[la valise de l’été] Le Soldeur, de Michel Field

Michel Field Le Soldeur JulliardChaque fois que je vous appellerai, ce sera pour vous dire un mot que j’aurai choisi. Un mot, et un seul. Borges l’a montré, et tous les dictionnaires en témoignent : un mot, un seul mot, suffit bien pour contenir l’infini de tous les autres. Ce mot sera comme un programme, comme un thème imposé : à vous d’en composer les variations à partir de vos livres.Quand je n’aurai pas envie de parler ou de vous entendre, je vous l’enverrai par texto. Et nous nous retrouverons le lendemain, chez le solder, à l’heure que je vous aurai indiquée. Vous me montrerez les livres que vous avez choisis pour répondre à ma demande. Je pourrai décider de vous en acheter un, ou plusieurs. Les autres, vous les vendrez. Si votre sélection m’étonne ou me séduit, nous prendrons un verre et nous discuterons — mais le mot choisi bornera l’horizon de nos échanges. Sinon, il faudra attendre le suivant…

Une nouvelle facette de la vie du lettré : après les affres de la critique par Arnaud Viviant, voici un roman consacré à la bibliothèque et à ses aléas. Un roman qui, je vous préviens d’entrée de jeu, est un énorme coup de coeur.

L’histoire d’un homme, dont nous ne saurons pas grand chose (à peine peut-on déduire de certaines allusions qu’il est journaliste), qui pour séduire une jeune femme se soumet au jeu cruel qu’elle lui impose : se séparer, pan après pan, de tout le contenu de sa bibliothèque, élément central de son existence.

Le résumé est simple, et en même temps il ne correspond que peu au roman, dont la trame narrative est finalement très ténue, et presque un prétexte. Car l’essentiel, ici, est ailleurs. Les vrais héros de ce roman, ce sont bel et bien les livres, que le personnage chérit de tout son être, de toute son âme, et qui le constituent. Vertigineux d’érudition, ce roman est donc avant tout une plongée dans ce qui pour certains apparaît comme une maladie, bibliophilie, voire bibliomanie, et nous invite à réfléchir sur notre propre relation aux livres. Ces livres qui portent tous une forte charge émotionnelle, car chacun est marqué par un souvenir, les circonstances de son achat, de sa lecture. Ces livres que nous classons, comme nous pouvons, car finalement la science de la bibliothèque n’est pas d’une grande aide face à l’océan à ranger sur les étagères ; qui ne s’est jamais retrouvé face à une forêt de livres à installer ne peut comprendre les merveilleuses pages où le personnage passe en revue les différentes possibilités d’ordonnancement qu’il a essayées au cours de sa vie, après avoir passé beaucoup de temps à choisir le meuble lui-même (et il a une très jolie théorie sur les Billy, que j’ai moi-même élues et j’en suis fort aise). Et puis, au fur et à mesure qu’il rêvasse et qu’il passe en revue le contenu de cette bibliothèque imposante, sa pensée digressive le conduit à approfondir certains sujets : la télévision, la question du genre et l’histoire du féminisme, la sociologie du rugby, la sexualité, la cuisine, la philosophie et la politique, les mots et la langue… sujets éclectiques et parfaitement maîtrisés, qui marquent l’immense culture de l’auteur. Car, oui, Michel Field parle évidemment de lui et de sa bibliothèque, mais chacun pourra projeter le contenu de son propre univers…

Alors, évidemment, lorsque les livres sont aussi consubstantiels à la vie, comment s’en séparer ? On pourrait croire que c’est un déchirement, une amputation. Et pourtant, bizarrement, le personnage y parvient plus facilement qu’on ne pourrait croire, il est même pris d’une frénésie de vide. Ce roman serait-il alors une fable, sur le dépouillement que demande le sentiment amoureux ? Pas vraiment non plus. Alors ? Alors je vous laisse lire. La fin est magistrale.

Un gros coup de coeur donc, qui ravira les amoureux des livres, même si finalement ce qui arrive au personnage est la matérialisation de ce qui est peut-être leur pire cauchemar !

Le Soldeur
Michel FIELD
Julliard, 2014

92737225_oBy Val