Dévotion, de Patti Smith : le chemin des signes

L’inspiration est la qualité imprévue, la muse qui vous assaille au cœur de la nuit. La flèche vole et on n’est pas conscient d’avoir été touché, on ignore qu’une multitude de catalyseurs, étrangers les uns aux autres, nous ont clandestinement rejoint pour former un système à part, nous inoculant les vibrations d’un mal incurable — une imagination brûlante — à la fois impie et divin. 

Patti Smith. Une nécessité. En ce moment, ma sonnerie de portable, c’est Because the night. Ce que j’aime chez elle, ce qui me fascine, outre son talent immense et éclectique, c’est sa dévotion à l’écriture, son amour total et absolu pour la littérature, sa manière poétique d’habiter le monde. J’avais été frappée de plein fouet par Just Kidstranscendée par M Train, alors son dernier opus était une évidence.

C’est un texte hybride et déconcertant : le récit d’un séjour à Paris, qui est l’occasion d’une réflexion sur l’inspiration, faite de sérendipité et de hasards, de petites choses sans lien que l’esprit se met à tricoter : de l’écriture en voyage, on passe à l’écriture comme voyage, le texte nous menant là où on n’avait pas prévu d’aller au départ. La deuxième partie est une longue nouvelle un peu étrange, écrite au cours de ce séjour, et dans laquelle le lecteur attentif pourra retrouver des traces des circonstances de l’écriture ; un épilogue, dans lequel Patti Smith se rend dans le sud de la France, invitée par la fille d’Albert Camus. Le tout est mêlé de photographies et de reproductions de manuscrits.

C’est encore une fois bouleversant de beauté, et inspirant : cette attention à tout, parce que tout peut faire naître autre chose : une lecture, un oiseau, un film sur lequel on tombe par hasard en cherchant autre chose, un lieu, un souvenir. Patti Smith parle à merveille de cette mystérieuse alchimie de l’écriture, où le hasard se mue en nécessité signifiante, lorsque le livre qu’on a pris par hasard sur la pile, c’est exactement celui qu’il nous fallait. La vie de Patti Smith est une vie peuplée de synchronicités, et on imagine bien combien cela a fait écho en moi, tout comme lorsqu’elle arpente Paris et parle merveilleusement bien de saint-Germain-des-prés. A vrai dire, ce texte lui-même a fonctionné sur moi comme une synchronicité : lumineux, il est traversé de bout en bout par l’isotopie de la lumière, et je l’ai lu alors que j’étais moi-même en train de travailler sur ce thème. C’est de saison, me direz-vous, et vous aurez raison, mais tout de même.

Je ne peux donc que vous conseiller de vous précipiter sur ce texte bouleversant de beauté et de poésie et, tiens, pourquoi pas, de l’offrir !

Dévotion
Patti SMITH
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard
Gallimard, 2018

M Train, de Patti Smith

M TrainMon chez-moi est un bureau. L’amalgame d’un rêve. Mon chez-moi ce sont les chats, mes livres, et mon travail jamais fait. Toutes les choses disparues qui, un jour peut-être, m’appelleront. Peut-être ne pouvons-nous pas tirer de chair de la rêverie, pas plus que nous ne pouvons aller y chercher un éperon poussiéreux, mais nous pouvons assembler le rêve lui-même et le ramener dans son entier.

Vu le choc (positif) qu’a été pour moi Just Kidsj’avais bien évidemment très envie de lire ce nouveau texte de Patti Smith, surtout après son passage dans 21cmoù je l’avais trouvée à la fois émouvante, inspirante et un peu étrange. J’ai failli louper le coche et passer à la Rentrée Littéraire sans l’avoir lu, mais l’autre soir, pas grand chose ne m’inspirait vraiment, tout me tombait des mains (même Paul et Siri : ça m’a inquiétée), et ce texte s’est rappelé à mon souvenir. J’ai attrapé ma tablette, l’ai téléchargé, et je m’y suis plongée avec délices.

Dans ce texte, autoportrait plus qu’autobiographies, Patti Smith nous livre, en 18 « stations », la cartographie de son existence. Son quotidien, sa vie, son amour total et absolu pour la littérature.

Déconcertant dans sa forme, ce petit texte évite les écueils de l’autobiographie traditionnelle, et notamment celui d’une linéarité parfois ennuyeuse. Pas de récit chronologique ici, le fil narratif est ténu, remplacé par des motifs obsédants qui reviennent sans cesse et lui donnent son unité. Le café, dont Patti Smith fait une consommation effrénée. Le voyage. Le rêve et la rêverie. La perte : perte des êtres chers, puisque le livre est hanté par son mari décédé, perte des objets, qui disparaissent parfois de manière inexpliquée, perte des lieux qu’elle aime. Peut-être, alors, cherche-t-elle ici à trouver ce qu’elle appelle « la vallée des choses disparues ». Ce qui aurait pu, aussi, être un titre.

Cela donne un texte au sens étymologique : comme dans un tissu, les fils thématiques se tiennent serrés les uns aux autres, s’entrecroisent sans cesse, et l’ensemble marche en équilibre entre le rêve et la réalité, le passé et le présent, dessinant la carte intime de l’auteure. Artiste complexe et complète, Patti Smith peint, photographie (nombre de clichés illustrent le texte), écrit — beaucoup, dans un petit carnet Moleskine qui ne la quitte pas. Sa vie est dédiée aux livres et aux auteurs, dans un rapport presque obsessionnel et poétique ; plus étonnant (encore que) elle est également une très grande amatrice de séries policières.

Un livre passionnant et inspirant : ici la poésie est partout, dans la moindre respiration, dans le moindre geste. Patti Smith habite poétiquement le monde. Et c’est formidable !

M Train
Patti SMITH
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard
Gallimard, 2016

21cm de plaisir avec Augustin Trapenard

21cmJ’ai bien compris un truc : il n’y a que la taille qui compte […] Rien n’est assez grand pour la littérature.

Si vous n’avez pas suivi, il se trouve que je suis en froid avec Canal+, chaîne sur laquelle je n’ai pas ne serait-ce que zappé depuis le 1er septembre. Mais. Cas de conscience : je voulais absolument voir cette nouvelle émission, d’autant plus que j’en ai lu le plus grand bien comme le plus grand mal. Bref, j’ai profité du mois gratuit proposé par mycanal pour y jeter un oeil (consciente du fait que si j’avais un coup de foudre, j’étais mal attendu qu’il est hors de question que je m’abonne, mais c’est une autre histoire).

Bref, 21cm est la nouvelle émission littéraire de Canal+, présentée par Augustin Trapenard, et si le titre vous fait penser à tout autre chose qu’à une émission littéraire, ce n’est pas que vous avez l’esprit mal placé, c’est fait pour, comme nous l’explique le prégénérique de la première, sous forme de passage de relais drôlissime entre un Frédéric Beigbeder à l’agonie au fond de son lit, mesurant la taille d’un roman de Salinger, et le sémillant Augustin.

Le ton est donné : on est bien dans une émission littéraire, mais dans le genre plutôt rockn’roll, et d’ailleurs l’invitée fil rouge de cette première n’est autre que la divine Patti Smith, que l’on retrouvera, après son portrait en images, à trois occasions sous forme d’entretiens. Un premier, extérieur jour, nous propose une promenade dans le cimetière du Montparnasse, à la recherche des tombes des auteurs qui lui tiennent à coeur. Un deuxième, intérieur jour, est filé directement chez Augustin, au milieu des milliers de livres de sa bibliothèque et sous l’oeil de son chien Jeff : l’occasion, comme entre amis, de chanter ensemble Because de Night ; et, tradition très sympathique, Augustin offre un livre à tous les gens qui passent chez lui : pendant que Patti choisit (ce sera Le Funambule de Genet), Jeff bouffe en loucedé les pâtisseries orientales qui étaient sur la table basse. Enfin, séquence intérieur nuit, plus intimiste.

Très séquencée, l’émission propose entre ces entretiens des pastilles qui permettent de garder un rythme soutenu et dynamique : les conseils de lectures en 21 secondes et filmés par eux-mêmes de gens aussi divers que Marc Lavoine, Karl Lagerfeld, Nora Hamzawi ou encore Joann Sfar, une battle avec Antoine de Caunes qui nous permet au passage d’admirer les tatouages d’Augustin, et une petite séquence « révisez vos classiques » qui montre l’actualité de ces derniers, ici en mettant en parallèle Donald Trump et certains personnages de méchants chez Dickens.

L’émission se termine avec la dédicace de l’invité.

Verdict ? Et bien vous l’aurez compris, j’ai adoré. C’est le type d’émissions culturelles dont je voudrais plus à la télévision, dans le même style GlamRock intelligent et mordant que l’on trouve dans des revues comme Vanity Fair : à la fois drôle et émouvante, rythmée, décalée, 21cm apporte vraiment quelque chose de nouveau qui change des habituelles émissions en plateau, passionnantes mais parfois un peu planplan (entendons-nous bien : je ne me lasserai jamais de François Busnel, Christophe Ono-dit-Biot et Eric Naulleau, mais ça fait du bien de changer un peu de concept, de temps en temps). Augustin Trapenard est en outre un interviewer hors pair, qui a l’art de la question qui fait mouche, passant du léger au profond et abordant avec son invitée des sujets aussi divers que la poésie, la photo, la mort avec des questions qui ont l’air d’être improvisées au gré des circonstances. Et puis, on voit qu’il s’amuse follement et ça, ça n’a pas de prix !

Mon seul regret est finalement que cette émission ne soit pas disponible pour tous, puisqu’à la fin de mon mois d’essai je ne pourrai plus la regarder, sauf si comme je l’ai entendu elle est mise en ligne sur Dailymotion (il y en a pour l’instant de très larges extraits) (oui parce que je ne suis pas toquée au point de m’abonner juste pour cette émission, aussi excellente soit-elle) (déjà que je dis du bien de Canal+ dans un article, on ne va pas abuser). En fait, c’est typiquement le genre de choses que je verrais bien sur Paris Première !

Just Kids, de Patti Smith

just kidsêtre artiste, c’est voir ce que les autres ne peuvent voir.

Lorsque j’ai visité l’exposition consacrée à Robert Mapplethorpe au Grand Palais, je n’ai évidemment pas pu m’empêcher de m’offrir ce texte de Patti Smith, qui relate leurs vies.

Deux enfants, tous deux nés un lundi.
Deux enfants qui ont, très tôt, la vocation artistique.
Robert et Patricia.
Deux itinéraires qui vont se croiser, pour ne plus jamais se séparer.
Amants, amoureux, amis, frère et soeur, artiste et muse (dans les deux sens), ils sont tout à la fois.

Le texte commence avec la mort de Robert Mapplethorpe, issue tragique qui planera sur tout le récit. On commence dans les larmes, avant de se plonger dans l’univers singulier des deux artistes, d’abord parallèles. Dès l’enfance, on note chez Patti Smith un amour inconditionnel des livres et des mots, un désir de dire les choses, une grande imagination, le tout teinté de mysticisme, avec l’idée que la vocation d’artiste est comme la vocation religieuse : il faut être appelé. Ce motif religieux, on le retrouve d’ailleurs chez Mapplethorpe, fasciné par la religion catholique dans laquelle il a été élevé, mais fasciné surtout pour des raisons esthétiques.

Et puis, ces deux enfants, devenus grands mais toujours enfants finalement, se rencontrent à New-York, tombent amoureux, ne se quittent plus. C’est la vie de bohême, ils n’ont pas un rond mais ils sont heureux, chacun créant aux côtés de l’autre. Chez eux, l’amour se nourrit de l’art, et inversement. Ils galèrent bien sûr, et c’est là un des « enseignements » (si je puis dire) du livre : ne pas perdre foi en sa vocation. Pourtant, Mapplethorpe apparaît très vite comme un artiste torturé par sa nature duelle et la lutte entre le bien et le mal, se posant des questions sur son identité à mesure qu’il prend conscience de son homosexualité, ses thèmes et ses techniques de travail évoluant en même temps que lui, et c’est ce qui m’a le plus fascinée dans ce texte : voir Mapplethorpe travailler, son imaginaire esthétique sado-masochiste et pornographique s’affinant à mesure qu’il avance. D’abord rétif à la photographie, il préfère le dessin et les collages à base d’images découpées dans des magazines gay, et puis il veut faire ses propres photographies car il ne trouve pas ce qu’il cherche, et petit à petit elle devient pour lui une fin en soi. Patti, quant à elle, passe progressivement de l’écriture de poèmes à la chanson.

Ils finissent par se séparer, mais mêmes séparés ils sont toujours ensemble, et c’est là le noeud de cette relation indéfinissable et fascinante, toute en contradiction. Patti Smith et Robert Mapplethorpe : deux âmes jumelles ?

Autour de ces deux artistes, l’ébullition et l’effervescence du New-York des années 70 où tout semble possible, un tourbillon de génies de la musique, de la littérature, de l’art. Le sexe, la drogue et le Rock n’ Roll, le tout par de nombreux aspects me rappelant beaucoup Beautiful Peopled’autant qu’on y croise parfois les mêmes personnes.

Le texte est illustré de nombreuses photographies, instantanés de cette vie hors du commun.

Un texte qui m’a enchantée, passionnée, transportée et inspirée !

Just Kids
Patti SMITH
Denoël 2010 (Folio Gallimard 2013, édition augmentée)