La magie du langage, de Robert Dilts : changer les croyances avec les mots

Ce livre traite de la magie des mots et du langage. La langue est l’un des éléments clés à partir duquel nous construisons nos modèles mentaux du monde et peut avoir une influence considérable sur notre perception de la réalité et notre manière d’y répondre. Le langage verbal est une caractéristique propre à la race humaine et il est considéré comme l’un des principaux facteurs qui distinguent les humains des autres créatures. Le grand psychiatre Sigmund Freud, par exemple, pensait que les mots étaient l’outil fondamental de la conscience humaine et, en tant que tels, avaient des pouvoirs spéciaux.

La magie, c’est agir sur le monde grâce à des mots, qu’on appelle des formules magiques.

Basé sur les principes de la PNL, qui étudie l’influence de notre langage sur notre programmation mentale, cet essai s’intéresse donc à la magie du langage, c’est-à-dire comment les mots et le langage peuvent influencer nos croyances. Nous avons tous, en effet, une « carte du monde », qui est la manière dont nous donnons sens à notre expérience en fonction de nos représentations mentales liées à l’éducation, au passé, à nos valeurs etc. Le souci est que parfois, cette carte est fausse, partielle ou obsolète : la magie du langage, grâce à plusieurs modèle, va nous permettre, en formulant autrement, de dépasser ces limites.

Les croyances et comment elles façonnent notre vie : c’est exactement ce sur quoi je suis en train de travailler pour mon projet secret, et cet ouvrage est donc tombé à pic, de manière pour ainsi dire magique, d’autant qu’en le lisant, je me suis rendu compte que cette question de carte et de territoire, de filtres mentaux que l’on insère entre le réel et la perception qu’on en a, c’est ce que j’étudie dans ma thèse (je n’avais pas encore fait le lien, là encore c’est magique). Au-delà de ça, j’ai beaucoup aimé cet essai, qui est parfois compliqué à comprendre dans les détails mais qui permet vraiment de recadrer les choses et de se rendre compte qu’une même idée, selon la manière dont la phrase qui la formule est tournée, n’aura pas le même impact (ni sur nous, ni sur les autres). Depuis que je l’ai lu, j’essaie par exemple de ne plus utiliser « mais » et de le remplacer par « même si ». D’ailleurs, il y a dans le livre beaucoup d’exemples et d’exercices pour apprendre à « formuler autrement » afin que la magie opère…

Ce n’est pas forcément un ouvrage pour tout le monde mais si vous vous intéressée au langage, à la PNL ou si vous cherchez à tordre le cou à certaines de vos croyances limitantes, ça peut vous intéresser.

La Magie du langage. Changer les croyances avec les mots
Robert DILTS
Préface et traduction de Béatrice Arnaud et Catherine Balance
Interéditions, 2021

Les figures ne manquent pas de style, de Nicolas Buté, Julien Hartmann et Matthias Vivet : vive la rhétorique !

Qu’elles se glissent dans une publicité, un livre, dans un dialogue de film ou dans notre dernière conversation avec la voisine du troisième, les figures sont au centre de notre quotidien. Parfois outrancières, parfois pudiques, tellement habituelles qu’on ne les distingue plus du reste de nos conversations ordinaires, elles nous accompagnent tout au long de notre vie de locuteur. 

Aujourd’hui nous n’allons ni parler d’amour ni de spiritualité ni de créativité (encore que le sujet du jour est lié à l’écriture), mais de figures de style. Ne partez pas en courant : vous allez voir, c’est amusant !

Le but de ce petit essai / livre-jeu est de sortir les figures de style du champ strictement littéraire pour montrer à quel point elles sont présentes partout dans notre vie quotidienne, même si nous y sommes tellement habitués que nous ne les voyons plus. L’essentiel, ici, est l’effet qu’elles produisent, et 25 d’entre elles (des plus connues comme l’hyperbole et la métaphore aux plus exotiques comme l’isolexisme et l’anacoluthe) sont passées au crible de manière ludique : tout d’abord un texte (à difficulté croissante) pour les repérer, ensuite des indices (le même texte avec la figure mise en évidence), et enfin la solution, qui présente la figure et donne d’autres exemples.

Une vraie réussite : partir à la chasse aux figures de style se révèle ici particulièrement amusant (et pas si facile pour certaines) et instructif. Il ne s’agit pas du tout d’un livre technique pour spécialiste : au contraire, il s’adresse à tous, et surtout aux curieux du langage. Les textes sont à mourir de rire, les figures y sont forcées à l’extrême tout comme les noms et biographies de leurs auteurs fictifs : Philippe Hallage, par exemple, est assez friand de l’hypallage (et si vous ne savez pas ce qu’est un hypallage, c’est une bonne raison de vous offrir ce livre). J’imagine que les auteurs ont bien dû s’amuser en les écrivant (et se creuser la tête : l’exercice de style ne doit pas être si simple). Quant aux exemples, issus de slogans publicitaires, chansons, discours politiques, articles de presse, bande dessinée, dialogue de films, qui viennent à merveille compléter les classiques citations de nos plus grands auteurs, ils nous montrent que oui, les figures de style sont partout dans notre vie !

Bref, un petit livre qui ravira tous les curieux : drôle, original et instructif, il démythifie la rhétorique, et se révèle un cadeau parfait pour soi ou un ami amoureux du langage (si vous êtes ami avec Bernard Pivot par exemple, mais pas seulement).

Les figures de manquent pas de style
Nicolas BUTÉ, Julien HARTMANN, Matthias VIVET
Ellipses, 2019

Leçons de grec, de Han Kang

Leçons de grec, de Han KangVingt ans auparavant, elle n’aurait jamais imaginé qu’une langue étrangère et non la sienne puisse briser son mutisme. Si aujourd’hui elle apprend le grec ancien dans cet établissement privé, c’est qu’elle a envie de retrouver le langage par sa propre volonté. Elle est presque indifférente aux textes de Platon, d’Homère ou d’Hérodote, à ceux postérieurs écrits en hellénique vulgaire, que les étudiants qui suivent le cours avec elle désirent lire dans leur version originale. S’il y avait eu des cours de birman ou de sanskrit, deux langues qui ont recours à des systèmes scripturaux qui lui sont encore plus étrangers, elle les aurait choisis sans hésiter.

Je poursuis mes investigations en littérature étrangère non anglo-saxonne et plus particulièrement en littérature asiatique, avec cette fois l’une des plus célèbres auteures coréennes, Han Kang, qui a reçu en 2016 le prestigieux Man Booker International Prize pour son précédent roman, La Végétarienne.

Deux êtres en perdition. Une femme devenue mutique, un homme en train de devenir aveugle. Les deux sont liés par des leçons de grec ancien.

Ce roman est une petite merveille de délicatesse et de poésie. Très lent, subtil, tout en dentelle, et en même temps plein d’émotions, il m’a beaucoup rappelé les films de Wong Kar Wai et en particulier In the Mood for Love. Fable de la résilience (même si j’aime de moins en moins ce mot, je n’en trouve pas d’autre) et de la reconstruction de soi, il place au coeur de tout non la littérature, mais le langage dans sa matérialité : les mots et les phrases en grec ancien fonctionnent comme des formules magiques, non par leur sens mais par leur écriture, qui permettent de reprendre contact avec le monde et de retrouver ce qu’on a perdu.

Un très très beau roman, dont il est finalement assez difficile de parler, mais à découvrir absolument !

Leçons de grec
Hang KANG
Traduit du coréen par Jeong Eun-Jin et Jacques Batilliot
Le Serpent à plumes, 2017

1% Rentrée littéraire 2017 — 4/6
By Herisson

La septième fonction du langage, de Laurent Binet

La Septième fonction du langageMais ce collège de France, qu’est-ce que c’est ? Fondé par François Ier, d’accord, il a lu ça à l’entrée. Et ensuite ? Des cours ouverts à tout le monde qui n’intéressent que les chômeurs gauchistes, des retraités, des illuminés ou des profs qui fument la pipe ; des matières improbables dont il n’a jamais entendu parler… Pas de diplômes, pas d’examens. Des gens comme Barthes et Foucault payés pour raconter des trucs fumeux. Bayard est déjà sûr d’une chose : ce n’est pas ici qu’on apprend un métier. Epistémè, mon cul.

C’est l’un des romans dont on parle le plus en cette rentrée littéraire, et pas seulement parce que nous fêtons cette année le centième anniversaire de Roland Barthes. Présent sur presque toutes les listes de prix, sauf bizarrement celle du Goncourt (enfin, bizarrement… j’ai ma petite hypothèse), il suscite le débat, entre les « pour » et les « anti », les admirateurs et les détracteurs, qui ne s’affrontent d’ailleurs pas toujours sur le terrain littéraire : on assiste presque à une nouvelle affaire Dreyfus comme le petit monde des lettres en connaît épisodiquement. D’ailleurs, quand j’ai posté ma photo sur Instagram, j’ai à nouveau eu des réactions contrastées.

Il faut dire qu’avec ce roman, Laurent Binet égratigne sérieusement le petit monde intello-germanopratin, ce que certains ne lui pardonnent pas (ça ce sont ceux qui n’aiment pas pour des raisons partisanes). D’autres trouvent que c’est du grand n’importe quoi. Bref, personne n’est d’accord !

Mais de quoi est-il question ?

Le 25 février 1980, en sortant d’un déjeuner avec Mitterrand, Roland Barthes est fauché par la camionnette d’une entreprise de blanchissage, avant de mourir un mois après de ses blessures. Pour tout le monde, il s’agit d’un accident bête : Barthes, totalement absorbé dans ses pensées, a traversé la rue sans regarder. Cela arrive. Mais si c’était en fait un assassinat ? En effet, Barthes avait sur lui un document précieux, qui pourrait bien changer la face du monde, et qui s’est mystérieusement volatilisé. L’inspecteur Bayard, caricature de flic ignorant et réactionnaire, haïssant les intellectuels gauchistes, est chargé de l’enquête, et réquisitionne, pour l’aider à comprendre le microcosme germanopratin et lui traduire le langage sémiotique, Simon Herzog, un jeune chargé de cours…

Thriller ésotérico-érudit à la Umberto Eco (le seul intellectuel à être à peu près épargné dans le roman) mâtiné de satire universitaire à la David Lodge (auquel il est fait un clin d’oeil par le biais d’un surnuméraire s’incrustant à un colloque), avec un peu de James Bond et de parodie de roman d’espionnage sur fond de guerre froide et de San Antonio pour l’écriture, ce roman est à la fois brillant et jubilatoire ! Les idoles en prennent pour leur grade : accros au sexe et aux drogues quand ils ne sont pas tout simplement ridiculisés dans des scènes dignes d’un film comique, toutes les grandes figures de la French Theorie ont leur rôle : Foucault, BHL, Deleuze et Guattari, Derrida, Todorov et Nancy Huston, et surtout Sollers et Kristeva. Tous ces gens que ceux qui ont fait des études de lettres connaissent bien, ont lu, descendent de leur tour d’ivoire intellectuelle et deviennent humains, trop humains.

Binet s’amuse avec la référentialité. D’un côté il ressuscite une époque, sème les effets de réel, les événements, les noms, les lieux. De l’autre il déréalise l’ensemble avec des effets de fiction plus ou moins évidents (plutôt moins, d’ailleurs). Un peu comme Delphine de Vigan mais d’une autre manière, il interroge la littérature, le réel, la fiction, le monde.

Et il interroge surtout le langage et ses immenses pouvoirs : celui qui les détient n’a besoin de rien d’autre. Argumenter, persuader, convaincre, débattre : tous les jours nous ne faisons, finalement, que cela, comme dans un gigantesque logos club où les enjeux varient, mais où il s’agit toujours d’amener l’autre à changer de point de vue pour adopter le nôtre. Pas étonnant dans ce cas que l’on soit prêt à tuer pour cette fameuse septième fonction du langage, la fonction performative, qui permet d’agir sur le monde !

Immensément drôle et intelligent, ce roman est absolument à mettre dans toutes les mains, y compris de ceux qui n’y connaissent rien en sémiologie et en sciences du langage : le roman est assez pédagogique pour pouvoir suivre, et pour vous aider Abeline nous a concocté un petit guide !

Lu également par Ys, François

La Septième fonction du langage
Laurent BINET
Grasset, 2015

RL201521/24
By Hérisson

La femme qui tremble – une histoire de mes nerfs, de Siri Hustvedt

femme qui trembleLorsque j’ai été saisie de tremblements devant l’arbre de mon père, je baignais depuis des années dans le monde du cerveau et de l’esprit. Ma curiosité initiale à l’égard des mystères de mon propre système nerveux s’était muée en passion impérieuse. La curiosité intellectuelle concernant un mal dont on souffre est certainement issue d’un désir de maîtriser celui-ci. Si je ne pouvais pas me guérir, peut-être pourrais-je au moins commencer à me comprendre.

Deux ans et demi après avoir perdu son père, alors qu’elle lit un discours pour lui rendre hommage, Siri Hustvedt se met à trembler, avec « cette sensation d’une puissance supérieure qui s’emparait de moi et me secouait comme une poupée de son ». Comme elle s’est toujours intéressée au sujet du cerveau humain, elle part à la recherche de ce qui s’est déréglé en elle…

Dans ce qui est à la fois un document autobiographique et un essai, Siri Hustvedt parvient parfaitement à poser les question les plus essentielles — et les plus fascinantes — sur le cerveau. A la base, donc, un problème personnel, des crises incontrôlables de tremblements : épilepsie ? hystérie ? panique ? De visites médicales en visites médicales, c’est tout le champ des sciences du cerveau qui est ici appréhendé, d’un point de vue historique, médical, philosophique etc. Car la grande richesse de cet ouvrage, c’est la multiplication des points de vue qu’il offre sur le mystère du cerveau humain et de sa relation avec le corps, puisque la multiplication des cas relatés par la narratrice montre combien on se trompe en séparant distinctement soma et psyché, car le cerveau peut faire d’étranges choses au corps. On apprend, donc, et on réfléchit sur la mémoire, le langage, le rêve, l’identité et la conscience de soi, les maladies mentales et leur lien à la création…

S’il est parfois un peu ardu à suivre, cet essai autobiographique est avant tout passionnant, que l’on s’intéresse au fonctionnement du cerveau humain ou au processus de création (voire aux deux), puisque jamais Siri Hustvedt ne se détache de son moi écrivant, que ce soit par le bais des ateliers d’écriture qu’elle mène à l’hôpital, ses réflexions sur la lecture ou certaines anecdotes qui lient l’écriture à cette question du tremblement.

A lire absolument

La Femme qui tremble – Une histoire de mes nerfs
Siri HUSTVEDT
Actes Sud, 2010 (Babel, 2013)