Souvenirs dormants, de Patrick Modiano

Souvenirs dormants, de Patrick ModianoUn jour, sur les quais, le titre d’un livre a retenu mon attention, Le Temps des rencontres. Pour moi aussi, il y a eu un temps des rencontres, dans un passé lointain. A cette époque, j’avais souvent peur du vide. Je n’éprouvais pas ce vertige quand j’étais seul, mais avec certaines personnes dont justement je venais de faire la rencontre. Je me disais pour me rassurer : il se présentera bien une occasion de leur fausser compagnie. Quelques-unes de ces personnes, vous ne saviez pas jusqu’où elles risquaient de vous entraîner. La pente était glissante.

Cela faisait trois ans, soit depuis qu’il a été couronné par le prix Nobel de littérature, que l’on attendait que Patrick Modiano poursuive son lent travail d’exploration de la mémoire et des souvenirs. C’est chose faite avec ces très troublants Souvenirs dormants, dont le titre m’a tout de suite fait penser à mon conte fondateur : comment alors résister à ce petit texte ?

Il s’agit donc d’un livre de souvenirs des gens rencontrés, et notamment des femmes mais pas uniquement — des noms et des êtres aujourd’hui disparus, évanouis, enfuis, oubliés, et qui font une dernière apparition.

Dire que ce texte est totalement modianesque n’éclairera sans doute pas beaucoup, et pourtant : on y retrouve bien sûr les thèmes obsédants de l’auteur, le passé et la mémoire, qui s’échappent toujours, une temporalité un peu floue, qui ne suit pas l’ordre chronologique mais adopte celui du surgissement aléatoire du souvenir et des fantômes qui resurgissent, comme le plan lumineux du métro, métaphore qui revient à plusieurs reprises ; un Paris labyrinthique et intime dans lequel erre le narrateur à la poursuite de lui-même, des personnages mystérieux surgis d’un passé enfui — mystérieux voire, pour certains, un peu louches, à la marge. Souvenirs Dormants est donc une pièce de plus au puzzle que constitue l’oeuvre de Modiano, développant notamment tout un pan qu’il ne me semble pas avoir déjà trouvé chez lui (mais je n’ai pas tout lu), autour de la spiritualité et de l’occulte, une société secrète autour de Georges Ivanovitch Gurdjieff, mais revenant aussi sur des faits racontés ailleurs et tissant un réseau intertextuel avec d’autres de ses romans, et notamment Quartier PerduDu coup, on s’interroge face au brouillage référentiel : qui parle ? Modiano lui-même ? Jean D ? Quelqu’un d’autre ? A qui sont ces carnets dont il parle ? Le lecteur part à la chasse aux indices. Et c’est, forcément, vertigineux.

Un roman au charme absolu qui ravira bien sûr les adeptes de l’auteur. Pour ceux qui ne l’ont jamais lu, je déconseille tout de même de commencer par celui-là , car très codé et intertextuel, il risquerait de les perdre, et ce serait dommage de louper sa rencontre avec ce magnifique auteur !

Souvenirs Dormants
Patrick MODIANO
Gallimard, 2017

Allez lire l’article de Galléa, modianophile absolue !

Discours à l’Académie suédoise, de Patrick Modiano

discours à l'académieC’est la première fois que je dois prononcer un discours devant une si nombreuse assemblée et j’en éprouve une certaine appréhension. On serait tenté de croire que pour un écrivain, il est naturel et facile de se livrer à cet exercice. Mais un écrivain – ou tout au moins un romancier – a souvent des rapports difficiles avec la parole. Et si l’on se rappelle cette distinction scolaire entre l’écrit et l’oral, un romancier est plus doué pour l’écrit que pour l’oral. Il a l’habitude de se taire et s’il veut se pénétrer d’une atmosphère, il doit se fondre dans la foule. Il écoute les conversations sans en avoir l’air, et s’il intervient dans celles-ci, c’est toujours pour poser quelques questions discrètes afin de mieux comprendre les femmes et les hommes qui l’entourent. Il a une parole hésitante, à cause de son habitude de raturer ses écrits. Bien sûr, après de multiples ratures, son style peut paraître limpide. Mais quand il prend la parole, il n’a plus la ressource de corriger ses hésitations.

C’est un exercice de style dont Modiano se serait sans doute passé, lui qui est si mal à l’aise avec l’oral. Mais tout nobélisé doit s’y plier : le discours de réception devant l’académie suédoise, à Stockholm. Beaucoup des discours de ses prédécesseur sont restés dans les annales : je pense à celui de Camus, je pense à celui de Doris Lessing.

Pour un écrivain, c’est surtout le moment de nous faire partager sa conception de la littérature et du monde.

Touchant et émouvant, ce discours de Modiano est totalement lui, de l’affirmation du romancier comme être d’écrit et non d’oral et de l’écriture comme activité solitaire, au rôle du lecteur, qui en sait finalement plus que l’auteur sur l’oeuvre. Modiano parle de l’Occupation et de l’importance de son époque pour un écrivain, même si la littérature a toujours quelque chose d’intemporel. Il affirme son amour de la ville et de Paris. Il explique que l’écriture est une lutte contre l’oubli.

Ce discours est avant tout un texte magnifique, d’une grande simplicité et d’une grande modestie, sur la littérature et ce que c’est que d’être écrivain. Un texte à lire et à relire, ou à revoir (j’avoue que la vidéo m’émeut beaucoup) :

Discours à l’Académie suédoise
Patrick MODIANO
Gallimard, 2015

(Egalement en intégralité sur le site de l’académie mais j’avais envie de l’avoir dans ma bibliothèque)

Instantané #21 (vivent les jours fériés)

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Hier, nous étions le onzième jour du onzième mois, et c’était un jour férié. Jour, donc, volé à la pesanteur du quotidien (ou, plutôt, jour que ne nous vole pas la pesanteur du quotidien), jour où l’on peut prendre son temps, paresser, faire des choses dont la routine habituelle nous empêche de profiter. Temps riche, temps plein, car temps profité.

A 11h11 (du matin), je buvais un café en lisant le dossier sur Modiano dans le Lire du mois de novembre !

EnnaBy Enna

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, de Patrick Modiano

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartierLa seule chose qui l’avait préoccupé après la perte du carnet c’était d’y avoir mentionné son nom à lui, et son adresse. Bien sûr, il pouvait ne pas donner suite et laisser cet individu attendre vainement au 42, rue de l’Arcade. Mais alors, il resterait toujours quelque chose en suspens, une menace. Il avait souvent rêvé, au creux de certains après-midi de solitude, que le téléphone sonnerait et qu’une voix douce lui donnerait rendez-vous. Il se rappelait le titre d’un roman qu’il avait lu : Le Temps des rencontres. Peut-être ce temps-là n’était-il pas encore fini pour lui. Mais la voix de tout à l’heure ne lui inspirait pas confiance. A la fois molle et menaçante, cette voix. Oui.

Cet été, à Londres, j’avais lu Quartier Perduet j’ai trouvé très amusante, lorsque le dernier roman de Modiano est paru, la proximité des deux titres. Ravie que l’auteur ait retrouvé son plan de Paris, je ne pouvais qu’avoir envie de le lire : la coïncidence était trop croquignolette pour ne pas être un signe (de quoi, le mystère reste entier). Il était donc sur ma liste de lecture, mais je dois avouer que l’attribution du Prix Nobel à notre écrivain a quelque peu accéléré ma lecture.

Tout commence par un coup de téléphone : Jean Daragane, écrivain de son état, a perdu il y a quelque temps son carnet d’adresse, ce qui n’est d’ailleurs pas grave vu qu’il n’appelait plus les gens dont le numéro était consigné. Mais l’homme qui l’a retrouvé est assez insistant, et tient absolument à le lui rendre en main propre. Pas par altruisme : un des noms du carnet a attiré son attention, et il voudrait en savoir plus…

C’est un début de polar que nous avons là, et pendant quelques pages, on pourrait y croire. Mais nous sommes chez Modiano, et l’apparence ne fait pas l’essence. Si enquête il y a bien, elle est intime : elle ne vise pas à trouver un quelconque meurtrier, mais le passé et la mémoire, qui s’échappent toujours, « comme des bulles de savon ou des lambeaux d’un rêve qui se volatilisent au réveil ». Les couches temporelles se superposent, on s’y perd parfois, et à mesure que le personnage déambule dans Paris, le passé qu’il croyait enfoui resurgit soudainement, les fantômes réapparaissent, redonnant vie à ce que l’on avait oublié, volontairement ou non. Les preuves s’accumulent : dossiers, photos, témoignages. Le souvenir passe par le travail de l’écriture, comme des bouteilles à la mer. Les lieux. Paris se déploie sous nos yeux. Il y aurait tout un travail géocritique à faire sur le Paris de Modiano.

Un roman court, où l’on aime se perdre, et que je comparerais à une allumeuse, car nombre de fils narratifs restent en suspens : bien vite, le narrateur délaisse le présent pour le passé. Mais ce qu’il nous donne, sans aucun doute, est plus riche que ce qu’il nous refuse. Une petite musique que l’on reconnaît de roman en roman, une nouvelle variation sur la mémoire et l’oubli !

Lu par Jérôme, Noukette

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier
Patrick MODIANO
Gallimard, 2014

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By Herisson

Edit : heureusement que Galéa est attentive et m’a signalé mon lapsus dans le titre (j’avais écrit Pour que tu ne ME perdes pas dans le quartier). Lapsus très modianesque, on va dire…

Quartier Perdu, de Patrick Modiano

Quartier perduJe suis comme la plupart des gens qui ont croisé dans leur vie un écrivain : ils croient ensuite se reconnaître dans ses livres, les présomptueux…

Autre roman qui m’a accompagnée dans mes heures de lecture à Londres. Coïncidence amusante : il parle d’un écrivain français ayant immigré à Londres (j’ai hésité à faire pareil) et revenant à Paris…

En effet, le narrateur, Ambrose Guise, qui écrit des romans policiers, vit à Londres depuis 20 ans, et a même pris la nationalité britannique. Depuis lors, il n’est pas revenu à Paris, mais une rencontre avec son éditeur japonais lui en donne l’occasion, et il se met alors en quête de son passé…

Le narrateur est auteur de romans policiers, et le roman que nous lisons tient beaucoup du polar. Mais c’est Modiano, et bien évidemment, ce n’est pas simplement un polar : c’est, avant tout, la quête d’identité d’un homme, quête qui passe par l’écriture et le conduit à se replonger dans les événements qui l’ont conduit à quitter la France 20 ans plus tôt, alors qu’il s’appelait encore Jean Dekker. Ces événements, lui les connaît, et pourtant les documents qu’il consulte les éclairent d’un jour nouveau, et c’est par ce biais essentiellement que le lecteur reconstitue le puzzle, au fur et à mesure que surgissent les fantômes et les secrets. Et des fantômes, il y en a, à commencer par la ville elle-même, dans laquelle erre le narrateur qui ne la reconnaît plus et qui tente de ramener à la vie le Paris de son passé, celui des fêtes et des soirées arrosées avec des gens disparus depuis. Paris, ville lumière, se surimpose sur un Paris gris et triste, accablé de chaleur, où les lieux ne sont plus eux-mêmes, dans une ambiance très particulière…

Un roman très intrigant, magistralement maîtrisé, qui se lit assez vite et que je conseille fortement !

Quartier Perdu
Patrick MODIANO
Gallimard, 1984 (Folio, 1988)

Lu par Brize