Bon genre, d’Ines Benaroya : l’élan vers soi

Elle pense qu’il est comme les autres, qu’il ne la voit pas, parce qu’elle non plus n’a rien de remarquable, du moins c’est ce qu’elle croit, rien qu’une femme qui fait de son mieux, maman, épouse, collègue, fille, sœur, copine, cousine, voisine, douce, forte, féminine, masculine, autonome, ni soumise ni casse-couilles, intello mais pas trop, mince mais pas maigre, grande gueule pas énervée, sous contrôle permanent, elle n’en peut plus mais ne le sait pas encore. 

Il se trouve que le « hasard » a fait que j’ai lu ce roman en même temps que Femmes qui courent avec les loups de Clarissa Pinkola-Estés, et que j’ai trouvé cette synchronicité merveilleuse tant ce roman, le troisième d’Ines Benaroya, illustre à la perfection ce retour à la femme sauvage trop longtemps muselée. Peut-être que je surinterprète et que mon angle de perception sur ce roman est un peu biaisé, mais pourtant, tout concorde…

Claude n’est pas heureuse, elle étouffe dans sa vie, mais n’en a pas encore conscience. Elle a un mari, une fille, un poste à responsabilités auquel peu de femmes accèdent, elle est séduisante, bref, « tout pour être heureuse » comme on dit, et pourtant elle est éteinte, jusqu’au jour où la pulsion de vie trop longtemps enfouie reprend le dessus. Sous la forme d’une pulsion sexuelle : elle a tout le temps envie de baiser, et s’invente un personnage pour assouvir ses envies. Mais ce n’est pourtant pas ça qu’elle cherche…

Le roman prend pour point de départ ce moment dans la vie de beaucoup de gens où tout bascule, quand on se rend compte qu’on ne peut plus continuer à faire semblant, à se museler, quand ça se met à trembler, à tanguer, à vaciller : l’âme, affamée, se met à se nourrir de n’importe quoi. Les secrets du passé qui empoisonnaient le présent resurgissent, l’enfance, la rage. Alors, il faut prendre des risques, s’arracher à soi-même, traverser la forêt, se déterritorialiser, enlever des couches de faux-semblants, se dépouiller, larguer les amarres et se laisser porter pour pouvoir se retrouver soi, et le sens de sa vie.

C’est le roman initiatique d’une femme au milieu de sa vie, qui se rend compte qu’elle a pris un mauvais chemin, et qui découvre enfin ce que c’est que de vivre pleinement !

Bon genre
Ines BENAROYA
Fayard, 2019

Quelqu’un en vue, d’Ines Benaroya

Quelqu'un en vueL’observation vire à l’obsession. Soir après soir, il mate. La maison d’en face hante son esprit. Chacune de leurs fenêtres est une vignette dans laquelle serpente, au rythme des apparitions et disparitions, un microcosme muet et fascinant. Son regard en perpétuel mouvement s’introduit, s’acharne, dissèque le va-et-vient. Il dévore les images. Rien ne lui échappe. Du haut de sa tour d’où personne ne le voit, il surveille et infiltre leurs secrets. C’est lui le maton à présent. Les prisonniers sont enfermés en face, dans leur cellule baignée de lumière. Il est aux manettes. Il se rince l’œil, gratis.

Vous est-il déjà arrivé d’observer vos voisins dans la petite lucarne de leurs fenêtres allumées, et d’imaginer leur vie ? C’est en tout cas très tentant, et c’est le point de départ de ce roman, le deuxième d’Ines Benaroya.

Vincent sort de prison. En liberté conditionnelle, il sait que le moindre pas de côté le ramènera à la case départ. Installé dans un logement social, il doit tout réapprendre et notamment les petits gestes de la vie quotidienne : travailler, faire les courses, se nourrir, parler aux gens. Mais, angoissé par le silence et la solitude, obnubilé par l’injustice qu’est sa vie, il se met à observer ses voisins d’en face, un couple en apparence heureux. L’observation tourne à l’obsession pour la jeune femme qu’il voit de ses fenêtres. Mais son bonheur est-il aussi éclatant qu’il le pense ?

Rappelant par certains côtés Fenêtre sur couravec cet homme qui n’a finalement rien d’autre à faire que d’épier les autres, ce roman très habilement construit prend son point de départ dans la pulsion scopique que nous avons tous en nous, à des degrés divers, et la pousse dans ses extrêmes limites : chacun est enfermé, et chacun vit sous le regard des autres, comme dans une prison. On ne peut que songer au panoptique de Jérémy Bentham analysé par Foucault dans Surveiller et punir : dans l’univers carcéral, la cellule est illuminée et le surveillant voit tout ce que fait le prisonnier, sans être lui-même vu, de manière à ce que le prisonnier ne sache jamais à quel moment il est observé, et pense l’être à chaque seconde — dispositif qui, selon les analyse de Foucault, est présent dans la société dans son ensemble, et c’est ce que nous montre le roman : après avoir passé des années à être observé, Vincent devient à son tour observateur, voyeur. Caché dans le noir, il regarde ce qui se passe en face, note les allées et venues, les gestes, et les interprète.

Le problème, et c’est également ce que montre le roman, c’est que les apparences peuvent être trompeuses, et qu’il y a un gouffre entre l’image de soi et la réalité. L’habileté du roman est d’alterner les points de vue : les mêmes scènes, telles que les perçoivent Vincent et Valériane, n’ont pas du tout le même sens, et pour connaître la vérité des choses, il faut leurs deux regards, celui de deux êtres que tout semble séparer et qui, pourtant, se ressemblent car ils doivent, tous deux, briser leurs chaînes.

Un roman au final très beau, très subtil et délicat sur notre monde et les relations entre les êtres ; l’écriture, nerveuse et sèche au début, devient plus ronde, plus douce, parfois lyrique, à mesure que le roman avance.

Une très belle découverte !

Quelqu’un en vue
Ines BENAROYA
Flammarion, 2016