La mort n’est jamais comme, de Claude Ber : sauver une part de vie dans le chaos

Mais sur cette cendre, Loveliebe, la bouche clôt le regard. Des mots tus, des yeux morts naît un arbre noué à la chair et qui pousse des deux côtés du puits une frondaison d’yeux et de langues, un bosquet d’oiseaux jaseurs, un buisson brûlant de voix vivantes. Poignets greffés au rameau d’amandier qui fait au matin nos visages rieurs, dans l’assentiment de l’éveil accompli il sera temps, promis, pour que les mains se cueillent une à une. 

Publié pour la première fois en 2003 aux éditions Leo Scheer puis réédité en 2013 aux éditions de l’Amandier, La Mort n’est jamais comme de Claude Ber reparaît en ce mois de juin aux éditions Bruno Doucey. A l’origine de ce texte douloureux, la mort de la femme aimée, après un basculement dans la folie dont elle n’est pas revenue.

Un texte fort, puissant, bouleversant, immensément douloureux et en même temps lumineux, où s’affrontent une fois encore Eros et Thanatos. L’écriture comme survie, mais aux lieux où le langage se déstructure. Une poésie qui parle au corps plus qu’à l’intellect, et qui s’expérimente plus qu’elle ne se comprend — raison pour laquelle, au final, j’ai bien du mal à mettre des mots dessus.

La mort n’est jamais comme
Claude BER
Bruno Doucey, 2019

The haunting of Hill House, de Mike Flanagan : qui sont les fantômes ?

L’amour est un renoncement à toute logique. Le renoncement volontaire aux pensées rationnelles. On lui cède, ou on le combat. Mais nous ne pouvons pas faire de compromis. Et sans l’amour, nous ne pouvons pas vivre raisonnablement, ni longtemps, dans des conditions de réalité absolue. 

La série qui cartonne sur Netflix depuis sa sortie mondiale le 12 octobre. Habituellement, ce n’est pas trop mon truc, je suis beaucoup trop impressionnable et émotive et comme je ne suis pas spécialement masochiste contrairement à ce qu’on pourrait croire parfois, j’évite les films et séries qui pourraient me faire faire des cauchemars. Mais. Comme on était en période d’Halloween et que, tout de même, ça avait l’air d’une excellente série, j’ai jeté un œil par curiosité, avant de jeter tout le reste.

Steven Crain est un écrivain à succès, spécialisé dans les histoires de fantômes. Son premier livre était consacré à Hill House, la maison hantée la plus célèbre des Etats-Unis, où il a vécu enfant. Mais lui-même, contrairement à ses sœurs et à son frère, n’en a jamais vu, et d’ailleurs, il n’y croit pas. Jusqu’à ce que…

Une série qui mérite pleinement son succès, très éprouvante émotionnellement, mais parce qu’elle n’est pas, seulement, une série d’épouvante : d’une grande profondeur symbolique, philosophique et métaphysique, elle interroge nos liens avec nos peurs les plus intimes, la mort bien évidemment, mais aussi les regrets, les remords, les souvenirs… tout ce qui peut nous hanter. Pour autant, la dimension fantastique est bien là, avec un vrai travail sur le gothique et l’histoire du genre : un manoir qui s’anime la nuit, des bruits, des cognements, une pièce fermée. Au fil des épisodes, construits sur une alternance entre le passé de la famille Crain et son présent, la tension monte et la terreur avec. Au début, les phénomènes paranormaux sont suggérés, de manière à rester dans l’indécision propre au genre fantastique et qui est tellement difficile à rendre sur écran. Et puis ils se font de plus en plus envahissants, prenants, réels, à mesure que l’on met le doigts sur les secrets enfouis.

Je vais être honnête : je n’ai pas tout à fait tout compris, mais je pense que ce n’est pas grave : cette série m’a littéralement scotchée, remuée, pas mal fait pleurer, mais aussi beaucoup fait réfléchir sur mes propres fantômes… A voir donc, pas seulement pour se faire peur un soir d’Halloween !

The Haunting of Hill House
Mike Flanagan
Netflix, 2018 (une saison 2 serait en réflexion, centrée sur une autre famille)

L’ange de l’histoire, de Rabih Alameddine : la douleur de ne pas oublier

Oublier est bon pour l’âme, dit Mort. Non seulement bon mais nécessaire. Comment veux-tu qu’ils continuent à vivre si aucun souvenir ne peut s’estomper ? Nous devons oublier, tous nous le devons. Ne te rappelles-tu pas le garçon de Fray Bentos, Funès ou la mémoire ? Borges affirmait que le garçon se souvenait de tout, de chaque minute, du moindre détail sans intérêt : de la forme des nuages, mammatus le mardi après-midi à deux heures, de la rotation de la roue hydraulique et de sa circonférence, de la couleur de chaque poil de la crinière d’une jument. Le pauvre garçon avait besoin d’une journée entière pour reconstruire la précédente car il ne pouvait rien oublier. Dans le monde si rempli de Funès il n’y avait guère que du détail. Il ne pouvait rien créer, rien inventer. La douleur de tout cela, la douleur de ne pas oublier. 

Il y a deux ans, j’avais été particulièrement séduite par Les vies de papier, de Rabih Alameddine, et je n’avais d’ailleurs pas été la seule, puisqu’il avait reçu le prix Femina étranger. Il est donc somme toute logique que je me sois intéressée à son nouveau roman, qui nous plonge dans l’histoire d’un poète hanté par les souvenirs…

Pendant que Jacob passe la nuit aux urgences psychiatriques et que nous découvrons ses carnets, où il s’adresse à l’homme qu’il aimait, mort depuis de nombreuses années, Satan, Mort et quelques Saints ont un entretien à son sujet. Qu’est-ce que ce poète, libanais par son père et yéménite par sa mère, homosexuel, qui a passé son enfance dans un bordel du Caire avant d’être abandonné dans une institution catholique au Liban, puis de s’installer à San Francisco où tous ceux qu’il aime sont décimés par le Sida, qu’est-ce que ce poète, donc, a de si spécial pour intéresser toutes ces entités mythologiques ?

Prodigieux conte philosophique sur la mémoire et l’oubli, l’identité, l’amour, la mort, L’Ange de l’histoire a de quoi déconcerter de prime abord, de par sa construction complexe. Mais, très vite, on se laisse envoûter et entraîner dans ce vertige métaphysique, et on s’attache à Jacob, cet être fragmenté, clivé, torturé par son passé. Le texte oscille sans cesse entre l’ombre et la lumière, et pose une question essentielle : faut-il oublier pour vivre ? Chacun, sans doute, aura sa réponse, parce que chacun fait ce qu’il peut avec son passé, et choisira Satan, qui ne cesse de remettre Jacob face à ses souvenirs (et dans ce texte Satan n’est pas négatif, il se révèle même souvent sympathique et drôle), ou Mort, qui prône l’oubli.

Bref, un texte riche et complexe de par les questionnements qu’il suscite, fort irrévérencieux dans sa manière d’aborder la religion, mais qui n’oublie pas aussi, souvent, d’être assez drôle malgré l’omniprésence de la mort et de la douleur. Je conseille sans réserves !

L’Ange de l’histoire
Rabih ALAMEDDINE
Traduit de l’anglais par Nicolas Richard
Les Escales, 2018

L’avis (mitigé) de Jérôme

1% Rentrée littéraire 2018 – 6/6

La Part des anges, de Laurent Bénégui

La Part des anges, de Laurent BénéguiIl n’y pouvait rien, quelles que soient les circonstances, la cocasserie de la vie s’imposait à son esprit sans crier gare. Souvent, il aurait préféré ne pas appréhender la réalité au travers du prisme de cette imperceptible vibration de la raison. Ce jour-là, par exemple, alors qu’il venait d’apprendre le décès de Muriel et qu’il devait organiser les funérailles depuis Paris. S’il y avait une situation à prendre au premier degré, c’était bien celle-ci, mais il s’agissait sans doute du plus ancien et aussi d’un des plus précieux legs de sa mère. L’ironie est la semelle qui piétine le malheur, le bras tenu à distance de l’épaule du désastre. Au prix d’un sourire, on poursuit sa route. Et parfois même avec plus d’élégance.

J’avais beaucoup aimé les deux précédents romans de Laurent Bénégui, et notamment Naissance d’un pèrequi m’avait profondément touchée (d’ailleurs, si vous achetez celui-ci, vous trouverez un extrait de mon article sur le rabat). Quoi de plus logique donc que de me pencher sur le roman que nous propose Laurent Bénégui, un auteur dont à mon avis on parle trop peu, en cette rentrée littéraire ?

A 35 ans, Maxime vient de perdre sa mère, Muriel. Il se rend au Pays Basque pour les obsèques, choisit l’incinération et, parce que Muriel aimait profiter de la vie et de ses bonnes choses, une fois récupérée l’urne il décide, mû par une intuition subite, de l’emmener une dernière fois au marché, hommage somme toute assez sympathique. Mais à la terrasse du café du coin il tombe sur Maylis, l’infirmière qui s’est occupée de Muriel, à laquelle il ne s’est jamais intéressé mais qui, là, ne le laisse pas indifférent.

Sur un sujet douloureux, la perte d’un être cher, Laurent Bénégui nous offre un roman à la fois drôle et touchant, plein de tendresse mais aussi de vie. Finalement, ce dont il est question, c’est de la manière dont chacun fait son deuil et compose avec le tragique de l’existence, et si la manière de Maxime est peu conventionnelle il faut l’admettre, elle correspond pourtant bien à Muriel, figure maternelle particulièrement attachante dont le portrait émerge à travers Maxime, mais aussi ses propres paroles, venues de sa position désormais particulière. Une femme vive, gaie, dynamique, généreuse, qui aimait l’amour, les hommes, qui aimait la vie : alors quoi de mieux finalement pour lui rendre un dernier hommage que de déboucher une excellente bouteille de vin, déguster fromages de brebis et foie gras avec du bon pain, et faire l’amour ?

Un court roman, très beau, très sensible, une célébration de la vie qui nous réserve toujours des surprises !

La Part des Anges
Laurent BÉNÉGUI
Julliard, 2017

1% Rentrée littéraire 2017 — 28/30
By Herisson

The Discovery, de Charlie McDowell

The Discovery, de Charlie McDowellInstinctivement on est tous à la recherche de sens. On en crée lorsqu’il n’y en a pas.

Depuis que je suis abonnée à Netflix, je découvre beaucoup de choses très intéressantes et dont on n’a pas forcément parlé partout, notamment grâce à l’algorithme « sélectionné pour vous » qui est plutôt assez fiable. Le site propose notamment beaucoup de films indépendant comme celui-ci, sorti en janvier au festival de Sundance.

Après des années de recherches, le professeur Thomas Harbor a prouvé l’existence d’un au-delà — ou, plus exactement, d’un autre plan d’existence, une autre dimension ou va l’esprit après la disparition du corps. Malgré la vague de suicides engendrées par cette découverte, il poursuit ses recherches dans un château sur une île isolée, où le rejoint son fils qui, sur le ferry, tombe amoureux de la mystérieuse Isla…

Un très bon film qui, forcément, pose nombre de questions métaphysiques et non des moindres, et notamment notre appréhension de la mort : si, pour les croyants, la survie de l’esprit ne fait pas de doute, que deviendrait l’humanité si cette survie n’était plus une question de foi mais une certitude scientifique ? Et du reste, en quoi consiste cette survie de l’esprit ? Evidemment, cela est vertigineux, surtout que cela se double d’une histoire d’amour dont on comprend à la fin les implications, et que cela interroge nos choix. Ce film m’a rappelé, par certains côtés, L’Expérience Interdite, un film que j’avais vu et revu à une époque, mais aussi un petit peu Eternal Sunshine of the spotless mind

Bref, à ne pas louper !

The Discovery
Charlie MCDOWELL
2017

La Nuit avec ma femme, de Samuel Benchetrit

la nuit avec ma femmeElle s’appellera Marie. Elle aura quarante et un ans. Sa peau sera blanche comme un linge propre. Ses cheveux noirs et détachés. A certains moments de la nuit, elle portera une fine couronne faite de feuilles d’été et de petites fleurs violettes et bleues. Sa robe sera toujours la même, ample, les manches longues, fabriquée dans un tissu de velours vert. On pensera qu’il s’agit d’une robe indienne (d’un type de robe portée par les femmes indiennes made in India). Elle sera pieds nus. Elle fumera. Elle n’apparaîtra pas. Elle sera déjà là. Au bord du lit où mes pieds reposent. Elle ne me quittera jamais des yeux. Elle ne se déplacera pas. Elle sera déjà où mon regard se pose.

C’était à la toute fin du mois de juillet, en 2003. L’été de la canicule. Marie Trintignant mourait sous les coups de son compagnon. Laissant dévastés ses parents, quatre orphelins et son mari, Samuel Benchetrit, le père de son plus jeune fils, qu’elle avait quitté mais dont elle était encore très proche. Cette mort, le choc, la colère, je m’en souviens comme si c’était hier.

13 ans après, Samuel Benchetrit publie ce récit, poignant, dans lequel il restaure le dialogue interrompu avec celle qui était sa femme. Elle lui apparaît, une nuit. Il lui parle, lui raconte ce que ça a été, lui redit son amour, envers et contre tout.

Un texte bouleversant, et qui fait un mal de chien : nombre de fois, j’ai dû interrompre ma lecture, les yeux noyés de larmes ; cela m’arrive, parfois, mais d’habitude, c’est de la fiction — là, c’est le réel. Cela pourrait paraître impudique, et le lecteur pourrait avoir peur d’être un voyeur : ce n’est pas le cas, parce qu’au delà, bien sûr, du témoignage personnel, celui d’un père qui se retrouve tout seul avec son petit garçon et doit lui apprendre à affronter le vide du monde, ce chant d’amour, de deuil, de colère aussi, tissé de mythes et de références littéraires, entre Orphée et Dante en passant par Vian, atteint quelque chose d’universel. L’amour et la mort qui s’affrontent.

C’est beau. C’est poignant. Bouleversant. C’est dur, très dur, et en même temps, le texte laisse passer une belle lumière. Celle de la vie, malgré tout.

La Nuit avec ma femme
Samuel BENCHETRIT
Plon/Julliard, 2016 (sortie le 25 août)

challenge12016br10% Rentrée Littéraire 2016 – 2/60
By Lea et Herisson

La mort est une femme comme les autres, de Marie Pavlenko

La mort est une femme comme les autresEh bien, des rumeurs circulent. Figure-toi que Mémé n’est pas la seule. Il paraît que les gens ne meurent pas, ne meurent plus ! J’ai lu des théories dingues : l’homme serait parvenu à un stade ultime de développement et aurait atteint l’immortalité. Tu te rends compte ? On ne va peut-être plus mourir !

Parler de ce roman (que j’ai beaucoup aimé par ailleurs) a un arrière-goût amer : je l’ai terminé le 13 novembre en début d’après-midi, et vu le sujet, il résonne un peu bizarrement. De fait, j’ai l’impression que tout résonne un peu bizarrement en ce moment, mais ce texte plus encore que d’autres…

La Grande Faucheuse, Emm de son prénom, fait un burn-out, et refuse obstinément de se lever du canapé sur lequel elle s’est installée et de reprendre le travail, malgré les admonestations de sa faux. Evidemment, cette défection n’est pas sans poser de nombreux problèmes, d’abord dans l’unité de soins palliatifs de l’hôpital, où les patients sont privés de l’abrègement de leurs souffrances. Et puis c’est le monde entier qui sombre peu à peu dans le chaos…

L’entreprise est périlleuse : traiter sur le mode burlesque un sujet grave, la maladie, la fin de vie, la souffrance. Et pourtant, Marie Pavlenko réussit haut la main son pari. Nous avons là une fable, très amusante (certaines scènes sont vraiment hilarante) mais qui interroge aussi notre rapport à la mort, qui en a marre que les hommes se plaignent tout le temps et la haïssent, ne comprenant (et n’acceptant) plus son rôle dans la bonne marche du monde : sa grève les met donc face aux faits. Si la mort est scandaleuse parfois (souvent), elle est aussi, dans certains cas une amie, lorsque la souffrance devient intolérable, comme pour les malades en phase terminale où les blessés très lourd. Ici, le fantasme de l’immortalité devient le symbole de la vanité. Mais, corollairement, si les hommes découvrent la nécessité de la Mort, Emm de son côté découvre les hommes, s’attache à certains d’entre eux, et comprend pourquoi ils sont si attachés à la vie…

Un roman un peu loufoque, qui a le mérite de totalement évacuer toute dimension religieuse (il n’est jamais question de ce qu’il y a après) et qui finalement fait beaucoup de bien…

La Mort est une femme comme les autres
Marie PAVLENKO
Pygmalion, 2015

RL201542/42 – Level 7 complete
By Hérisson