Moi, Marquise de Merteuil

Liaisons dangereusesMais moi, qu’ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées ? Quand m’avez-vous vue m’écarter des règles que je me suis prescrites & manquer à mes principes ? je dis mes principes, & je le dis à dessein : car ils ne sont pas, comme ceux des autres femmes, donnés au hasard, reçus sans examen & suivis par habitude ; ils sont le fruit de mes profondes réflexions ; je les ai créés, & je puis dire que je suis mon ouvrage.
Entrée dans le monde dans le temps où, fille encore, j’étais vouée par état au silence & à l’inaction, j’ai su en profiter pour observer & réfléchir. Tandis qu’on me croyait étourdie ou distraite, écoutant peu à la vérité les discours qu’on s’empressait de me tenir, je recueillais avec soin ceux qu’on cherchait à me cacher.
Cette utile curiosité, en servant à m’instruire, m’apprit encore à dissimuler : forcée souvent de cacher les objets de mon attention aux yeux qui m’entouraient, j’essayai de guider les miens à mon gré ; j’obtins dès lors de prendre à volonté ce regard distrait que depuis vous avez loué si souvent. Encouragée par ce premier succès, je tâchai de régler de même les divers mouvements de ma figure. Ressentais-je quelque chagrin, je m’étudiais à prendre l’air de la sécurité, même celui de la joie ; j’ai porté le zèle jusqu’à me causer des douleurs volontaires, pour chercher pendant ce temps l’expression du plaisir. Je me suis travaillée avec le même soin & plus de peine pour réprimer les symptômes d’une joie inattendue. C’est ainsi que j’ai su prendre sur ma physionomie cette puissance dont je vous ai vu quelquefois si étonné. (Choderlos de LACLOS, Les Liaisons Dangereuses, Lettre 81)

La Marquise de Merteuil est sans doute l’un des personnages de la littérature française qui suscite le plus de réactions variées, et aussi l’un des plus réécrits. Certains la considèrent haïssable, d’autres fascinante : de fait, ce n’est pas une femme qui se laisse faire, et s’il y a en elle une vraie méchanceté, c’est à la société d’en plaider coupable. Et puis, avouons-le, les personnages méchants sont tout de même, souvent, les plus intéressants et j’ai toujours voué un amour sans bornes aux personnages de séducteurs et de libertins, ceux qui, justement, ne s’embarrassent pas de la morale étriquée de la société — Don Juan, Casanova, Valmont, et Mme de Merteuil qui a ceci de diaboliquement intéressant qu’elle est une femme. Une féministe, même : dans cette fameuse lettre 81, elle explique comment, née femme, elle aurait dû se contenter d’un rôle de potiche, et comment son intelligence et son orgueil démesuré lui ont permis d’accéder à la liberté, une liberté qu’elle chérit mais que la société la contraint à dissimuler.

Cette grande figure féminine m’habite depuis que j’ai fait sa connaissance, à environ 16 ans, à travers le Valmont de Milos Forman, Les liaisons dangereuses de Stephen Frears et bien sûr l’indépassable roman de Laclos, que j’ai ensuite étudié en hypokhâgne, ce qui m’a permis de creuser à loisir le personnage. A l’époque, j’envisageais de faire ma thèse sur les séductrices de la littérature.

Ça ne s’est pas fait, mais je me rends compte qu’il y a, souvent, quelque chose de Mme de Merteuil dans mes personnages féminins : ce refus de se laisser enfermer dans ce que la société veut des femmes, ce goût de la liberté, cet orgueil démesuré et cette soif de conquêtes masculines…