Le Château des destins croisés, d’Italo Calvino : le Tarot pour raconter des histoires

L’écriture avertit de tout ça comme l’oracle, et comme la tragédie elle en purifie. En somme, il n’y a pas là de quoi faire un drame. L’écriture en somme possède un sous-sol qui appartient à l’espèce, ou du moins à la civilisation, du moins dans les limites de certaines catégories de revenus.

Je vous parlais l’autre jour de Tarot for Writers : le Tarot comme outil pour créer des personnages et élaborer une histoire. Avec le goût du jeu et de la contrainte qu’on lui connaît, Italo Calvino est allé au bout de l’idée, et s’est servi des arcanes du Tarot comme base des deux récits qui constituent ce petit volume. Le Tarot devient ici un personnage à part entière, et une machine narrative.

Dans Le Château des destins croisés, il est question d’un mystérieux château, où tous les convives sont devenus soudainement muets, et se servent du Tarot pour raconter leur histoire. Dans La Taverne des destins croisés, le principe est le même mais dans une taverne, et les histoires s’apparentent aux grands mythes de l’inconscient collectif.

Comme le Decameron de Boccace, nous avons ici des petites histoires en archipel qui méritent surtout la lecture à cause de l’exercice de style qu’elles constituent. Mais c’est brillant : ce que montre Calvino, en se servant de la mythologie et des grandes tragédies shakespeariennes, c’est que n’importe quelle histoire peut être racontée grâce aux cartes. Et le deuxième texte est particulièrement riche aussi dans sa réflexion sur l’écriture, conçue comme un oracle : quand on écrit, on peut savoir ce qu’on ne sait pas. En faisant régulièrement l’expérience avec la grande magie, je ne peux qu’être d’accord !

Bref, une curiosité, à découvrir !

Le Château des destins croisés
Italo CALVINO
Traduit de l’italien par Jean Thibaudeau et l’auteur
Gallimard, 2013 (Folio, 2021)

L’Art de la joie, de Goliarda Sapienza : l’effort solitaire d’être différent

Comment rendre cet après-midi d’été étendue sur le roc, effleurée par les dernières caresses du soleil qui tombe ? Comment redire la joie de cette découverte ? Comment la raconter aux autres ? Comment communiquer le bonheur de chaque acte simple, de chaque pas, de chaque rencontre nouvelle… de visages, de livres, de crépuscules et d’aubes et d’après-midi du dimanche sur les plages ensoleillées ? […] S’arrêter là, dans cette plénitude de joie des sens et de l’esprit, et retenir ainsi pour toujours en moi, en vous, les dix plus belles années de la vie.

Nous repartons en Sicile, avec ce roman dont le titre, si conforme à ma propre éthique de vie, m’attirait beaucoup. Mais bizarrement, cela faisait de longues semaines que je l’avais acheté, sans pour autant me jeter à l’eau, pas seulement à cause de son volume (c’est un cube, et honnêtement il n’est pas facile à manipuler pour cette raison) : quelque chose me retenait, et même pendant le confinement, que je faisais un peu les fonds de bibliothèque et que je ne manquais pas de temps, il ne me tentait pas. Et puis là, l’autre jour, j’ai eu l’impulsion. Enfin.

Née avec le siècle, le 1er janvier 1900, ce qui facilite le calcul de son âge, Modesta a un destin hors-normes : née dans une famille très pauvre et bien vite orpheline, elle est élevée dans un couvent où on prévoit qu’elle prendra le voile, mais elle devient princesse, intellectuelle et femme totalement libre.

Alors, pour tout dire j’ai eu beaucoup de mal avec ce roman, que j’ai trouvé interminable et cru ne jamais finir. Ce qui m’a posé problème, dans les faits, ce n’est pas la longueur en elle-même que les longueurs, et cette impression de lire un premier jet et non un roman abouti et terminé : il y a des pages absolument sublimes, belles à pleurer, sur la liberté, celle de Modesta, âme libre de poète dans un corps libre de femme sauvage qui recherche toujours la joie, le plaisir, les sensations, la dimension charnelle et sensuelle du monde, et ce dans une société patriarcale et misogyne, écrasée par la religion, et ce côté-là m’a émerveillée. Mais il y a aussi des passages plats, qui ressemblent à un brouillon au point que je ne comprenais strictement rien de ce qui se passait, des personnages qui débarquent sans crier gare et des incohérences : à plusieurs reprises, je suis sûre que des personnages réapparaissent alors qu’on nous avait annoncé leur mort. Sans compter que certaines façons d’agir de Modesta m’ont laissée un peu perplexe, et j’ai souvent eu du mal à la comprendre…

Me voilà donc bien ennuyée avec ce monument de la littérature italienne, qui m’a par certains côté rappelé Le Guépard de Lampedusa, dont le propos sur cette éthique de la joie, ce bonheur intérieur construit par soi-même, cette affirmation de la liberté intérieure qui s’affranchit des rigueurs sociales m’ont ravie, mais qui aurait mérité d’être un peu retravaillé.

L’Art de la joie
Goliarda SAPIENZA
Traduction de Nathalie Castagné
Le Tripode, 2016

Le 28 Octobre, de Piero Chiara

Le 28 Octobre, de Piero ChiaraIl sut immédiatement que cette journée ferait date. Et, effectivement, il s’en souvenait toujours et il s’en souviendrait pendant des années, lors de voyages en train, dans des chambres meublées, dans les bureaux où il travaillerait, comme de l’image la plus forte et la plus belle de sa jeunesse. Même si, au fond, demeurait un peu d’amertume pour cette fin brutale et cette farce ridicule qui s’était achevée de façon honteuse.

Piero Chiara n’est pas un auteur très connu en France — et, du coup, je ne le connaissait pas. Pourtant, il jouit d’une grande notoriété en Italie, auteur d’une oeuvre romanesque riche et variée et de nombreuses nouvelles, qui s’inspirent de sa vie picaresque. Il est aussi connu pour ses convictions antifascistes, qui lui ont valu quelques ennuis. Dans Le 28 octobre, court récit composé entre 1961 et 1964, il s’inspire d’un épisode fondateur de sa jeunesse.

Fils unique, dilettante, après des années à dilapider son argent sur les tables de jeu, Peppino vient d’obtenir miraculeusement le concours de greffier adjoint, et quitte Luino pour Pontebba, à la frontière autrichienne. On ne peut pas dire qu’il soit très motivé pour cette carrière de fonctionnaire qui s’annonce, mais tout compte fait, ce départ l’arrange un peu, vu ce qui s’est passé quelques jours plus tôt, le 28 octobre, dixième anniversaire de la marche sur Rome de Mussolini…

Un petit roman astucieusement construit, drôle et ironique, léger et primesautier, et en même temps d’une sensualité délicate et troublante. En peu de pages, avec un indéniable sens du burlesque sur la fin, Piero Chiara parvient à la fois à faire la satire de la vie de Province, à ridiculiser le fascisme et à nous offrir une délicieuse éducation sentimentale et érotique avec une femme, Ines, incarnant la quintessence de la féminité. Difficile d’en dire plus sans tout dévoiler, mais ce petit récit constitue une très belle découverte ! Ne passez pas à côté !

Le 28 octobre
Piero CHIARA
Traduit de l’italien par Marie-Françoise Balzan
La fosse aux ours, 2017

Avant tout, se poser les bonnes questions de Ginevra Lamberti

Avant tout, se poser les bonnes questions de Ginevra LambertiTravailler dans un centre d’appel te met d’emblée dans la peau d’un jeune de ton temps. Quelques années plus tôt ce métier a connu une brève mais intense médiatisation dont est sorti un mythe genre Vietnam, genre si tu l’as fait tu es un guerrier. Le centre d’appel n’est plus un sujet de conversation à la mode, mais il existe toujours en tant que lieu de travail, de sorte que tu peux continuer à y aller, aux mêmes conditions qu’avant, sans que quiconque ponde un édito sur des aspects privés, comme les collaborations occasionnelles.

Si la littérature italienne n’est pas la littérature étrangère que je maîtrise le moins, j’avoue que question contemporains, je me suis arrêtée à Umberto Eco (mythe indépassable, du coup). Heureusement, il y a les éditions du Serpent à Plumes, qui nous proposent en cette rentrée littéraire de découvrir une voix pleine de fraîcheur, celle de Ginevra Lamberti, au nom particulièrement chantant et dont c’est ici le premier roman.

Gaia est étudiante en langues rares, et vit dans une vallée au nord de Trévise absolument magnifique mais où elle s’ennuie à mourir. Sujette aux crises de panique, elle voudrait trouver un vrai travail, mais ne déniche que des stages non rémunérés et des trucs à la con — comme par exemple opératrice dans un centre d’appel dans la banlieue de Venise où elle déménage. Bref, Gaia comme beaucoup de jeunes de sa génération a du mal à trouver sa place dans le monde…

Un premier roman très réussi, plein de drôlerie, de malice et de fantaisie, et dont la narratrice est immédiatement attachante par sa maladresse et son côté un peu lunaire. Mais la fantaisie parfois burlesque ne saurait occulter le vrai sujet du roman : le portrait d’une génération qui se cherche, précaire, qui a fait des études pas tellement adaptées au marché du travail, qui ne se voit proposer que des boulots absurdes et mal payés où il faut arnaquer des gens, et qui vit en collocation dans des appartements à moitié en ruine — à Venise, certes. Légèreté donc, mais aussi gravité, dans ce roman où il s’agit finalement de grandir et de devenir adulte, faire face aux aléas de la vie et à ses difficultés, et dans lequel on se retrouvera finalement tous, un peu. La fin est extrêmement touchante.

Un joli roman donc que celui-ci, plein de gaieté et d’énergie, et en même temps empreint d’une certaine mélancolie émouvante. A découvrir !

Avant tout, se poser les bonnes questions
Ginevra LAMBERTI
Traduit de l’italien par Irene Rondanini et Pierre Bisiou
Le Serpent à Plumes, 2017

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By Herisson