendance affective et obsessionnelle, comme une drogue. Et le sevrage, brutal, forcément.

Vraiment un grand roman, que je conseille à tous ceux qui ne l’ont pas déjà lu !

Respire
Anne-Sophie BRASME
Fayard, 2001 (LP 2002/2014)