Milarepa, d’Eric-Emmanuel Schmitt

12173334984_957f83af9d_oTu t’appelles Svastika. Tu parcours les montagnes des songes depuis des siècles en essayant de purger ton âme. Tu voudrais te libérer de la haine. Tu n’y arriveras qu’en racontant l’histoire de celui que tu combattis, l’histoire de Milarepa, le plus grand des ermites. Lorsque tu l’auras racontée cent mille fois, tu échapperas enfin au samsara, ta migration circulaire et sans fin.

Lorsque je suis tombée par hasard sur ce petit texte, je n’en avais absolument jamais entendu parler, mais l’auteur et le sujet (le bouddhisme) m’ont poussée à céder à ma curiosité.

Il s’agit d’un monologue théâtral. Chaque nuit, Simon, le narrateur, fait le même rêve. Un rêve de haine, au cours duquel il recherche un homme qu’il veut tuer. Rêve ? En fait, il s’agit d’une réminiscence d’une précédente incarnation, lorsqu’il était Svastika et persécutait son neveu Milarepa. Pour s’en libérer, il doit raconter cette histoire.

Le texte est suivi d’un entretien dans lequel Eric-Emmanuel Schmitt explique ce que le bouddhisme peut apporter à la vie.

Alors concernant le texte, malgré mon affection pour Eric-Emmanuel Schmitt, je dois dire que j’ai été assez déçue, et je pense que cela vient de la forme adoptée : le monologue théâtral. Qui du coup n’a pas grand chose de théâtral (un bonhomme tout seul qui raconte une histoire, ça ne fait pas une pièce selon moi) (mais enfin, je nuance, il faudrait le voir, les critiques étaient plutôt bonnes) (en tout cas, je trouve que ça ne passe pas bien à l’écrit), mais empêche l’épanouissement du récit nécessairement simplifié. Alors que sur un tel thème, il nous aurait fallu un roman, genre beaucoup plus à même d’éviter certaines simplifications, notamment concernant le karma et la réincarnation, concepts extrêmement complexes et souvent caricaturés en système de bons points / mauvais points dans la pensée occidentale, un peu comme le bonus/malus des assurances automobiles. Or, si je ne suspecte pas Eric-Emmanuel Schmitt d’une telle pensée primaire, je trouve que le texte aurait gagné à creuser un peu plus de ce côté-là et à aborder la question de manière un peu moins allusive. En outre, je n’ai pas bien compris comment ni pourquoi le narrateur, à certains moments, dit « je » lorsqu’il parle de Milarepa ; si l’on admet l’hypothèse qu’il soit effectivement la réincarnation de Svastika, il ne peut pas être aussi Milarepa (une même âme en deux corps, c’est possible, c’est l’amour (ou l’amitié, dit Aristote) ; mais deux âmes dans un même corps, c’est de la schizophrénie — ce qui est une interprétation possible). Bref, il me semble que Schmitt, dans ce texte, n’est pas à son meilleur et c’est dommage, il avait un beau sujet.

En revanche, j’ai beaucoup aimé l’entretien. Eric-Emmanuel Schmitt n’est pas bouddhiste, parce qu’il est gêné, tout comme moi, par la dimension stoïcienne de cette philosophie/religion : lui est plutôt pour l’amour fou et inconditionnel, qui engendre parfois la souffrance, mais tant pis. Par contre, en bon humaniste, il s’y intéresse comme il s’intéresse de manière générale à la spiritualité, et en tire quelques leçons pour vivre, peut-être pour mourir, mais aussi pour écrire…

Conclusion : lisez plutôt l’entretien, plus stimulant et riche que le texte lui-même !

Milarepa
Eric-Emmanuel SCHMITT
Albin-Michel, 1997 (Livre de poche 2013, édition qui comprend l’entretien)

Le Cercle du Karma

cerclekarma

Tu me connais. Les hommes, le sexe, je ne veux même plus y penser. J’ai eu assez de souffrances pour plusieurs vies, à cause d’eux.

Je ne sais plus du tout par quel biais le destin a fait parvenir ce roman jusqu’à ma PAL mais une chose est sûre, c’était un jour de karma positif, parce que j’ai vraiment adoré, et il s’agit à nouveau d’un gros gros coup de coeur (je suis bénie en ce moment, je ne lis que des romans qui me transportent, d’autres sont à venir). Je m’excuse à l’avance pour les augmentations exponentielles de PAL dont je pourrais être responsable.

Lorsque l’histoire commence, Tsomo, l’héroïne, a soixante-dix ans et estime que les hommes (au sens d’être humain de sexe masculin) lui ont apporté assez de souffrances pour plusieurs vies. Le lecteur (plus exactement la lectrice, qui pourrait dire la même chose même si elle est loin d’avoir cet âge) est intrigué : que s’est-il donc passé dans sa vie (présente) pour qu’elle en arrive à cet amer constat ? Et cette vie, c’est justement l’objet du récit qui va suivre. Tsomo vient au monde dans un lieu et un temps où être une fille n’offre pas un horizon de possibilités très stimulant, et pourtant, à sa naissance, l’astrologue consulté prédit qu’elle ne tiendra pas en place et voyagera beaucoup. Il affirme aussi qu’elle n’a pas accumulé beaucoup de mérites dans ses incarnations précédentes, et qu’elle aura une vie de souffrance. Et c’est bien ce qui va se réaliser pour la pauvre Tsomo, qui n’aura de cesse d’aller de désillusion en déception. Et pourtant elle avance, traçant le chemin de son existence et épurant son karma…

Quelle merveille ! Tout est passionnant dans ce roman ! Déjà, il est très enrichissant d’un point de vue culturel : il faut dire qu’on n’a guère l’habitude de lire des romans bhoutanais, et que du coup on en apprend beaucoup sur les croyances, les modes de vie, le bouddhisme, les divinités, le karma, autant de sujets qui m’intéressent beaucoup. Et puis, d’un point de vue plus personnel, c’est un très beau et original roman d’apprentissage, une quête initiatique qui permet de se poser beaucoup de questions et d’apprendre sur soi. Tsomo est « en quête d’elle-même ». On apprend surtout des épreuves et du malheur, dit le Bouddha. « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort », dit le philosophe (Nietzsche en l’occurrence). Et le courage de Tsomo est admirable, car malgré les épreuves, elle reste forte, ne tombe jamais dans le désespoir, et le roman n’est jamais larmoyant, bien au contraire.

Bref, une très belle leçon de vie, un roman passionnant qui fait voir du pays, une plongée dans une culture mal connue… que demander de plus ?

Maudit Karma

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Il y a plusieurs sortes de hasard : ceux qui se présentent comme une catastrophe, mais finissent par tourner à votre avantage. Ceux qui se présentent bien et qui tournent à la catastrophe. Et ceux qui vous laissent bouche bée pendant un long moment.

Je suis tombée sur ce petit roman totalement par hasard (mais le hasard existe-t-il ?) en flânant dans une librairie un après-midi de pluie. Le titre m’a interpelée, la couverture m’a fait sourire et le résumé m’a intriguée. Ce n’est pas vraiment le genre de choses que je lis habituellement, et pourtant, cela aurait été dommage que je passe à côté.

Kim Lange est animatrice de talk-show. Pas franchement une mauvaise personne, elle n’est pas non plus l’amie, l’épouse, la mère dont on rêverait. Aussi, lorsqu’elle meurt écrasée par le lavabo d’une station orbitale mal désintégrée, après avoir laissé sa fille le jour de son anniversaire et trompé son mari dans les bras d’un bellâtre, elle est réincarnée en fourmi. Cela aurait pu être pire : les dictateurs sanguinaires reviennent quant à eux sur terre sous forme de bactérie intestinale. Sous cette forme d’insecte, elle rencontre Casanova lui-même, qui depuis des siècles est resté sous cette forme, ne parvenant pas à gravir l’échelle des espèces, et elle va l’entraîner avec elle dans une aventure étrange… au fil des ses existences, Kim parvient à accumuler du bon Karma et ses incarnations sont donc de plus en plus nobles : fourmi donc, puis cochon d’inde, puis chien… tout cela en restant près de son mari et de sa fille, auprès desquels sa meilleure amie tente de la remplacer. Ce qu’elle veut empêcher à tout prix…

J’ai vraiment passé un excellent moment. Je passerai sur la conception quelque peu fantaisiste du karma et de la réincarnation contenue dans le roman, pour aller à l’essentiel : l’humour et la légèreté. Vraiment, à presque chaque page je ne pouvais m’empêcher d’éclater de rire toute seule sur mon transat, sous les regards suspicieux de mon entourage. Et ça ça fait du bien. D’autant que malgré tout, il y a une certaine gravité également, parce qu’au fil de ses expériences, Kim se rend compte qu’elle est passée à côté de l’essentiel, obnubilée par ce qui ne l’était pas. Elle est passée à côté de la vraie vie, de l’amour, celui de son mari et celui de sa fille. Bref, c’est vraiment un roman que je conseille à tout le monde !

Et pour finir, le hasard (?) a voulu que pendant l’été, Calypso lise aussi ce roman, vous pouvez aller voir son avis ici.