Lucifer, de Tom Kapinos

LuciferIn the beginning… The Angel Lucifer was cast out of Heaven and condemned to rule Hell for eternity. Until he decided to take a vacation.

Vu mon échec avec Pie XIII, je me suis dit que Lucifer était peut être plus mon genre.

L.A, 2016. Lucifer Morningstar (« étoile du matin », qui est le nom donné à la planète Vénus, au Christ, à Marie, et donc parfois à Lucifer — selon les traditions), lassé de l’Enfer, est désormais propriétaire d’une boîte de nuit appelée lux (et que j’aurais personnellement appelée lust). Lorsqu’une de ses amies est assassinée devant son club, il voit rouge et, estimant que la justice ne fait pas son travail, s’incruste dans l’enquête de l’inspectrice Chloé Decker.

Cette série a toute les apparences d’une série policière, mais très honnêtement ce n’est pas là ce qu’elle a de plus fascinant, surtout dans la première saison. Non, ce qui fait que cette série m’a absolument passionnée, ce sont toutes ses implications métaphysiques, dont on comprend qu’elles aient heurté la sensibilité de certains catholiques américains, tant il est évident que les questionnements proposés ici sont vertigineux.

Prenons les choses dans l’ordre : Lucifer, dans la mythologie judeo-chrétienne, était le plus bel ange, le plus glorieux, celui qui portait la lumière (d’où son nom, luci (de lux, luci signifiant « la lumière) -fer (« porter »), donc « qui porte la lumière »), mais pour une raison ou une autre il s’est rebellé contre son papa et a été déchu (je simplifie parce que les textes ne s’accordent pas complètement et ça finit par être compliqué, il a beaucoup de noms, il y a des disputes à son sujet, bref, c’est galère pour s’y retrouver). Ici, c’est bien ce qui s’est passé, à l’origine. Mais. Je ne sais pas vous, mais moi, j’ai toujours trouvé qu’il y avait une incohérence dans le personnage de Satan, le Diable, Belial, appelez-le comme vous voulez : s’il est méchant et que son but est de pousser les hommes à faire le mal, pourquoi est-ce qu’il les punirait en Enfer pour l’avoir fait ? Pour moi, il n’y a que deux possibilités : soit Lucifer est effectivement l’Ennemi de Dieu et afin de répandre le mal sur terre il doit encourager les méchants en les récompensant, soit Lucifer n’est pas l’Ennemi de Dieu et il fait pour lui le sale boulot. C’était tout l’enjeu du roman d’Anne Rice Melmoth le démon, qui m’avait totalement illuminée à l’époque où je l’avais lu, et cette série n’a pas été sans me rappeler certains des développements : Lucifer est déchu parce qu’il s’est rebellé (reste à savoir pourquoi, et à mon avis c’est moins simple que ce qu’on en dit habituellement), mais en même temps on lui a confié une mission essentielle.

Lucifer, donc, n’est pas méchant. Il est beau à se damner, insolent, séducteur, le cadeau de Dieu fait aux femmes (et aux hommes aussi, d’ailleurs), il aime la fête, l’alcool, le sexe, et est doté d’un humour absolument ravageur (et sa voix me donne des frissons) (exemple d’humour : Well, the Devil actually wears Prada ou encore I am your Guardian Devil). Et il punit les coupables, que ce soit en Enfer ou sur terre. Mais il ne les pousse pas à faire le mal et s’agace de l’image de tentateur qu’on donne de lui : il ne se perche pas sur l’épaule des gens pour leur dire ce qu’ils ont à faire. Ce que Lucifer affirme, c’est que les hommes ont leur libre-arbitre, et que s’ils font le mal, c’est leur propre choix. Ici, il est donc question de Justice : certes ses méthodes sont parfois un peu particulières, mais finalement, c’est le Bien que recherche notre bon petit diable, punir les méchants et offrir la rédemption à ceux qui peuvent encore être sauvés.

And that is the point.

Mais alors, du coup, qu’est-ce que le Mal, qu’est-ce que le Bien ? Question complexe, et non réglée, d’abord parce que certaines actions peuvent paraître mauvaises mais ne le sont pas au regard des raisons pour lesquelles on les commet, et parce que les personnages sont tous éminemment complexes et que l’on ne sait pas toujours, finalement, de quel côté ils penchent, d’autant qu’ils évoluent à mesure qu’ils découvrent ce qui fait à la fois la force et la faiblesse de l’humanité : sa vulnérabilité, et la vulnérabilité des vulnérabilités, c’est l’amour, qui nous pousse à faire toutes sortes de choses. Que ce soit l’ange Amenadiel, pur et intransigeant, qui laisse apparaître ses faiblesses, la démone Mazikeen, qui s’attache, ou d’autres (apparaît dans la saison 2 un personnage qui me fait bien plaisir même si j’ai du mal à le cerner).

Le seul, finalement, qui a le mauvais rôle, c’est Dieu lui-même, omniprésent même si on ne le voit jamais (oseront-ils ?). Tantôt on a l’impression qu’il n’est qu’un despote qui joue aux Sims aussi bien avec les humains qu’avec sa famille, tantôt qu’il s’en fout, tout simplement, et que quoi que les uns et les autres fassent pour le faire réagir, il demeure absent, et cela ne peut que faire penser à cette citation de Camus dans La Peste Peut-être vaut-il mieux pour Dieu qu’on ne croie pas en lui et qu’on lutte de toutes ses forces contre la mort sans tourner les yeux vers ce ciel où il se tait. Ou à Woody Allen : Si Dieu existe, j’espère qu’il a une bonne excuse.

Que veut-Il ? Que cherche-t-Il ? On ne sait pas, mais une chose est sûre, niveau figure paternelle, on a vu mieux, et c’est aussi un des fils rouges de la série : la dimension psychanalytique et freudienne. Une famille dysfonctionnelle qui tente tant bien que mal de régler ses problèmes de communication. Là encore, c’est passionnant dans l’exploration qui est faite des relations entre Lucifer et son père, extrêmement complexes. Je finis d’ailleurs par me demander si Lucifer, ce n’est pas le fils prodigue, voire le petit rebelle qu’on aime plus que les autres justement parce qu’il se rebelle au lieu d’obéir aveuglément sans se poser de questions : Lucifer interroge, remet en cause, veut savoir pourquoi, ne voit pas du tout pourquoi désirer serait mal en soi et pourquoi il faudrait s’ennuyer dans la vie. Il y perd le Paradis, mais ce qu’il trouve à la place n’est-il pas finalement mieux ?

Quant à Chloé… j’aurais aimé pouvoir en parler, mais au stade où j’en suis arrivée des épisodes (la moitié de la saison 2 : j’ai vu tous les épisodes diffusés mais la série ne reprend qu’en mai aux Etats-Unis donc il faut patienter) j’aurais peur de trop en dire.

Bref : une série pour laquelle j’ai eu un énorme coup de coeur, décadente, drôle, très esthétique, et qui permet vraiment de réfléchir à beaucoup de choses. Contrairement à ce que j’ai lu sur certains sites orientés religieusement (oui, je suis allée voir ce qu’ils en pensaient histoire de rigoler un bon coup), il ne s’agit pas de rendre Satan et le Mal sympathiques et glamours : il s’agit au contraire de se poser des questions sur ce que représente Lucifer (nos désirs les plus profonds) et sur le Bien et le Mal, au lieu de rester enfermé dans du prêt-à-penser simplificateur. Et ça, c’est bien. Si en plus on peut mancrusher (et je vous assure que la série a beau me faire réfléchir, je ne me prive pas non plus de fantasmer), c’est mieux.

Ma seule critique ira à celui qui traduit les sous-textes, et dont certaines propositions ont tendance à m’affliger (quickly par « fissa », je suis désolée mais non).

Lucifer
Tom KAPINOS
2016 (en cours de production)

Harry Potter and the Cursed Child, de J. K. Rowling, John Tiffany & Jack Thorne

Harry Potter and the Cursed ChildDRACO. My father thought he was protecting me. Most of the time. I think you have to make a choice — at a certain point — of the man you want to be. And I tell you that at that time you need a parent or a friend. And if you’ve learnt to hate your parent by then and you have no friends… then you’re all alone. And being alone — that’s so hard. I was alone. And it sent me to a truly dark place. For a long time. Tom Riddle was also a lonely child. You may not understand that Harry, but I do — and I think Ginny does too […] Tom Riddle didn’t emerge from his dark place. And so Tom Riddle became Lord Voldemort. Maybe the black cloud Bane saw was Albus’s loneliness. His pain. His hatred. Don’t loose the boy. You’ll regret it.

Laissons un peu la rentrée littéraire de côté pour aujourd’hui, et replongeons nous dans le monde magique d’Harry Potter. J’étais bien évidemment très curieuse de découvrir cette nouvelle histoire, tout en restant un peu inquiète, car je n’étais pas sûre d’y retrouver la profondeur de l’oeuvre originale, même si J.K. Rowling, pour cette pièce, a travaillé en étroite collaboration avec le metteur en scène John Tiffany et le dramaturge Jack Thorne, qui signe le texte.

L’histoire commence au moment ou s’achève l’épilogue de Harry Potter et les Reliques de la Mort. Dans le Poudlard Express, Scorpius Malfoy et Albus Potter font connaissance, et deviennent immédiatement extrêmement proches, d’autant qu’Albus, comme il s’y attendait un peu, est envoyé à Serpentard. Si cette amitié indéfectible peut paraître étonnante, ce qui lie les deux enfants est plus fort que ce qui les sépare : un héritage familial beaucoup trop lourd à porter…

Quel bonheur de se replonger dans l’univers potterien. Malgré mes craintes, j’ai tout de suite adhéré à cette nouvelle histoire, pour la simple et bonne raison qu’elle parvient avec brio à restituer les thèmes essentiels de l’oeuvre originale. Albus et Scorpius ont du mal à être eux-mêmes, écrasés par l’héritage familial : l’un, glorieux, qui fait que l’enfant ne se sent pas à la hauteur de son père et a toujours l’impression de le décevoir ; l’autre, infamant, d’autant plus qu’une rumeur le dit fils de Voldemort. Cette pièce, c’est celle des erreurs des pères qui ont voulu sauver leurs fils de leur propre destin, mais ont commis des erreurs, surtout un. Draco devient ici un personnage extrêmement intéressant, qui a le côté ombrageux et colérique de son père, mais en a surtout pris les qualités essentielles : celles qui le conduisent à vouloir à tout prix protéger son fils, et le fait est que l’expérience l’aide à être beaucoup plus efficace, car il comprend beaucoup de choses bien avant tout le monde. Les deux enfants m’ont beaucoup émue. Et ce que la pièce parvient à retrouver, c’est cette réflexion profonde sur l’Amour et le Mal : l’Amour amoureux. L’Amour des parents pour leurs enfants. L’Amour des enfants pour leurs parents. Cette forme particulière d’Amour qu’est l’amitié, la plus belle preuve étant que Scorpius renonce à son royaume pour Albus (et pour Rose…).

L’autre grand enjeu de la pièce est le temps, et la possibilité de changer le passé. Je ne m’étendrai pas là-dessus parce que c’est difficile sans spoiler. Mais le fait est que j’étais un peu perplexe au départ. J’ai déjà expliqué les principes du voyage dans le temps ici et et il me semblait au départ que cela ne collait pas. Bon, les auteurs ont été assez malins pour que si… En tout cas, cette question met en valeur l’importance du choix, au coeur de la saga. Comme disait Dumbledore, ce ne sont pas nos capacités qui font ce que nous sommes, ce sont nos choix.

Mon regret, c’est l’absence de Lucius : pas pour de superficielles raisons de mancrushing (enfin, pas que), mais bien parce que l’enjeu central de cette pièce étant l’amour et notamment l’amour paternel, sa présence aurait pu apporter quelque chose. Mais je sais que J. K. Rowling n’aime pas Lucius (je me demande même si elle n’a pas un peu peur de ce que peut représenter le personnage), et c’est la raison pour laquelle elle a tendance à ne pas toujours en exploiter toutes les potentialités.

Je suis également un peu perplexe concernant la théâtralité, et je suis très curieuse de voir cette pièce sur scène (je suis au bord de m’offrir un week-end à Londres, mais les représentations sont complètes jusqu’en décembre), car je me demande bien comment certaines scènes sont possibles… Après, c’est somme toute assez shakespearien et les Anglais sont capables de tout !

Mais c’était vraiment un bonheur, d’autant que je l’ai lu en VO et que ça a dérouillé un peu mon anglais (c’est de l’anglais facile cela dit). Jetez-vous dessus !

Harry Potter and the Cursed Child
J. K. ROWLING, John TIFFANY & Jack THORNE
Little, Brown, 2016
La traduction française sortira chez Gallimard jeunesse le 14 octobre

Une lecture que je partage avec la douce Marion

La Route étroite vers le nord lointain, de Richard Flanagan

La route étroite vers le nord lointainUn homme heureux n’a pas de passé, un homme malheureux ne possède rien d’autre. Devenu vieux, Dorrigo Evans ne savait jamais s’il avait lu cette phrase ou l’avait fabriquée lui-même. Fabriquée, malaxée, concassée. Inlassablement. De même que la roche devient gravier puis poussière puis boue et redevient roche, ainsi va le monde, comme disait sa mère quand il réclamait des explications sur l’état des choses.

Une couverture douce, un titre poétique : ce roman, qui a obtenu le prestigieux Man Booker Prize en 2014, cache bien son jeu…

Dorrigo Evans, devenu vieux, doit écrire la préface d’un ouvrage commémorant la guerre et illustré des dessins d’un de ses camarades, mort sur place. Alors les souvenirs affluent : sa rencontre avec Ella, puis avec Amy juste avant son départ pour le front, un amour infini et interdit. Et puis l’horreur des camps de travail japonais…

Autant vous le dire tout de suite : je vais avoir autant de mal à parler de ce roman que j’en ai eu à le lire. J’ai même cru à un moment que je n’en viendrais pas à bout. Non que je n’aie pas aimé, c’est beaucoup plus compliqué.

Vaste réflexion sur la condition humaine et son absurdité, sur le travail de la mémoire et de l’oubli, imprégné de littérature épique et de haïkus, le roman se concentre sur un épisode assez méconnu de la Seconde Guerre mondiale : la construction d’une ligne de chemin de fer en pleine jungle, entre le Siam et la Birmanie, exigée par l’empereur du Japon et exécutée par les prisonniers de guerre australiens. En contrepoint, l’amour pur et absolu, celui de Dorrigo pour Amy. Eros et thanatos. Le problème, et ce qui a fait que cette lecture a été une souffrance absolue pour moi, c’est que les deux aspects ne s’équilibrent pas car tel n’est pas le but de l’auteur : l’essentiel du roman, c’est bien la description des camps, avec des scènes absolument insoutenables qui m’ont donné la nausée (au sens propre). La banalité du mal. L’injustice absolue de l’existence.

Un roman qui ne peut laisser de marbre, et dont je ne sais au final que penser, et qui m’a un peu traumatisée. C’est brillant, bien fait, mais sans doute pas pour tout le monde et sans doute pas à n’importe quel moment non plus…

La Route Étroite vers le nord lointain
Richard FLANAGAN
Traduit de l’anglais (Australie) par France Camus-Pichon
Actes Sud, 2016

Lu par Leiloona

prix-relay-2015-150x150Prix Relay des voyageurs-lecteurs 2016 (sélection de Mars)

L’inconstance des démons, d’Eugène Green

L'inconstance des démonsLe Mal est autre chose. C’est un vide immense et terrible. C’est l’absence dans le monde de ce qu’on m’avait appris, enfant, à nommer Dieu, et dont l’idée restait en moi une réalité organique et indéracinable.

Dès qu’il est question de vieux livres et de sorcellerie, je réponds présente. Raison pour laquelle j’attendais beaucoup de ce roman qui s’enracine dans le pays Basque, et nous permet d’entrer dans autre chose que la pensée rationnelle dominante.

Après la mort de sa femme et de son fils, le narrateur, neurologue de formation, se coupe du monde et, pour faire quelque chose de sa vie, revient à sa première passion : la bibliophilie. C’est comme cela qu’il se retrouve avec entre les mains une mystérieuse traduction en Basque d’un texte de Pascal sur la Grâce. Quelque temps plus tard, il est contacté par une femme dont le fils fait d’étranges crises au cours desquelles il dialogue avec des voix venues de nulle part.

Ce roman est de ceux qui vous tiennent en haleine toute une nuit, tournant fébrilement les pages dans l’attente de la révélation finale, et que vous refermez en vous disant « tout ça pour ça ». Le sujet était pourtant prometteur : s’interrogeant sur la question du Mal, ce thriller métaphysico-ésotérique parvient à mêler Pascal, les jansénistes et la Grâce (assez peu, du reste : le manuscrit en Basque de Pascal semble au départ important, et pourtant on n’en reparle jamais), les sciences occultes et la sorcellerie, et la mythologie basque avec Mari, la divinité féminine représentant la nature et qui est finalement une résistance au christianisme, tout cela sur fond de Sabbat et de Baphomet pourchassés par l’Inquisition. Mais de toutes ces promesses, l’auteur ne fait finalement pas grand chose, esquissant des pistes sans pour autant les mener à leur terme, la finalité de l’ouvrage étant par ailleurs assez embrouillée, tenant d’un « réalisme magique » qui au final se révèle une manière de ne pas choisir son camp entre merveilleux et rationnel. Certains passages sur la sorcellerie sont à la la limite du parodique, les superstitions et stéréotypes pris au pieds de la lettre, et l’écriture souvent trop factuelle.

Bref, une déception que ce roman que j’ai pourtant lu d’une traite. Dommage, l’idée était vraiment bonne au départ…

L’Inconstance des démons
Eugène GREEN
Robert Laffont, 2015

RL2015 28/30
By Hérisson

Hannah Arendt, de Béatrice Fontanel & Lindsay Grime

Hannah ArendtA partir de ce moment, j’en ai eu la certitude : je ne pouvais pas écrire et enseigner en même temps. C’était trop épuisant. J’étais dans un tel état de tension parfois que mes pensées me faisaient l’effet de mouches qui se posaient sur moi et me suçaient le sang. Je ne pouvais m’en débarrasser qu’en écrivant.

Hannah Arendt est une figure des plus fascinantes : sa pensée, complexe et profonde, est particulièrement stimulante (je conseille La Crise de la culture à tous ceux qui ne l’auraient pas lu : c’est édifiant), et sa vie est d’une richesse assez exceptionnelle. Telle est d’ailleurs la gageure de cette BD : retracer un destin exceptionnel en un nombre somme toute réduit de pages.

L’histoire s’ouvre en 1933. Hannah, étudiante en philosophie, a 27 ans, et les persécutions contre les juifs commencent, la contraignant avec sa mère de fuir en Tchécoslovaquie. Cette histoire, c’est Hannah elle-même qui la raconte, en 1971, à son amie Mary McCarthy, pour laquelle elle revient sur cette vie extrêmement mouvementée qui fut la sienne.

Une semaine après la lecture de ce volume (je l’ai lu, par le plus grand des hasards, le jour de l’anniversaire de la libération d’Auschwitz, et je trouve la coïncidence assez intéressante), je m’interroge toujours sur les raisons qui ont conduit Béatrice Fontanel à proposer un début aussi embrouillé chronologiquement : on commence en 1933 donc, puis on avance en 1971, avant de revenir en 1911 et de suivre ensuite un ordre à peu près chronologique beaucoup plus aisé. Du reste, ce n’est pas le seul défaut scénaristique que je trouve à cet ouvrage : de manière générale, il est beaucoup trop allusif et manque de clarté sur certains points, et notamment toute la controverse autour des articles de Hannah sur Eichmann, qui n’est absolument jamais expliquée. En fait, cela manque de contextualisation : le personnage d’Hannah est central et le volume met l’accent sur sa personnalité au détriment du reste. C’est une femme qui a un caractère bien trempé, et qui donne tout pour le travail intellectuel, qui est au centre de sa vie. Et c’est peu de dire que ses travaux sont particulièrement intéressants à l’heure actuelle, qu’ils concernent le judaïsme, le totalitarisme ou le mal. Et séparer la femme et l’oeuvre est impossible.

En conclusion, j’ai été déçue, car selon moi cet ouvrage ne parvient pas comme l’avait fait celui sur Coco Chanel à raconter un destin complexe en peu de pages : si on ne connaît pas déjà bien la vie d’Hannah Arendt (et honnêtement, ce n’est pas mon cas), on sera perdu. En outre, je n’ai pas été spécialement séduite par les dessins, assez inégaux : certains sont très soignés alors que d’autres sont très brouillons.

Une rencontre loupée. Dommage.

Hannah Arendt
Béatrice FONTANEL & Lindsay GRIME
Naïve, 2015, collection « Grands Destins de Femmes »

La Chair, la mort et le diable dans la littérature du XIXème siècle. Le Romantisme noir, de Mario Praz

romantisme noirCe volume, pour sa grande part, se propose d’étudier la littérature romantique (dont le décadentisme de la fin du siècle dernier n’est qu’un développement) sous l’un de ses aspects les plus caractéristiques : la sensibilité érotique. C’est donc une étude d’états d’âmes, de singularité dans les mœurs ; elle est orientée dans le sens de certains types et de thèmes qui reviennent avec l’insistance de mythes engendrés dans le bouillonnement même du sang. […] Dans nulle autre période littéraire, je crois, le sexe n’a été aussi ostensiblement au centre des œuvres d’imagination.

Publié pour la première fois en Italie en 1966 et traduit seulement dix ans plus tard, cet essai est rapidement devenu un classique des études littéraires, en particulier pour les dix-neuviémistes et pour ceux qui s’intéressent à ce que, pour aller au plus simple, nous appellerons l’érotisme, dans ses liens avec le Mal. En tout cas, c’est un des ouvrages qui m’ont le plus servi pour mes recherches, et dans lequel j’ai eu envie de me replonger après ma relecture de Bataille ; non que j’aie envie de m’auto-analyser, mais enfin, il se trouve que mes thèmes obsédants d’écriture, particulièrement en ce moment, sont pleinement dans ce qu’étudie cet ouvrage.

Après avoir défini le « romantisme », terme arbitraire mais fort utile et même indispensable pour contextualiser et éviter les anachronismes et qu’il prend au sens large de mouvement dionysiaque contre l’ordre, Mario Praz s’attache à montrer et étudier la fascination de la période pour le sexe et le mal, en cinq parties :  tout d’abord, il s’intéresse à la beauté bizarre, celle de la Méduse, à la fois repoussante et attirante, beauté du triste et du mélancolique, qui est aussi une volupté de la douleur, lorsque douleur et plaisir se mêlent. Satan devient alors, dans cette littérature, un véritable personnage, sous de multiples formes de la beauté déchue et de la rébellion : criminels, monstres et vampires. Evidemment, une partie est consacrée à Sade et à son influence absolument essentielle, ayant popularisé les catégories ô combien essentielles de la vertu persécutée et de la volupté de la débauche, du carnage, du macabre, et… du blasphème. Tout cela aboutit à une fascination absolue pour les femmes fatales, Salomé et autres Cléopâtre, souvent liées d’ailleurs à ce qui fait l’objet du dernier chapitre : l’Orient, un Orient luxurieux, sulfureux et pervers, où l’érotisme s’épanouit pleinement.

Inutile de vous dire que la lecture d’un tel essai, intellectuellement parlant, fait un bien fou : extrêmement riche et érudit, nourri d’une quantité impressionnante d’extraits divers, il est surtout passionnant ( tout en n’étant pas si complexe que ça, en tout cas dans les grandes lignes) et donne une idée de ce qu’est « l’air du temps » : comment une époque est traversée par des réseaux d’obsessions, pas seulement en littérature mais aussi dans tous les arts. Comment, aussi, le sexe est au centre des oeuvres de l’imagination, et pas seulement à notre époque : on lit parfois qu’à force d’écarter les jambes, la littérature contemporaine va finir par se faire mal, comme si l’obsession du charnel était propre à notre époque. Ce qui n’est, évidemment, pas le cas, mais il est parfois bon de rappeler les évidences !

La Chair, la mort et le diable dans la littérature du XIXème siècle. Le Romantisme noir
Mario PRAZ
Denoël, 1977 (Gallimard, Tel, 1998)

Peter Pan, de P. J. Hogan

Peter PanDeuxième étoile à gauche, et tout droit jusqu’au matin…

Peter Pan, une parfaite histoire pour Noël, n’est-ce pas ? On pourrait, de fait, le penser. Il y a des fées, un pays imaginaire où l’on ne fait que s’amuser, de la neige. Et puis, de Peter Pan, on connaît surtout le dessin animé de Walt Disney. Et Disney, c’est Noël. Mais à y regarder de plus près…

Le résumé, on le connaît : chaque soir, Wendy raconte des histoires à ses petits frères. Mais il ne sont pas les seuls à écouter : derrière la fenêtre, un drôle de petit personnage, Peter Pan, se passionne lui aussi pour ce que raconte la petite fille. Un soir, il leur apparaît et les emmène avec lui au pays imaginaire, à la rencontre des enfants perdus mais aussi du capitaine Crochet, dont l’obsession est de tuer Peter Pan.

Et c’est une histoire que je trouve profondément sombre, et pas tellement pour les enfants, surtout dans cette adaptation que je trouve excellente : très fidèle au texte de J. M. Barrie, je trouve qu’elle en met parfaitement en valeur les motifs essentiels. La base, c’est l’opposition entre Peter Pan et sa Nemesis, le capitaine Crochet, une opposition qui a quelque chose de très oedipien entre deux personnages qui incarnent chacun un choix : grandir, ou ne pas grandir ? Peter Pan, c’est celui qui refuse, qui ne veut pas accepter le monde des adultes et leurs problèmes ; j’ai toujours trouvé que le personnage avait quelque chose d’extrêmement inquiétant, de cruel, sauvage voire méchant, tout comme Clochette d’ailleurs, qui est tellement petite qu’elle n’a de la place en elle que pour un sentiment, et c’est souvent la jalousie, la méchanceté ou la colère : comme les enfants, finalement, qui se laissent submerger par les émotions qu’ils ne savent pas gérer. Et le dieu Pan, dans la mythologie, n’est pas un dieu bienveillant. Crochet, lui, c’est l’adulte, présenté comme monstrueux, sanguinaire, obsédé par le temps et l’idée de la mort (tic tac, tic tac…). Mais il a aussi quelque chose de puissamment érotique et sexuel, et je ne dis pas ça juste parce que Jason Isaacs est ma dernière toquade et que j’ai envie de lui arracher son costume de pirate avec les dents ; c’est vraiment dans le personnage, qui a quelque chose de violent et de fascinant, il incarne aussi la puissance du désir sombre que nous recelons. C’est la virilité et la bestialité (on peut penser à La Belle et la Bête), il fait aussi parfois penser à un vampire. Or, rappelons que l’un des effets du complexe de Peter Pan, dont Barrie était probablement atteint, est un désintérêt assez prononcé, sinon une peur panique, pour la sexualité : le personnage de Peter est asexué et d’ailleurs il est souvent au théâtre joué par une fille, il ne sait pas ce qu’est un baiser, et avec Wendy il ne peut que faire semblant de jouer au papa et à la maman, mais comme le souligne malignement Crochet, il ne peut pas ressentir de sentiments, notamment amoureux, car c’est un sentiment d’adulte. Crochet, lui, est dans le désir assumé, et sa relation avec Wendy est à ce sujet légèrement trouble (même si ce trouble n’est que latent, car elle a 12 ans…) ; enfin, mais c’est une interprétation un peu capilotractée : le bateau du Capitaine s’appelle le Jolly Roger, c’est le nom que l’on donne au pavillon noir, mais en argot, to roger signifie aussi… baiser !

Peter Pan, c’est donc avant tout un conte initiatique qui, finalement, nous propose la victoire du principe de plaisir sur le principe de réalité : Peter tue l’adulte, et si la plupart des enfants perdus choisissent de retrouver le monde réel, Peter, lui, reste à Neverland, un monde d’ailleurs assez inquiétant comme celui des rêves. Mais c’est aussi un conte sur le rôle des histoires et de l’imagination : tout le monde aime les histoires, les pirates comme les enfants perdus ; ce sont les pensées heureuses qui permettent de s’envoler (comme elles permettent d’appeler un Patronus, mmhhh) ; et puis, affirmer que les fés existent, c’est leur donner vie.

Bref, un film que j’aime énormément (et pas seulement parce que je passe deux heures à baver sur Jason Isaacs) mais que je trouve assez sombre tout de même…

Peter Pan
P. J. HOGAN
2003