Liv Maria, de Julia Kerninon : le goût de la liberté

Elle avait découvert ce dont elle n’avait jamais eu la moindre idée ni la moindre intuition. Ce qu’on pouvait faire avec un corps — avec deux corps. Les frottant l’un contre l’autre comme des silex, longtemps, patiemment, jusqu’à faire jaillir des étincelles, puis le feu, le feu ravageant tout. Elle n’avait jamais deviné, jamais soupçonné la transformation qui s’opérait lorsque deux corps se touchaient — comment les peaux cessaient d’être peaux, les muscles d’être muscles, comment tout cela semblait se redresser et se mettre à chanter. C’était l’odeur de la pluie sur la route, sur la terre, dans les herbes.

Fin de la pause estivale, et ouverture du bal de la rentrée littéraire, avec le nouveau roman d’une autrice que je suis depuis le début et que je prends toujours un grand plaisir à lire (et dont le premier roman, Buvard, avait été un véritable coup de coeur) : Julia Kerninon.

Elle nous raconte l’histoire de Liv Maria : née des amours étonnantes d’un marin suédois et d’une femme un peu sauvage, elle est élevée en liberté sur une petite île. Elle grandit, tombe amoureuse, voyage, s’exile, retombe amoureuse, revient, vit. Mais une coïncidence fâcheuse l’oblige à construire son existence sur un mensonge…

C’est encore une fois une très belle réussite que ce magnifique roman vibrant, lumineux et sauvage, à l’ambiance un peu étrange, et à l’héroïne absolument bouleversante : Liv Maria, femme sauvage éprise de liberté s’il en est, m’a beaucoup beaucoup touchée. Et comme dans tous les romans de Julia Kerninon, il est bien sûr question des livres, de la langue, de la matérialité des mots, et certains passages, comme celui que j’ai mis en exergue, sont d’une grande poésie.

Bref : un coup de cœur, sur lequel je ne m’étendrai pas trop parce qu’il est un peu difficile d’en parler sans trop en dire sur la fameuse coïncidence fatale. Mais faites-moi confiance : c’est un petit bijou de la rentrée !

Liv Maria
Julia KERNINON
L’Iconoclaste, 2020

Une activité respectable, De Julia Kerninon

Une activité respectableAussi risible que ce soit, il y a vingt-cinq ans que j’écris, que j’essaye d’écrire des livres. Depuis qu’ils sont publiés, les gens estiment, légitimement, que tout va bien — mais je crois qu’ils ont oublié comment c’était avant, quand j’écrivais dans le vide, quand je sacrifiais à l’aveugle des choses immenses simplement pour pouvoir être seule et écrire, à ce moment où ma vie n’avait aucun sens pour personne. Aujourd’hui, bien sûr, toutes les choses semblent avoir trouvé leur place — mais j’ai vécu seule la peur des années où ce n’était pas le cas, comme je vis aussi seule l’effroi des années à venir dont je ne sais rien. Maintenant, mes livres sur des étagères de librairies paraissent logiques, évidents, on peut s’en servir pour justifier tous mes manquements, mais je me rappelle du moment où mes failles n’avaient pas encore d’explication, où il était possible qu’elles n’en aient jamais, et que je reste pour toujours à la porte de ce qui est important.

Julia Kerninon est une jeune auteure que je suis depuis son premier roman qui m’avait bouleversée. Elle est en train d’écrire le troisième, et, pour nous faire patienter, nous propose un court récit dans lequel elle nous raconte comment elle est devenue écrivain.

Des parents qui lisent beaucoup pour qui la littérature est la vie, une scène fondatrice chez Shakespeare and Company, une machine à écrire à l’âge de cinq ans, une chambre remplie de livres : dès sa naissance, on peut dire que la petite Julia est placée sous le signe de cette activité très respectable qu’est la littérature. De fait, ce sont des mots qui coulent dans ses veines.

C’est toujours particulièrement émouvant et passionnant lorsqu’un écrivain parle de son rapport aux livres, qui est aussi son rapport au monde. Mais si ce petit récit, magnifiquement écrit, m’a littéralement bouleversée, c’est sans doute parce qu’au-delà des différences évidentes je m’y suis parfaitement reconnue : une petite fille sage et contemplative qui est toujours dans un autre monde, le sien et celui des mots, pour qui lire est aussi évident que respirer, qui très tôt se met à écrire même si au début c’est seulement une posture, pour qui être écrivain est une évidence et qui malgré les difficultés y place toute sa foi*, qui a besoin de cette solitude essentielle qui permet de créer — quitte à sembler passer à côté de la vie, pour les autres, ceux qui ne comprennent pas. Il y a aussi, chez elle, ce besoin d’ailleurs, de dépaysement : vivre dans une ville étrangère, comme dans une bulle, pour pouvoir créer.

Etre écrivain, c’est parfois renoncer, c’est un long chemin, mais c’est un beau chemin et une activité respectable. Avec ce texte, vibrant hommage à la littérature, Julia Kerninon nous prouve à nouveau qu’elle est un authentique écrivain (en plus d’être une jeune femme éminemment sympathique), ceux pour qui la littérature est plus que la vie.

Vivement son troisième roman !

Une activité respectable
Julia KERNINON
Le Rouergue, 2017

* Bon, moi j’ai loupé un embranchement quelque part et pris une déviation qui rallonge un peu la route, mais ne désespérons pas.

Le dernier amour d’Attila Kiss, de Julia Kerninon

Le dernier amour d'Attila KissAu début, il la vit comme une Apache à la peau claire, mi-conquérante mi-fugitive, parce qu’elle était venue s’asseoir à sa table avec cette assurance déroutante — et puis, lorsqu’elle commença à parler, le premier soir, il discerna la fille en elle, non pas l’enfant mais l’infante, la descendante, la dernière d’une lignée, portant sur sa tête quelque chose de très lourd qu’elle ne pouvait ni voir, ni toucher. Après il découvrit la guerrière, l’orpheline, qui amenait avec elle l’amante merveilleuse aux yeux grands ouverts, et il fut séduit. Soulevant une à une les couches sédimentaires qui la recouvraient, la protégeaient, lentement il vit se dessiner l’héritière d’une fortune et d’un nom séculaires, avec ses failles et ses pics escarpés, ses habitudes cosmopolites — il vit la Habsbourg, la Viennoise, l’oppresseuse, celle qui avait grandi dans la brûlure de l’or, et il la détesta, il la craignit, il voulut sa mort pour toute la tristesse atavique qu’elle réveillait en lui qui était hongrois et démuni — et puis en l’espace d’un instant tout s’additionna et sembla ruisseler entre ses mains, et il se retrouva face à l’animal sauvage qu’elle était sans doute au fond, la fille enragée de musique, la personne qui essayait désespérément de grandir, celle qui croyait aux lendemains, l’étrangère qui serait son dernier amour.

Le premier roman de Julia Kerninon, Buvardavait été pour moi un véritable coup de coeur, et il était donc évident que celui-ci se trouverait à un moment ou un autre entre mes mains…

Attila Kiss (rien que ce nom est tout à fait programmatique) est un vieux peintre hongrois qui, pour gagner sa vie, trie les poussins dans une usine. Rien ne le prédestinait à rencontrer Theodora, jeune héritière d’une star de l’opéra et d’une illustre famille viennoise. Rencontre ? C’est plutôt d’une collision dont il s’agit…

Un roman court mais puissant, qui dissèque avec précision le sentiment amoureux et son mystère.  Tout en tensions, en antagonismes, il ne cesse d’opposer les contraires : la pulsion de vie et la pulsion de mort, le masculin et le féminin, l’ombre et la lumière, la jeunesse et la vieillesse, la richesse et la pauvreté, la Hongrie et l’Autriche. Parce qu’il est l’expérience confondante de l’intimité partagée avec l’altérité, l’amour se fait guerre, bataille, conquête, métaphore filée qui tisse tout le texte. Il y a un vainqueur et un vaincu. Chacun n’est plus seulement lui-même, mais le produit d’une histoire qui le dépasse : parce qu’il est pauvre et Hongrois, Attila se sent dépossédé de lui-même et de son libre-arbitre, conquis, soumis, dominé par la riche Autrichienne, ne cesse de se débattre pour reprendre le pouvoir. Mais l’amour, finalement, n’est-ce pas accepter de déposer les armes et embrasser l’irréductible altérité de l’autre ?

Admirable de maîtrise, Le Dernier amour d’Attila Kiss est à la fois sombre, car il met au jour les luttes de pouvoir en jeu dans l’amour, et lumineux par sa résolution. Avec ce roman, Julia Kerninon confirme son talent !

Lu par Jostein

Le Dernier Amour d’Attila Kiss
Julia KERNINON
Rouergue, 2016

Buvard – une biographie de Caroline N. Spacek, de Julia Kerninon

buvardJ’ai rencontré Caroline N. Spacek cet été torride, il y a un an. Après avoir lu tous ses livres d’une traite, j’avais fini par lui envoyer une lettre via sa maison d’édition lui demandant si elle accepterait de m’accorder une interview. L’interview s’est avérée tellement longue que ce livre en a découlé — puisque je suis arrivé chez elle un après-midi de juillet et reparti seulement en septembre, au terme de neuf semaines passées avec elle sous sa véranda à boire et parler et boire et parler et remettre inlassablement des piles dans le dictaphone.

Cela faisait un petit moment (depuis sa sortie en fait) que je tournicotais autour de ce roman sans oser me lancer, sachant intuitivement qu’il serait probablement un coup de poing dans l’âme (!). Et puis, Julia Kerninon a été reçue par Augustin dans Le Carnet d’oren même temps que Martin Page, et comme je manquais un peu d’inspiration face à ma PAL, j’ai sauté le pas.

C’est donc l’histoire d’une rencontre entre un grand écrivain, Caroline N. Spacek, et le narrateur, un étudiant, Lou. De manière mystérieuse, alors qu’elle vit recluse en Angleterre et qu’elle refuse de parler aux journalistes, Caroline invite Lou à venir lui rendre visite, et peu à peu ce qui n’était qu’une interview devient une véritable confession…

Je ne suis pas d’humeur spécialement joyeuse en ce moment, on l’aura noté, mais le fait est que ce roman m’a fait pleurer à chaudes larmes. Et ce n’est pas une figure de style : cela fait longtemps qu’un roman ne m’avait pas fait sangloter comme ça. Parce qu’il parvient, avec beaucoup de justesses et de talent, à aborder des thèmes qui me touchent particulièrement. Il y a d’abord la question de l’écriture, impérieuse, au point que Caroline tend à lui sacrifier sa vie amoureuse. Et pourtant, l’amour est bien là, l’amour absolu, et les deux sont liés : Jude, nouveau Pygmalion, fait d’une Caroline encore dans sa gangue un diamant pur (tout comme Piet, d’ailleurs héritier d’une lignée de diamantaires, le fait avec Lou). Il la façonne, la transforme, la fait grandir, la révèle à elle-même, jouant à la fois le rôle du père et de l’amant.

Au fur et à mesure des confidences de Caroline, une relation assez trouble s’établit entre elle et Lou, pour la raison que tous deux, finalement, sont sur des trajectoires similaires. Je me suis parfois demandé si tant d’horreurs dans leur passé était bien nécessaire, car on se croirait par endroits plongé dans En finir avec Eddy BellegueuleMais oui, c’est sans doute nécessaire, car ici l’écriture sauve. Ou non. Caroline est fêlée, dans les deux sens du terme, et elle laisse donc passer la lumière (© Michel Audiard) mais cela la fait aussi plonger dans l’abîme. Et il y a la fin. Insoutenable.

Dans ce roman, son premier, Julia Kerninon fait donc un coup de maître et se pose en auteur d’avenir. Après, j’avoue, mais ça c’est parce que j’aime pinailler, que j’ai tiqué sur un point de cohérence : alors passons sur le fait que Lou ne sache rien des mariages de Caroline. Mais. Elle n’a épousé les deux hommes qui lui donnent son nom (Nuvoli Spacek) qu’après la publication de son premier livre. Or Lou a lu ce livre, mais sous quel nom l’a-t-elle donc publié ? J’avoue, je suis perplexe sur ce point.

Mais bref : jetez-vous dessus. Et faites une provision de mouchoirs !

Buvard
Julia KERNINON
Rouergue, 2014