[La valise de l’été] Opération Sweet Tooth, de Ian McEwan

opération sweet toothJe m’appelle Serena Frome (prononcer « Frume » comme dans « plume ») et, il y a près de quarante ans, on m’a confié une mission pour les services secrets britanniques. Je n’en suis pas sortie indemne. Dix-huit mois plus tard j’étais congédiée, après m’être déshonorée et avoir détruit mon amant, bien qu’il eût certainement contribué à sa propre perte.

Sitôt sortie de Cambridge où elle a fait des études de mathématiques (au lieu des études d’anglais qu’elle aurait souhaitées), Serena est recrutée par le MI5, grâce à son ancien amant. D’abord cantonnée aux tâches subalternes comme le classement des dossiers, elle se voit bientôt proposer une mission à sa mesure : sous couvert d’une fondation, elle doit recruter à son insu un jeune auteur afin de mener la bataille idéologique contre le communiste.

John Le Carré dit que dans les Services Secrets, il y a toute la philosophie d’une nation, et nous plongeons ici dans l’âme de la nation britannique, ou tout du moins anglaise. De fait, les années 70 sont particulièrement sombres pour le pays, avec d’un côté la guerre froide qui devient ici une guerre culturelle où il faut encourager les intellectuels à prendre parti en faveur du monde libre à une époque où il est de bon ton de s’afficher communiste (ce qui peut paraître curieux aujourd’hui), et de l’autre l’IRA de plus en plus violente. Le tout sur fond de crise économique. C’est un aspect passionnant du roman, on découvre les ressorts de l’espionnage et de la manipulation, même si cela est parfois un peu difficile à saisir lorsqu’on ne connaît pas très bien l’histoire du Royaume-Uni.

Mais sous couvert d’un roman d’espionnage, Ian Mc Ewan nous offre surtout une brillante variation sur la lecture et l’écriture. Serena est une grande lectrice et son personnage, immédiatement attachant, nous sert de double ; elle tombe amoureuse d’un auteur par ses textes, et par un système presque de poupées russes l’auteur nous donne à lire certaines nouvelles filtrées par la conscience de Serena, ce qui donne un exercice de co-création passionnant. C’est très malin, parce qu’on voit bien, ainsi, comment la personnalité de l’écrivain émerge à travers ses nouvelles et est mise en valeur ; ce qui ne laisse pas d’ailleurs d’inquiéter la jeune femme, lorsqu’ils sont en couple : en sortant avec un écrivain, elle saisit un peu du processus d’écriture, mais n’aime pas l’idée de se retrouver plus tard dans un texte : « J’ajoutai à mon tourment en imaginant qu’il sortirait un calepin et un crayon de sa veste dès que nous aurions terminé. » L’écrivain, de son côté, est brillant, mais a les problèmes qui sont ceux de beaucoup : « Un, je veux écrire un roman. Deux, je suis fauché. Trois, il faut que je trouve un poste d’enseignant. Quatre, ça m’empêchera d’écrire ». La quadrature du cercle, donc. Mais c’est vraiment un excellent écrivain, et… et la fin, même si j’avoue l’avoir vue venir de très loin, m’a totalement cueillie (pas de surprise, mais d’admiration).

C’est un coup de coeur !

Lu par Mrs Pepys

Opération Sweet Tooth
Ian McEWAN
Gallimard, 2014