L’Aventure des langues en Occident, d’Henriette Walter

L'Aventure des langues en Occident, d'Henriette WalterIl s’agit donc d’une sorte de voyage guidé à travers l’histoire et la réalité actuelle des langues de l’Europe. Il aurait pu s’organiser dans le cadre de chacun des pays. Mais cela aurait conduit à brouiller les pistes car les frontières des langues ne sont pas celles des États. Or ce sont les langues qui sont le centre de ce livre.

Lorsque j’ai fait mes cartons de livres pour mon déménagement, je suis tombée sur cet essai que j’avais acheté dans un vide grenier il y a quelques années et que je n’avais malheureusement jamais pris le temps de lire, et du coup complètement oublié. Ce qui est d’autant plus dommage que le sujet m’intéresse beaucoup, et il m’a semblé d’autant plus indispensable aujourd’hui que l’Europe ne fait plus rêver et que l’on met l’accent sur les différences au lieu de voir ce que nous avons de commun (je pense à la Catalogne, mais pas seulement) : si l’objet de ce livre n’est évidemment pas politique, en émerge pourtant cette idée que nous avons beaucoup de choses en commun.

Partant de l’origine Indo-européenne commune de toutes les langues parlées en Europe, Henriette Walter s’attache à décrire chaque groupe sur le plan à la fois strictement linguistique mais aussi géographique : le grec, qui s’il est aujourd’hui marginal est pourtant à la racine de la culture européenne (notamment avec l’invention de l’alphabet) et se trouve disséminé dans toutes les autres langues ; les langues celtiques, là encore peu nombreuses et circonscrites géographiquement alors même que les Celtes ont largement dominé l’Europe à une époque ; les langues romanes, issues du latin (italien, espagnol, portugais et français) ; et enfin les langues germaniques, du nord avec les langues scandinaves et de l’ouest avec l’allemand, le luxembourgeois, le néerlandais et l’anglais).

Et tout cela est bien évidemment passionnant, sous-tendu par l’idée que langues et idéologies/manières de voir le monde sont intrinsèquement liées, mais aussi que les différentes langues évoluent, s’interpénètrent, que dans un même pays on parle plusieurs langues car les frontières linguistiques sont poreuses, et qu’une même langue est parlée dans plusieurs pays. Très pédagogique, l’ouvrage est illustré de nombreuses cartes et tableaux, et s’il est parfois très technique (j’ai toujours eu du mal avec la phonétique, qui n’a jamais voulu s’enregistrer durablement dans mon cerveau) il réserve aussi des petites « récréations », sous forme de jeux très instructifs. J’ai eu des révélations sur certains mots et surtout sur certains noms de lieux, car finalement c’est dans la toponymie que l’on trouve le plus de vestiges de notre histoire et de nos racines communes.

Bref, un ouvrage indispensable, au ton à la fois primesautier et sérieux, qui ravira les amateurs de langue mais aussi d’histoire !

L’Aventure des langues en Occident — Leur origine, leur histoire, leur géographie
Henriette WALTER
Robert Laffont, 1994

« Que votre moustache pousse comme la broussaille » : expressions des peuples, génie des langues de Muriel Gilbert

Que votre moustache pousse comme la broussailleAvec plus ou moins de bonheur, de guerres en mariages en occupation en commerce en amours en peurs en idées reçues en rivalités en colonisation en amitiés en admiration en préjugés, pour le meilleur et pour le pire, de tout temps, les peuples se sont rencontrés. Ils se sont frottés les uns aux autres, et leurs langues en sont le reflet, qui n’hésitent pas à s’approprier parfois les mots de l’étranger, immigré ou envahi, allié ou combattu, pour s’enrichir et se parer de nouveauté.

Les expressions idiomatiques : le cauchemar du traducteur, et notamment du traducteur en herbe qu’est l’étudiant devant son thème ou sa version. Intraduisibles de façon littérales, elles sont le reflet d’un mode de pensée qui n’est pas toujours le même que le notre. Pour ma part, j’ai toujours eu beaucoup d’affection pour ces expressions, souvent très amusantes.

Dans cet ouvrage, Muriel Gilbert, traductrice de formation et correctrice au Monde, nous propose un voyage à travers les expressions amusantes de nos voisins proches ou éloignés, passant de l’une à l’autre à la manière d’un marabout de ficelle, tout en essayant de passer en revue les différents thèmes féconds en idiotismes en tout genre : les voisins, la santé, la nourriture, le corps, l’argent, ou encore l’amour et le sexe…

C’est éminemment plaisant et amusant, tant l’inventivité semble sans limites ; parfois, les expressions peuvent laisser perplexe, comme le fait de dire « que votre moustache pousse comme la broussaille » à quelqu’un qui vient d’éternuer (en Mongolie) ; certaines se ressemblent : lorsqu’il manque une case au Français, c’est une vis qui fait défaut aux Espagnols, un peu de cuisson aux Anglais (qui peuvent aussi avoir une chauve-souris dans le clocher en lieu et place d’une araignée au plafond), quant aux Allemands, il leur manque juste quelques tasses dans le placard. On rit donc beaucoup, grâce aux expressions et au ton primesautier adopté par l’auteur, et on apprend puisque, bien sûr, ces expressions sont aussi le reflet du génie des peuples. Mais n’hésitons pas à allègrement nous servir : j’ai tellement aimé le « ne pas se prendre pour la queue d’une poire » suisse que je l’ai très naturellement intégré à mon stock, de même que « ne pas être l’outil le plus affûté de la boîte » anglais. Quant au magnifique « jeu des nuages et de la pluie », beaucoup plus poétique que nos parties de jambes en l’air et autres bêtes à deux dos, je le garde en réserve !

Un petit livre vraiment rigolo, dans lequel grappiller pour s’évader un peu !

« Que votre moustache pousse comme la broussaille » : expressions des peuples, génie des langues
Muriel GILBERT
Ateliers Henry Dougier, 2016