Psychologie de l’inconscient, de C. G. Jung : introduction à la méthode

Le fait en soi est proprement effrayant, que l’homme ait ainsi un côté d’ombre, d’ombre psychologique, qui ne comporte pas seulement — comme on se plairait à le penser — de petites faiblesses et des grains de beauté, mais qui préside aussi à des dynamismes franchement démoniaques. 

L’autre jour, prise d’une impulsion, je me suis dit « tiens, si j’en profitais pour relire Jung », et j’ai ressorti tout ce que j’avais de lui dans ma bibliothèque (moins que ce que je pensais d’ailleurs, et j’ai aussi ressorti d’autres livres sur d’autres sujets, on n’a pas fini). Et je n’ai pas commencé par celui qui est le plus intéressant, mais celui qui met au clair la méthode et constitue une introduction, parue pour la première fois en 1916 et moult fois reprise et enrichie par la suite. C’est donc un texte fondateur, dans lequel émerge une nouvelle théorie, en rupture avec Freud et avec Adler.

Après avoir expliqué le principe de la psychanalyse, Jung développe la théorie de l’éros de Freud puis la théorie opposée, celle de la volonté de puissance d’Adler : deux instincts primordiaux absolument opposés sur le plan du psychisme (Là où règne l’amour, la volonté de domination est absente, et là où la puissance prime, l’amour fait défaut. L’amour et la volonté de puissance sont l’ombre l’un de l’autre) et qui sont pourtant aussi opératoires l’un que l’autre pour expliquer un même cas, mais de manière contradictoire et excluante. Jung cherche donc comment on pourrait émettre une théorie qui permettrait de résoudre ces contradictions (qui sont au coeur même de la notion de névrose puisque le névrosé est celui dont le conscient et l’inconscient sont désunis et le tirent dans des directions différentes), et expose la question des types d’attitude, introverti/extraverti. Il s’intéresse ensuite à la question de l’inconscient collectif, avant d’exposer concrètement la méthode synthétique et ce qui est une de ses grandes découvertes : les archétypes (mais ce n’est pas dans cet essai qu’il développe). Il termine sur quelques généralités.

Un ouvrage fondateur donc, et même si certaines choses sont totalement dépassées (il entreprend par exemple de « guérir » un jeune homme homosexuel) l’essentiel reste intéressant et notamment cette part d’ombre en nous, qui échappe à notre contrôle et nous pousse parfois à faire le contraire de ce qu’on voudrait faire : Jung insiste bien sur les dangers de l’inconscient lorsqu’il y a désunion, alors que lorsque nous sommes dans notre intégrité il peut au contraire se montrer un précieux allié. D’où bien sûr, l’importance des rêves. Il y a aussi un passage très intéressant sur la notion de symbiose dans le couple, sur la crise de la quarantaine et… sur la survivance du paganisme au niveau des structures inconscientes, car il y a des choses que le christianisme est totalement incapable de dire (par exemple la question des archétypes féminins) : cela a fait tilt car je lisais cet essai en même temps que Les Dames du Lac et la synchronicité (concept jungien mais plus tardif) était parfaite. Mais pour les archétypes eux-mêmes (sujet qui est celui que je « dois » creuser) ce n’est pas dans cet essai qu’ils sont vraiment traités : ils n’y sont qu’abordés. De même, il ne traite pas du tout de la théorie des complexes, qui m’intéresse aussi.

Bref : un bon ouvrage d’introduction, assez clair et pédagogique, nécessaire je pense si on veut se lancer dans les études jungiennes pour comprendre d’où on part, mais ce n’est pas le plus intéressant de l’auteur.

Psychologie de l’inconscient
C. G. JUNG
8e édition préfacée, traduite et annotée par le Dr Roland Cahen
Georg, 1993

 

Alias Grace (Captive) de Sarah Polley et Noreen Halpern

Alias Grace (Captive) de Sarah Polley et Noreen HalpernOne need not be a Chamber—to be Haunted— 
One need not be a House— 
The Brain has Corridors—surpassing 
Material Place— […]
Ourself behind ourself, concealed— 
Should startle most— 
Assassin hid in our Apartment 
Be Horror’s least.
Emily Dickinson

Encore une série originale Netflix, adaptée comme La Servante écarlate (que je n’arrive pas à me résoudre à voir car je sais que ça va me mettre dans un état pas possible et très honnêtement je n’ai pas vraiment besoin de ça en ce moment) d’un roman de Margaret Atwood.

1859. Depuis 15 ans, Grace Marks est détenue au pénitencier de Kingston pour un meurtre commis alors qu’elle était une jeune fille, et pour lequel elle a échappé de peu à la peine de mort. Objet de curiosité, elle est une meurtrière célèbre, examinée par nombre de médecins pour trouver des réponses, et c’est au tour du docteur Simon Jordan de devoir établir un rapport…

Excellemment scénarisée et réalisée, la série ne peut que remuer profondément tout un chacun. Grace est un personnage très complexe, à l’histoire bien chargée pour une aussi jeune personne. Mensonge ? Folie ? L’âme de Grace est pleine de détours et de zones d’ombres, et son cas permet aussi de mettre en évidence les dysfonctionnements de la société, les processus de domination à la fois sociaux et sexuels, les deux bien aidés par une religion qui en corsetant les femmes ne peut qu’engendrer des névroses dangereuses. Chaque chapitre s’ouvre sur un poème, ce qui donne aussi quelque chose de très beau.

Bref, une série poignante et étouffante, assez anxiogène et violente, mais à voir absolument.

Alias Grace (Captive)
Sarah POLLEY et Noreen HALPERN
Netflix, 2017