Le Héros aux mille et un visages, de Joseph Campbell : structure du récit

Que nous écoutions avec une réserve amusée les incantations obscures de quelque sorcier congolais […], ou que nous lisions, avec le ravissement d’un lettré, de subtiles traductions des sonnets mystiques de Lao-Tseu ; qu’il nous arrive, à l’occasion, de briser la dure coquille d’un raisonnement de saint Thomas d’Aquin ou que nous saisissions soudain le sens lumineux d’un bizarre conte de fées esquimau – sous des formes multiples, nous découvrirons toujours la même histoire merveilleusement constante. Partout, la même allusion l’accompagne avec une persistance provocante : allusion à l’expérience qui reste à vivre, plus vaste qu’on ne le saura ou qu’on ne le dira jamais.

Après avoir travaillé sur Le Voyage du héros (qui m’a vraiment beaucoup inspiré pour mon projet), j’avais envie de revenir à la base avec ce grand classique de la mythocritique, devenu un ouvrage de référence et la bible de ceux qui racontent des histoires…

Dans cet essai, dont la première édition date de 1949, Joseph Campbell s’attache à étudier la structure des récits mythologiques ; sa théorie est celle du monomythe : tous les mythes répondraient aux mêmes schémas archétypaux. Après avoir étudié le monomythe, il s’intéresse dans une première partie à la structure du voyage du héros : le départ, l’initiation, le retour. Dans une deuxième partie, il traite du cycle cosmogonique, avant de conclure sur le mythe et la société.

Tout cela donne un ouvrage absolument passionnant même si parfois un peu ardu, d’une grande richesse et variété tant au niveau des récits issus de toutes les cultures qu’au niveau des illustrations. Au bout du compte, ce qu’on peut retenir, c’est le caractère essentiel des mythes, qui constituent un véritable voyage de l’âme et s’appuient, tout comme l’astrologie, sur de nombreux ressorts psychologiques. Campbell rapproche souvent le mythe, le rêve et la poésie, et fait du poète un héros dont la mission est de transmettre son expérience. Et je suis tout à fait d’accord !

A lire si vous vus intéressez à la mythologie, et que vous avez un peu de temps devant vous, car c’est consistant. Mais encore une fois absolument passionnant !

Le Héros aux mille et un visages
Joseph CAMPBELL
Traduit de l’américain par H. Crès
Oxus, 2010

Michel Butor, L’emploi du temps – ou le mode d’emploi d’un labyrinthe, de Pierre Brunel

11852171213_88699ba04b_oJ’ai souhaité faire naître du texte la figure du labyrinthe et les motifs qui lui sont liés ; mieux encore : assister à leur naissance, à leur collaboration à la constitution du texte jusqu’au point final. Sans doute la ville est-elle un labyrinthe, et Bleston sera décrite comme telle par Jacques Revel. Mais il existe un texte de la ville qui va curieusement interférer avec le texte sur la ville qu’il écrit. C’est un texte de mots, d’inscriptions, de paroles, mais c’est plus encore un texte de signes et, par un curieux effet de rétorsion, des signes courent aussi dans le texte de Michel Butor.

Ma lecture de L’Emploi du temps de Butor remonte à loin : je l’ai commencé au Cap-Ferret le dimanche 9 août 1998, à 11h20 du matin, après avoir été à la pêche aux crevettes, par une chaleur caniculaire*. Autant dire le Moyen-Age. Mais c’est un roman qui m’avait fait forte impression, que j’avais ensuite étudié en cours, et dont je garde plutôt un bon souvenir, quoique vague.

L’Emploi du temps est une oeuvre complexe. Le narrateur, Jacques Revel, y tient un journal dans lequel il consigne les événements qui lui arrivent au cours de l’année qu’il passe dans la ville de Bleston, où il effectue un stage chez Mathews and sons. Il commence son récit le jeudi 1er mai, et raconte sa vie à partir de son arrivée le 1er octobre précédent. Comme il n’écrit que les jours de semaine, du lundi au vendredi, cela entraîne de nombreuses ellipses narratives, analepses et parfois erreurs de dates, qui ont tendance à perdre le lecteur, alors même que le récit de Revel vise à circonscrire la ville de Bleston, qui lui apparaît comme un labyrinthe.

Sur cette oeuvre complexe, Pierre Brunel, grand comparatiste qui fait partie de mes maîtres à penser et que j’ai beaucoup lu au cours de mes recherches universitaires, propose un essai où il se présente en Ariane pour nous guider au sein du labyrinthe. Très riche, cet ouvrage stimulant propose des analyses extrêmement précises, passant de la microstructure de la phrase à la macrostructure de la construction du roman dans son ensemble, des réseaux métaphoriques et intertextuels, aboutissant à une mythocritique où l’on croise Thésée, Arachné, Caïn ou encore Orphée. Tout l’enjeu du texte est placé dans la tension entre le fil (ce qui permet de se repérer) et le labyrinthe.

Mon seul regret est personnel : ma lecture de L’Emploi du temps remontant à loin, je n’ai pas pu profiter pleinement de toutes les explications et interprétations, d’autant que l’édition du texte utilisée par Brunel n’était pas la même que la mienne, et que je me suis donc parfois perdue (dans le labyrinthe). C’est évidemment assez complexe, mais ça fait du bien parfois de renouer avec la critique littéraire universitaire. Ça rafraîchit les neurones !

Michel Butor, L’emploi du temps – ou le mode d’emploi d’un labyrinthe
Pierre BRUNEL
Les Editions du littéraire, 2013

* Je vous rassure, je n’ai pas une mémoire absolue, c’est juste qu’à l’époque j’avais la curieuse habitude de noter sur mes livres la date à laquelle je commençais à les lire, ainsi que quelques remarques géographico-météorologiques.