Transformations d’une femme, d’Isabelle Sorente : la force de l’amour

Ce n’était pas grave, au début, entre Fabrice et moi. Cela a commencé par une rencontre fortuite, intense comme un jeu, une aventure. Je n’étais pas sûre. A trente-trois ans, j’appréciais les histoires légères, la saveur éphémère des vêtements ôtés et remis, la solitude défaite et retrouvée, comme un lit froissé de célibataire. Je vivais seule, après deux tentatives de vie commune. La première à vingt ans, avec Tom, deux gosses passionnés qui jouaient aux adultes sans y croire ni l’un ni l’autre. La seconde, vers vingt-six ans, n’avait été qu’un long prélude à une séparation amiable.

J’avais envie de retrouver la plume d’Isabelle Sorente, et ses histoires de femmes qui font écho en moi.

Dans ce roman, la narratrice écrit des pièces de théâtre, et a une vie amoureuse variable : elle aime les hommes, mais elle aime surtout la liberté. Quand elle rencontre Fabrice, c’est d’abord une liaison, comme elle en a tant vécues. Mais petit à petit, leur lien s’approfondit, se transforme, à mesure qu’il la transforme.

C’est un très très beau roman sur l’amour, la liberté, l’écriture, un roman très sensuel sur le désir, car c’est bien cela qui anime la narratrice et lui permet de se sentir vivante. Et au bout du compte cette question : qu’est-ce que la liberté ? Encore une fois, je me suis beaucoup retrouvée dans ce personnage de femme, dans ses failles et ses questionnements, et encore une fois j’ai été fascinée par la manière dont il est arrivé pile au bon moment dans ma vie.

Par contre, une chose m’a perturbée : le résumé de la quatrième de couverture ne correspond absolument pas au contenu du roman, ni dans l’histoire ni même dans le nom des personnages (d’après mes recherches, il correspond à un roman qui date de 1969, A pleur joie d’Elvire de Brissac, et je ne vois pas du tout ce qu’ils ont foutu chez Grasset pour que le résumé se retrouve ici…).

Transformations d’une femme
Isabelle SORENTE
Grasset, 2009

La faille, d’Isabelle Sorente : construction et déconstruction

La plupart des gens prennent leurs précautions lorsqu’ils connaissent un romancier, ce morceau-là, pas question que tu l’emportes, pas question que je retrouve ça dans ton livre, ils ont raison, parce qu’un auteur ressemble à ces prédateurs qui vivaient autrefois à proximité des villages, en bonne entente avec les habitants qu’en échange de nourriture, ils débarrassaient de bêtes plus dangereuses qu’eux. Juste avant que je rentre chez moi, le premier soir, Lucie m’avait retenue sur le pas de la porte, elle avait posé sa main sur mon bras : Sens-toi libre, Mina. […] tout ce que je dis est à toi, tu peux en faire ce que tu veux. 

Après le coup de tonnerre qu’a été la lecture du Complexe de la sorcière (dans le bon sens du terme : j’ai fait un véritable bon en avant dans la connaissance de moi et la compréhension de certains de mes problèmes), il était évident que je relirais sous peu Isabelle Sorente : j’avais aimé son regard sur les choses, sa manière de raconter, sa plume. Restait à choisir par quel roman je poursuivrais ma découverte (à l’heure où j’écris ces lignes, il est probable que je lise tout dans les prochains mois), et ce fut celui-ci, je n’ose même pas dire « par hasard » puisqu’encore une fois il a mis le doigt sur un nœud que j’étais en train de travailler.

La narratrice, Mina, est écrivain. Lorsqu’elle avait 16 ans, elle s’était liée d’amitié avec Lucie, une jeune fille fragile et fascinante, avant de la perdre de vue pendant plus de 20 ans. Puis Lucie réapparaît, et c’est son histoire que Mina veut raconter.

Un roman qui est assez difficile à résumer sans en dire trop, car la chronologie est totalement déconstruite par le point de vue de Mina, qui va et vient dans le temps, ce qui donne un roman riche et complexe, abordant nombre de thématiques. La première est celle de la construction de ces deux adolescentes : bien que Mina soit plus âgée de quatre ans, elles sont toutes les deux en miroir, deux adolescentes sans père qui établissent un lien particulier à leur mère : celui de ne pas décevoir, de payer une dette, de les rendre heureuses voire de les sauver. Si Mina s’en sort, ce n’est pas vraiment le cas de Lucie, puisque tout ce qui suit découle de ce lien malsain.

Lucie est un magnifique personnage, qui au fil des pages se transforme, mue, devient femme, s’affirme, croit-on. Mais en elle il y a une faille, faille qui la rend vulnérable et fait d’elle une victime de choix pour un pervers manipulateur : celle du manque de confiance en elle, un manque de confiance total qui la clive entre celle qu’elle est, la femme authentique, et celle qui veut plaire : Lucie se trahit elle-même pour être aimée, elle joue un rôle pour plaire aux autres, et se construire, c’est devenir elle-même. Ce qui est fou dans cette histoire, c’est que ça, c’est exactement le sujet de mon propre roman, et le point que je travaille en ce moment. Sans le pervers manipulateur néanmoins, j’ai échappé à ça (enfin pas tout à fait, je parle uniquement de ma vie sentimentale).

L’autre aspect que j’ai particulièrement aimé dans le roman, c’est aussi la mise en abyme du travail d’écrivain et de l’écriture : si j’ai trouvé certaines choses de moi en Lucie, je me suis aussi beaucoup retrouvée en Mina, mais finalement ne sont-elles pas qu’une seule et même personne ? Celle qui vit et celle qui analyse et écrit (je fais tout le temps ça) ?

Enfin, deux jolies trouvailles qui m’ont plongée dans des réflexions sans fin : l’hypothèse que dans la pièce de Shakespeare, Desdémone est l’âme d’Othello et Iago son ego (et quand on y pense c’est vertigineux) ; et puis cette métaphore de la vie comme un jeu vidéo, avec les ennemis qui deviennent plus coriaces à mesure qu’on monte en niveau !

Bref, encore un coup de cœur pour ce roman qui interroge le couple, l’amour, les choix, le féminin, et dans lequel on trouve déjà en germe certains questionnements du Complexe de la sorcière.

La Faille
Isabelle SORENTE
Lattès, 2015 (Folio, 2017)

Le complexe de la sorcière, d’Isabelle Sorente : la part blessée des femmes

Alors je lui dis ce que j’en suis venue à croire : le complexe de la sorcière serait ce soupçon permanent de soi instillé aux femmes torturées, ou aux femmes témoins de la torture d’autres femmes de leur famille ou de leur entourage. L’interdit portant sur la vérité, qu’elles ne peuvent ni chercher ni dire, sous peine de torture. Et je répète plusieurs fois le mot torture, car il me paraît essentiel pour comprendre comment la peur a pu se transmettre. Comment l’Inquisiteur, avec une majuscule, l’Inquisiteur a pu être assimilé, intériorisé, enfoncé à coups de marteau, imprimé au fer rouge, puis oublié mais conservé à l’intérieur de la psyché comme un corps étranger après une opération chirurgicale, transmis de mère en fille et de grand-mère en petite-fille, comme un juge toujours en exercice, toujours prêt à mettre en doute, à haïr et à condamner la conscience d’une femme. 

Je n’avais jamais lu Isabelle Sorente, mais le titre de ce roman m’a doublement fait signe : d’abord bien sûr à cause de la sorcièrequi est un de mes sujets de recherche actuels, mais aussi parce qu’à ce mot de sorcière près, il porte le même titre que mon propre roman (qui est à nouveau en phase de réécriture, j’ai l’impression qu’il ne sera jamais terminé).

La narratrice est hantée par la figure de la sorcière. Tout est parti d’une vision : celle d’une femme devant ses juges, qui a quelque chose à lui dire et à lui demander, et l’amène à commencer des recherches historiques et à accumuler des ouvrages sur la question. Mais bientôt, les temporalités se télescopent, et c’est à son propre passé que la narratrice est renvoyée.

Un roman absolument prodigieux et essentiel, qui s’écrit sous nos yeux sous la forme d’un questionnement qui progresse entre histoire de la chasse aux sorcières, psychologie (et l’hypothèse centrale que peut-être cette chasse s’est imprégnée profondément dans l’inconscient féminin et expliquerait l’obsession de la balance, le fait de se justifier, le soupçon de soi) et psychogénéalogie (les traumatismes vécus par nos ancêtres nous sont transmis). L’hypothèse est fascinante et m’a totalement convaincue, d’autant qu’elle s’appuie sur une enquête sur soi et sur cet inquisiteur intérieur que chaque femme porterait en elle et l’empêcherait de vivre pleinement.

Et c’est là que l’auteure aborde un récit essentiel : celui du harcèlement scolaire et de ses mécanismes, qui sont finalement les mêmes que ceux de la chasse aux sorcières : une meute qui chasse une proie, veut la détruire, tout simplement parce qu’elle a quelque chose qui fait qu’elle n’est pas dans la norme. Toute cette partie m’a fait un bien fou, car elle m’a permis de défaire certains nœuds : j’ai moi-même subi une forme de harcèlement à l’école, l’exclusion et le rejet, j’étais le vilain petit canard et sachant que je viens de suivre une formation sur le harcèlement qui m’a aussi permis de débloquer certaines choses (une formation que j’avais demandée il y a un an et demi) j’ai trouvé la synchronicité parfaite. Et si c’était le seul point sur lequel ce roman m’a fait signe, ça pourrait passer pour du pur hasard, mais non : toute la dernière partie m’a donné l’impression de lire ma propre histoire.

Il y a d’abord la question du burn-out. Je suis en train de faire un burn-out. To burn out : se consumer, comme la sorcière sur son bûcher.

Et puis, l’amour : cette idée que la misogynie, le patriarcat, une certaine image de la virilité, leur a fait du mal aussi (c’est précisément sur ce point que je travaille en ce moment), que leur psyché aussi porte un traumatisme : celui de ces hommes qui ont vu brûler leur mère, leur épouse, leur sœur, leur fille. Mais les victimes de harcèlement (certaines) ont une terreur ancrée de l’intimité amoureuse : et j’ai pleuré lorsqu’elle aborde ce point parce que pour moi ça n’était pas lié, et il m’est apparu évident que si, ça l’était — ce que raconte l’auteure a totalement fait écho en moi, avec mon incapacité à « m’abandonner » que j’ai muée en besoin de solitude et d’indépendance par peur de l’emprisonnement, peur de perdre mon intégrité, alors je ne donne rien en fait, pas grand chose, parce que j’ai besoin d’être rassurée et apprivoisée et que personne n’a jamais pris la peine de le faire — une sorte de test. Et je reste séparée.

Mais le roman aboutit à cette idée qu’il est temps de réparer, de pardonner, et que le lien amoureux est ce qui peut nous sauver. La réconciliation.

Un roman qui, je pense, parlera à chaque femme : il oblige à réfléchir sur notre lignée, notre héritage, ce qu’ont vécu nos mères, nos grand-mères, nos arrière-grand-mères sur le point de leur féminité, et nous a été transmis. Ce que nous avons vécu et qui prend sens. A l’hypothèse psychogénéalogique j’ajoute l’hypothèse karmique même si Isabelle Sorente ne serait pas trop d’accord ; mais dans mon cas j’en suis certaine (alors que j’étais en train de lire le passage sur le harcèlement, qui me secouait très fort, j’ai interrogé mon Oracle des vies antérieures, et une carte a sauté : Persécution/Inquisition ; on va dire que ça ne s’invente pas). En tout cas, je découvre une auteure qui me parle beaucoup, et je pense m’intéresser à d’autres de ses œuvres très vite !

(Désolée si l’article paraît un peu décousu, mais c’est parce que vraiment ce roman a remué énormément de choses en moi, m’a envoyé foule de signe, et est tombé pile au bon moment).

Le complexe de la sorcière
Isabelle SORENTE
Lattès, 2020