Réinventer l’amour, de Mona Chollet : une révolution permanente

Les mêmes dispositions légèrement monomaniaques inspirent mes tendances casanières et mon penchant pour l’exclusivité amoureuse. C’est le même goût d’une intimité sensuelle, le même pari d’une abondance cachée là où un regard superficiel ne voit que la monotonie, le même désir d’approfondissement infini, la même confiance dans des processus invisibles et mystérieux qui demandent seulement qu’on croie en leur existence, qu’on les laisse advenir, qu’on accepte de se laisser porter. L’écriture, aussi, qui vous emmène toujours un peu ailleurs que là où vous croyiez aller, qui fait surgir sous vos doigts une trame inattendue, m’a appris qu’on avait tort de redouter que les sources intérieures se tarissent, que ce soit dans un processus de création solitaire ou dans un dialogue amoureux et sexuel.

Evidemment. L’amour est mon sujet. C’est même ma mission de vie, quelque part. Je ne pouvais donc pas passer à côté de ce nouvel essai de Mona Chollet, mais je l’ai commencé avec une pointe d’appréhension. Parce que, si j’ai profondément apprécié Sorcières. La puissance invaincue des femmes et Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique j’ai détesté Beauté Fatale, qui était justement sur un sujet que je maîtrise bien puisqu’il a longtemps été mon sujet de recherches. Bref, j’étais méfiante, et j’avais un peu peur que, comme c’est à la mode, Mona Chollet ne jette aux orties l’amour et notamment l’amour hétérosexuel. Mais pas du tout.

Au contraire, même : c’est un éloge de l’amour, le vrai, et d’un amour hétérosexuel qui serait réellement profond, salvateur, une révolution permanente qui, au lieu de se laisser abîmer par le patriarcat, en serait au contraire la force de destruction. Elle s’attache donc, dans cet essai, à montrer en quoi le patriarcat sabote l’amour : d’abord par la mise en place de tout un arrière-plan culturel où les difficultés, l’amour tragique sont valorisés, dans le temps même où on refuse d’aller voir ce qui se passe après, le quotidien, l’intimité ; ensuite par la sublimation de l’infériorité féminine, qu’elle soit physique, professionnelle ou économique, alors que d’un autre côté on justifie la violence masculine ; de plus, on voit comment la place de l’amour est déséquilibrée : les femmes sont encouragées à y voir un but ultime, un essentiel, alors que les hommes au contraire doivent s’en détacher, et on aboutit à une société où les femmes elles-mêmes jouent les indifférentes pour ne pas faire peur avec leur sentimentalité ; enfin, elle aborde la question de la dépossession du corps, et de la nécessité pour les femmes de redevenir sujet de leur désir (ce qui est exactement le sujet de ma table ronde de l’autre jour, j’intégrerai donc ses réflexions dans ma version écrite).

Cet essai à nourri tellement de réflexions chez moi qu’encore une fois, j’aurais de quoi écrire tout un livre (je le ferai sans doute, un jour). En tout cas, c’est un texte vraiment passionnant, qui pose les bonnes questions, le bon diagnostic, avec une véritable objectivité et évite de confondre les hommes et le patriarcat, qui pousse à l’auto amputation des deux sexes. Il s’agit donc de se débarrasser de toutes ces chaînes, de redéfinir, redéployer, approfondir l’amour hétérosexuel dans le sens où l’amour, c’est vouloir le bien de l’autre, son bonheur, sa croissance, et pour cela, il faut lui redonner sa place centrale dans la vie, des hommes comme des femmes.

Il manque peut-être à cet essai un petit chapitre conclusif, et quelques ouvertures, mais vraiment, je ne l’ai pas lâché. Le deuxième chapitre sur les violence m’a évidemment mise en colère, mais dans l’ensemble, j’ai plutôt été enchantée par cet essai, qui tout en montrant les problèmes tels qu’ils sont, n’est pas du tout pessimiste ! Et j’y ai pioché une belle bibliographie !

Réinventer l’amour. Comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles
Mona CHOLLET
Zones, 2021

L’Evangile selon Marie (trilogie) de Nicoleta Esinencu : paroles de femmes

Au commencement était le Verbe
et le Verbe était la Lumière véritable qui illumine
et l’homme accapara le Verbe
et depuis l’homme ne cesse d’écrire des livres sur la vierge qui enfanta
et il écrit que celui qu’elle enfanta était appelé le fils de dieu
et que l’homme lui-même était dieu

Et si on réécrivait certains chapitres de la Bible, en redonnant la parole aux femmes ? C’est le projet de Nicoleta Esinencu, avec cette trilogie.

Trois textes constituent donc ce livre : L’Evangile selon Marie, dans lequel alternent chapitres bibliques et témoignages de femmes qui racontent les violences qu’elles ont subies ; L’Apocalypse selon Lilith, dans lequel c’est Lilith qui apparaît lors du Jugement Dernier afin d’amener le règne de la femme ; enfin L’Arche de Noréa, dans lequel l’Arche a été volée par l’homme.

L’idée de départ est très intéressante : la réappropriation du Verbe, l’alternance de réécritures de passages bibliques et de témoignages de femmes sur leur vécu, l’absence de considération, le mariage, les enfants, les violences, vraiment, j’aime l’idée. Mais. Mais c’est un texte qui m’a dérangée idéologiquement, car c’est un texte de vengeance. La colère est saine, mais elle aboutit à une violence qui me gêne car elle n’est rien d’autre finalement que la continuation du travail de sabotage et de séparation du patriarcat, mais par d’autres moyens, et mêler Marie-Madeleine (puisque c’est elle la Marie du premier évangile) à cette entreprise alors qu’elle incarne au contraire les énergies de réconciliation et d’harmonie me crispe un peu. Malgré quelques passages un peu plus doux, j’ai trouvé l’ensemble très « vengeur » et même si je comprends, je ne consens pas.

Donc l’idée était vraiment très intéressante, mais je n’ai globalement pas aimé le traitement. Après c’est évidemment un problème de positionnement féministe qui n’est ici pas le mien, et ayant moi-même un évangile selon Marie-Madeleine en chantier depuis mille ans ça a contribué à ma gêne…

L’Evangile selon Marie
Nicoleta ESINENCU
Traduit du roumain (moldave) par Nicolas Cavaillès
L’Arche, 2021

La femme solaire, de Paule Salomon : vers la fin de la guerre des sexes ?

Le point de départ de ce livre est une intuition simple et essentielle : toute femme est dépositaire d’une pépite d’or authentique qui lui permet d’illuminer la vie humaine, la sienne et celle de l’homme, à condition qu’elle veuille bien se donner la peine de la révéler. Toute femme est enceinte d’un soleil. Une compréhension intime, originelle permet à la femme d’accéder au cœur d’elle-même, à son essence, à une émanation d’ordre subtil. Cette essence féminine se communique par une vibration de vie et d’âme qui parle directement à la nature de l’homme et le polarise vitalement, affectivement et spirituellement. La flèche de développement de la femme ne va pas seulement de l’intérieur vers l’extérieur mais de l’extérieur vers l’intérieur dans l’affirmation de son identité. Au moment où les valeurs ont besoin de refleurir dans les déserts du confort et du stress, un visage de femme se dessine en pointillé dans le schéma du futur ; il inspire et introduit les changements de valeurs dans la civilisation. 

On m’avait conseillé cet essai lorsque j’étais en train d’écrire le Truc, mais la bibliographie de ce projet était tellement exponentielle que si j’avais lu tout ce qu’on m’a conseillé, je ne m’en serais jamais sortie, et celui-ci est passé à la trappe, jusqu’à ce que je retombe dessus « par hasard » l’autre jour, et que j’estime que c’était le bon moment d’y jeter un œil. Je pense d’ailleurs que j’ai bien fait d’attendre, car il constitue une sorte d’aboutissement de mes recherches et réflexions récentes, ou plutôt l’éclosion consciente de ce que j’avais toujours pensé intuitivement, mais qu’il y avait peut-être certaines réponses vers lesquelles je devais cheminer moi-même.

L’idée de départ est celle du changement de paradigme dans la civilisation auquel on assiste actuellement, même s’il ne se fait pas sans heurts : la reconquête par les femmes de leur essence, qui engendre un nouveau rapport plus apaisé avec l’homme, une réconciliation qui finira par aboutir à une civilisation éclairée, dans laquelle les deux polarités masculines et féminines seront en harmonie, à la fois sur le plan individuel et sur le plan historique. Il s’agit donc de voir comment se fait cette évolution, dans l’histoire de l’humanité, évolution qui est aussi celle de chaque femme : la civilisation de la coupe, avec une Grande Déesse Mère toute puissante, puis la civilisation de l’épée où règne un dieu mâle et où la femme est soumise, la femme révoltée, la femme éclairée, la femme lunaire, et enfin la femme solaire.

Cet essai m’a passionnée parce qu’il va au-delà du féminin et s’intéresse au couple, à l’amour, et donc aux hommes (pour qui le patriarcat est néfaste et destructeur aussi puisqu’il les coupe d’une part essentielle d’eux-mêmes), dans un idéal d’équilibre et d’harmonie. L’âge adulte, en somme, et le patriarcat est vu ici non seulement comme un complexe d’infériorité, mais comme une sorte de « crise d’adolescence ». Et pour l’auteure, nous sommes bien à un moment de bascule où le patriarcat s’effrite, arrivé à une impasse, mais où chacun n’a pas encore trouvé sa place, celle où chacun peut affirmer sa différence dans l’harmonie. L’idéal du couple et de l’amour devient celle de l’androgyne (du coup on en reviendrait à Platon) : un couple où chacun est en équilibre, la femme (solaire) ayant parfaitement intégré sa polarité masculine positive, l’homme (lunaire) ayant parfaitement intégré sa polarité féminine, et les deux se complétant parfaitement. Un parcours initiatique, qui se fait sur le plan des femmes et de leur histoire, mais aussi individuellement, et chacune reconnaîtra à quelle phase de son évolution elle en est !

Finalement, j’ai retrouvé dans cet essai ce qui est ma conviction depuis toujours, et au fondement de certains de mes textes, notamment ma petite série post-attentats Nous sommes les dieux (dont je me rends compte que je n’ai publié que le premier volet sur les 3 que j’ai écrits, désolée)  et surtout ma fan-fiction potterienne Les cinq leçons de Lucius MalefoyJe pense que c’est réellement dans l’air du temps, et que tout le monde gagnerait à se pencher sur cet essai, qui relit notre histoire et ses mythes à la lumière de la psychanalyse, et porte un message plutôt optimiste dont nous avons bien besoin !

La Femme solaire. La fin de la guerre des sexes
Paule SALOMON
Albin Michel, 1991 (Livre de Poche, 2001)

Sorcières, la puissance invaincue des femmes de Mona Chollet : malaises dans le patriarcat

A travers elle m’est venue l’idée qu’être une femme pouvait signifier un pouvoir supplémentaire, alors que jusque-là une impression diffuse me suggérait que c’était plutôt le contraire. Depuis, où que je le rencontre, le mot « sorcière » aimante mon attention, comme s’il annonçait toujours une force qui pouvait être mienne. Quelque chose autour de lui grouille d’énergie. Il renvoie à un savoir au ras du sol, à une force vitale, à une expérience accumulée que le savoir officiel méprise ou réprime. J’aime aussi l’idée d’un art que l’on perfectionne sans relâche tout au long de sa vie, auquel on se consacre et qui protège de tout, ou presque, ne serait-ce que par la passion que l’on y met. La sorcière incarne la femme affranchie de toutes les dominations, de toutes les limitations ; elle est un idéal vers lequel tendre, elle montre la voie. 

J’avais détesté Beauté Fatale et d’autres écrits de Mona Chollet sur la parure qui, en tant que spécialiste du sujet, me mettaient hors de moi à cause de leurs approximations et erreurs. Conséquence logique : j’évitais les écrits de cette auteure. Mais voilà, la figure de la sorcière me fascine depuis toujours, j’ai même envisagé d’en faire mon sujet de thèse et je sais que j’écrirai dessus, un jour : en fait, j’ai toujours pensé confusément que peut-être j’ai été une sorcière brûlée sur le bûcher dans une vie précédente, ou que j’ai eu une ancêtre qui l’a été (je ne suis pas remontée si haut dans mon arbre généalogique). Impossible donc pour moi de m’abstenir de lire cet essai, dont on parle beaucoup, nonobstant ma méfiance envers l’auteure.

Partant de la chasse aux sorcières comme guerre contre les femmes, et notamment les femmes dont la tête dépassait car pas assez dociles, trop libres et notamment sexuellement, bref, pas assez soumises aux hommes, l’auteure constate que la sorcière a non seulement été réhabilitée, mais incarne même une figure identificatoire pour certains mouvements féministes, et pas seulement les plus spiritualistes et ésotériques, en tant qu’elle représente une autre manière de voir le monde. Mais au-delà de ça, le vrai sujet de cet essai, c’est la postérité de la chasse aux sorcières, et la manière dont certains comportements et choix féminins, qui hier conduisaient au bûcher, sont encore condamnés mais de manière beaucoup plus insidieuse. Le premier chapitre s’intéresse à l’indépendance féminine et au célibat, le deuxième au refus de la maternité, le troisième à la vieillesse ; le quatrième montre la manière dont le patriarcat a domestiqué la nature et le naturel, et donc la femme, au nom du rationalisme.

Il faut bien le dire, le titre (surtout la deuxième partie) est déceptif et peut induire en erreur, dans la mesure où il ne correspond que peu au sujet réellement traité (ça m’étonnait aussi), et c’est vraiment dommage car cela apparaît comme du racolage, du surf sur une tendance, dont l’essai lui-même n’a absolument pas besoin tant il est passionnant (oui, vous avez bien lu). J’ai parfois été en léger désaccord (notamment sur le premier chapitre qui me semble un peu trop ramener le fait d’être en couple à une soumission aux diktats de la société et trop oublier l’amour), j’ai regretté que certains points ne soient pas davantage approfondis (toute la dimension sexuelle par exemple est trop peu analysée, je soupçonne Mona Chollet de ne pas être très à l’aise avec le sujet), mais c’est précis, étayé, analysé, nourri de nombreuses références notamment littéraires (ce qui est aussi un problème : j’ai noté trop de choses que j’ai envie de lire) et cela ouvre de nombreuses pistes de réflexion sur beaucoup de sujets essentiels touchant aux choix : le chapitre sur la maternité notamment est extrêmement intéressant.

L’essai est d’autant plus réussi, finalement, qu’il prend une dimension personnelle : loin du ton péremptoire que je lui avais reproché, Mona Chollet est beaucoup plus nuancée, accepte ses contradictions et s’abstient de donner des leçons, y compris sur l’apparence. J’ai noté un certain infléchissement de sa pensée vers une certaine forme d’essentialisme, même si elle s’en défend énergiquement : le fait est que la haine des femmes (ou plutôt du pôle féminin) vient bien de ce qu’elles incarnent une autre manière de voir le monde, qui lutte pour prendre sa place.

Un essai essentiel, car il pointe la nécessité d’un changement de paradigme dans la civilisation, qui n’est peut-être pas si loin que ça d’advenir.

Sorcières, la puissance invaincue des femmes
Mona CHOLLET
La Découverte, 2018

 1% Rentrée littéraire 2018 – 24/6

Dis Papa, c’était quoi le patriarcat ? D’Anne Larue

Anne LarueC’est une légende. Enfin ! Toutes ces histoires de grands hommes, de guerres et de cavaliers ! Leurs dieux ! Leurs mythes ! Leur conception épouvantable de la mort ! Heureusement qu’il s’agit d’une légende. La civilisation patriarcale n’a jamais existé.

Imaginons un monde, dans quelques milliers d’années, où la civilisation patriarcale s’est écroulée depuis tellement longtemps qu’elle est étudiée par les archéologues — au même titre que les civilisations aztèque ou minoenne — quand elle n’est pas, tout simplement, considérée comme un mythe, comme l’Atlantide. C’est à partir de ce point de vue décalé qu’Anne Larue examine les caractéristique de cette civilisation, afin de montrer qu’elle n’est ni universelle ni éternelle, bien qu’elle essaie de nous faire croire le contraire.

Malgré ce point de départ qui peut apparaître un peu farfelu, cet essai est tout ce qu’il y a de sérieux et de passionnant : l’écart effectué quant au point de vue permet d’examiner de manière objective le fonctionnement de ce qu’Anne Larue appelle « civilisation patriarcale » et d’en faire la critique. L’idée force est celle que le patriarcat n’est qu’un moment de l’histoire, n’a pas toujours existé et, du coup, peut disparaître ; il n’est pas non plus universel. Une fois que l’on a compris que le patriarcat existant partout, de toute éternité pour toute l’éternité, idée ancrée même chez Beauvoir, n’est qu’un leurre, on peut examiner son fonctionnement : la manière dont le panthéon artistique et la littérature véhiculent l’idéologie patriarcale et fonctionnent sur le mode de la propagande, la question de la religion, celle de la langue, et la façon dont la science-fiction semble miner les fondements de cette idéologie. Anne Larue montre la fragilité de la civilisation patriarcale, démonte ses ressorts, et envisage une porte de sortie.

Un essai donc résolument passionnant et stimulant, sur lequel j’ai néanmoins des réserves (idéologiques plus que méthodologiques), d’ensemble et de détail. D’abord, Anne Larue occulte totalement la question de la sexualité et du désir, qui me semble pourtant fondamentale, ce qui me dérange d’autant plus que certains passages montrent un soupçon envers la « norme hétérosexuelle », soupçon qui a tendance à me donner des vapeurs ; c’est moins prononcé que chez certaines féministes extrémistes, mais c’est là, en creux. Or, il me semble que cette question de la sexualité (hétérosexuelle donc) méritait d’être analysée et approfondie ; juste un exemple : Anne Larue pose la question des films d’action, que selon elle les « filles » devraient refuser de voir lorsqu’elles mettent en scène des héros masculins exsudant la testostérone par tous les pores, et l’auteure part d’ailleurs du principe qu’elles ne les voient que pour faire plaisir à leur chéri ; pourtant, personnellement, j’ai tendance à préférer Indiana Jones à Lara Croft pour la bête raison qu’Harrison Ford me fait plus d’effet qu’Angelina Jolie, et je ne vais donc pas arrêter de regarder des films avec des héros virils. En disant cela, j’ai l’impression d’être une traître à la cause et de soutenir le patriarcat. Non, c’est juste que j’aime les hommes et qu’il m’agrée fortement de mancrusher. Ensuite, deuxième problème, Anne Larue occulte également, assez largement, la question du religieux, ou plus exactement la question des monothéismes : elle s’appuie sur les travaux de Marija Gimbutas et parle (assez rapidement) des cultes de la Grande Déesse (je fais court : c’est plus complexe mais aurait néanmoins mérité d’être approfondi), par contre, jamais elle ne dit clairement (c’est en creux, mais ça mérite d’être dit clairement) cette chose qui est pourtant un enjeu de son essai : l’effondrement de la civilisation patriarcale ne peut passer que par l’effondrement des trois monothéismes (ou l’entraîner, à la limite, mais les deux sont intrinsèquement liés) ; parce que je veux bien que la littérature soit un enjeu de propagande patriarcale (au prix néanmoins de quelques analyses capillotractées) mais il me semble essentiel de dire que la religion l’est encore plus, ne serait-ce que parce qu’elles représentent toujours leur dieu comme un mâle. D’autre part, elle montre comment les différentes idéologies de domination se superposent pour mettre au sommet de la pyramide l’homme adulte blanc, et que finalement tous les autres (femmes, enfants, non-blancs) subissaient le même type de domination : ça, je l’ai analysé dans ma thèse, donc je suis d’accord sur le principe, néanmoins il serait bien de souligner, en ce qui concerne le sujet précis, que la prééminence du mâle est surtout marquée dans certains recoins de la planète où il n’est pas forcément blanc. Enfin, je suis très très perplexe concernant les questions linguistiques et l’invention de nouveaux pronoms neutres…

Mon paragraphe « réserves » est plus développé que l’autre, mais c’est parce que j’ai déroulé ma propre pelote idéologique qui n’est pas la même que celle de l’auteure. Mais j’insiste : cet essai est intéressant, ne serait-ce que parce qu’il pose les bonnes questions et permet de réfléchir au monde dans lequel nous vivons — et celui dans lequel nous voulons vivre. C’est en tout cas une première pierre, mais nombre de points mériteraient d’être développés et approfondis.

Dis Papa, c’était quoi le patriarcat ?
Anne LARUE
ixe, 2013