Qu’auriez-vous aimé comprendre plus tôt dans la vie ?

Je ne sais plus à quelle occasion je réfléchissais l’autre jour au fait qu’en vieillissant, j’avais compris beaucoup de choses, notamment sur moi, sur mes croyances (fausses), et que peut-être, cela n’aurait pas été plus mal de comprendre tout cela lorsque j’étais plus jeune.

Bien sûr, il y a cette croyance au sujet du travail et de l’argent dont je parlais l’autre jour. Il y a aussi toutes mes croyances au sujet de l’amour et du couple.

Il y a aussi les croyances à propos de moi. J’aurais aimé comprendre que je ne dysfonctionnait pas : je fonctionne autrement, c’est tout. Oui, je suis souvent perdue dans mes pensées, et il est difficile de m’atteindre. Oui, mon cerveau est en ébullition constante, j’ai mille idées qui « popent » constamment, et il est difficile de me suivre. Oui, je suis hypersensible, je ne supporte pas le bruit et l’agitation, je pleure devant les pubs Ricoré, et c’est très déconcertant. Oui, je suis passionnée, excessive, et cela peut faire peur. Oui, j’ai des centres d’intérêt extrêmement divers, parfois étranges, j’ai souvent connaissance de faits sans pouvoir expliquer d’où me vient ce savoir, et c’est étonnant. Mais je ne dysfonctionne pas.

J’aurais aimé savoir tout ça, comprendre que ceux qui me harcelaient et me rejetaient ne le faisaient que par peur ou incompréhension. Que ceux qui m’aimaient m’aimaient et m’aimeraient comme je suis, et pour les autres tant pis, ce n’est pas grave, ce n’est pas une grosse perte que de perdre ceux qui conditionnent leur amour à notre soumission à la norme et à ce qu’ils veulent de nous. J’aurais aimé comprendre que je n’étais pas obligée de me contorsionner, de couper des bouts de moi pour entrer dans une boîte trop petite, pas de la bonne forme, pour être acceptée. J’aurais aimé comprendre que si je voulais être aimée, je voulais l’être pour la personne que je suis, et pas pour un personnage que j’aurais créé.

Si j’avais compris tout cela plus tôt, sans doute certains de mes choix auraient-ils été différents.

Mais ce n’est pas comme cela que la vie se passe. La vie n’a pas de mode d’emploi : on apprend en vivant. En faisant des expériences. En vieillissant. On apprend les choses lorsqu’on est prêt. Et il vaut mieux comprendre les choses tard que de ne jamais les comprendre, et passer son existence entière dans les vêtements de quelqu’un d’autre…

Et vous, il y a des choses que vous auriez aimé comprendre plus tôt dans votre vie ?

Hypersensible, hyperamoureux, du Dr Stéphane Clerget : comment aimer sereinement quand les émotions sont exacerbées

En tant que personne hypersensible, vous ressentez les émotions avec plus d’intensité que les autres. Quel que soit le mode de stimulation, vous avez une réactivité plus importante et vous êtes sensible à des stimuli très subtils que les autres ne perçoivent pas. L’amour, qui est un concentré d’émotions, est en conséquence vécu par vous avec une force singulière. Cette hypersensibilité qui vous fait vous sentir vivant(e) donne plus de nuance et de contrastes à votre palette d’émotions. Vous devez voir cela comme un don et non un handicap, même si les « superpouvoirs » que donne cette hypersensibilité peuvent être compliqués à gérer.

Quand on est hypersensible, le quotidien est parfois compliqué à gérer ; mais lorsqu’on en vient à l’amour, c’est un tsunami. C’est beau, c’est fort, c’est magique, mais c’est aussi épuisant, et quand ça fait mal, ça fait très mal. Dans cet essai, le Dr Stéphane Clerget explique comment faire de cette hypersensibilité une force (qui gouvernera le monde, un jour).

Dans la première partie, il étudie l’hypersensibilité en amour et comment elle se manifeste : les belles qualités de l’hypersensible qui peuvent aussi lui nuire, et les obstacles et blocages : la jalousie, l’insécurité et la dépendance affective, une trop grande empathie, l’hyperesthésie, la peur des autres, la tachypsychie (c’est le nom savant pour les pensées obsessionnelles), l’influençabilité. Le fait aussi que l’hypersensible est très vulnérable aux prédateurs, et notamment les vampires psychiques. Dans la deuxième partie, il étudie alors mieux vivre l’amour quand on est HSP, dompter ses peurs, atténuer sa sensibilité (sans la verrouiller), se faire respecter, renforcer la confiance en soi. Et, le point crucial : guérir d’un chagrin d’amour.

Evidemment, étant hyperconcernée par le sujet, cet essai ne pouvait que m’intéresser. Il comprend nombre d’études de cas dans lesquels on peut se reconnaître, et des tests pour se situer, qui m’ont permis de me rendre compte que le travail paye : je me sens beaucoup plus équilibrée qu’avant. Quant aux conseils, j’avoue que je n’ai pas toujours été pleinement convaincue : ils sont pleins de bon sens, c’est évident, mais ce qu’il faut faire souvent l’hypersensible le sait, c’est juste que ses émotions l’empêchent de faire ce qu’il faut faire (je parle notamment du chapitre sur la rupture, plus facile à dire qu’à mettre en place).

Un bon essai néanmoins, intéressant sur de nombreux points, à conseiller aux hypersensibles et à ceux qui les aiment ! Quant à moi, je retient le mot d’hyperamoureux, il me plaît beaucoup !

Hypersensible, hyperamoureux
Dr Stéphane CLERGET
La Musardine, 2021

Hypersensibles, unissez-vous

L’autre jour, je ne sais pas trop comment (certainement encore un coup de l’Univers), j’ai reçu une invitation pour une masterclass destinée aux hypersensibles (en ce moment j’ai l’impression de passer mon temps à assister à des masterclass, et j’adore). Cela s’intitulait « hypersensible et heureux.se » et était animée par Audrey Akoun, thérapeute et coach elle-même hypersensible, qui a créé un groupe de coaching destiné aux hypersensibles, wondersensibles. Forcément, je me suis sentie concernée, même si je n’ai pas le budget pour le coaching lui-même (j’ai d’autres projets sur le feu qui nécessitent de l’investissement) (mais ça m’a donné une idée)…

Le but de cette masterclass était de répondre aux questions sur l’hypersensibilité : qu’est-ce que c’est, comment on se sent, comment apprivoiser ce mode de fonctionnement, le lien avec le haut-potentiel, les enfants, et surtout, comment voir cette hypersensibilité non comme une malédiction mais comme une force, qui rend la vie plus belle, plus savoureuse, plus intense.

J’ai adoré suivre cette masterclass parce que, surtout, au-delà du discours d’Audrey qui était passionnant, j’ai aimé la manière dont la zone de discussion s’est transformée en chat, avec beaucoup d’empathie et de bienveillance, et j’ai trouvé formidable cet effet de groupe hypersensibles/HPI, j’ai senti une vraie force, une grande émulation et… quelque chose qui pouvait changer le monde.

Oui, si tous les hypersensibles parvenaient à s’unir, à apprivoiser leur force pour s’en servir efficacement, cela pourrait tout changer…

Le vilain petit canard (ou : l’article que je ne voulais pas écrire)

Vous êtes en train de lire l’article que je ne voulais pas écrire. Ou plutôt, l’article que je voulais écrire, que j’avais besoin d’écrire, que je devais écrire, mais sans y parvenir, procrastinant sans arrêt. Depuis des semaines et des semaines. J’ai essayé de biaiser, de le prendre par des chemins détournés, distillant ce que j’avais à dire par-ci par-là. Mais l’Univers me susurre à l’oreille que non, ça ne fonctionne pas comme ça. Que si je veux être soulagée, que si je veux pouvoir passer à autre chose (et on sait combien, en 2021 je veux fermer certains livres pour en ouvrir d’autres), je dois affronter mes émotions en face, mon passé, et m’exprimer authentiquement sur le sujet qui me gâche la vie depuis tant d’années.

Tout le monde connaît le conte du vilain petit canard : celui qui est rejeté par tous les autres parce qu’il n’est pas un canard. Il est un cygne. C’est un oiseau aussi, mais différent. Et les autres lui donnent l’impression de juste être inapte, incapable, de ne pas mériter l’amour. Parce qu’il n’est pas comme eux.

Je connaissais ce conte, mais lorsque j’ai lu sa version dans Femmes qui courent avec les loups de Clarissa Pinkola-Estes, quelque chose qui flottait à la surface de ma conscience a explosé (quand je dis que ce livre a changé ma vie, je n’exagère pas). Cette prise de conscience réelle que depuis toujours, je me sentais un vilain petit canard. Rejeté par les autres, qui ne veulent pas de lui, et qui se trahit pour essayer, quand même, de ressembler à un canard. Alors qu’il n’a pas à ressembler à un canard, à chercher à se déguiser en canard : il lui faut affirmer ce qu’il est, et trouver les autres cygnes.

Rejetée par les autres : c’est ce souvenir que je garde de mes années de collège et de lycée. Une forme de harcèlement insidieuse. Alors oui, il y a eu aussi des insultes, des moqueries, mais il y a surtout eu (c’est ce que je retiens) cette presque constante mise à l’écart parce que je n’étais pas conforme.
J’étais celle qui était souvent seule pour manger ou aux récréations.
J’étais celle qui n’était presque jamais invitée aux fêtes.
J’étais celle qui avait quelques copines mais qui savait que du jour au lendemain ces copines pouvaient ne plus lui adresser la parole, sans raison.
j’étais celle qui relisait ses copies et rajoutait des fautes pour ne pas avoir une trop bonne note qui l’aurait encore plus mise à l’écart.
J’étais celle qui ne disait rien, parce qu’elle pensait que si tout le monde la rejetait, c’était qu’il y avait chez elle quelque chose qui clochait, que c’était sa faute.
J’étais celle qui, jour après jour, se murait dans son monde intérieur.
J’étais celle qui rêvait qu’elle était une extra-terrestre, et qu’un jour elle trouverait sa planète.

Après, dans les études supérieures, ça s’est arrangé : j’ai rencontré des gens intelligents, qui m’appréciaient comme j’étais (enfin, comme je me montrais). Qui pour certains peut-être étaient aussi des cygnes. Mais moi, j’étais fermée, toujours sur la défensive, incapable de faire confiance. Quand je rencontre quelqu’un avec qui je me lie d’amitié ou d’amour, j’ai toujours dans un coin de ma tête l’idée de ne pas me reposer dans cette affection, dans ce lien parce qu’un jour ou l’autre cette personne ne voudra plus de moi. Et bien sûr, c’est ce qui se passe à chaque fois : les gens se lassent que je ne fasse pas trop d’efforts pour entretenir les relations. Essayer de m’aimer, c’est comme vouloir enlacer un hérisson. J’essaie de faire ce que je peux, la thérapie m’aide, mais comme on dit, long habits die hard. C’est devenu tellement un réflexe pour moi de me protéger qu’ouvrir mon cœur c’est pire qu’ouvrir une huître récalcitrante.

Ce lien aux autres, ce problème de lien aux autres, il est inscrit dans ma lune noire. Il est karmique, en plus d’être ma souffrance de cette vie, et c’est pour cela qu’il m’est aussi difficile de m’en défaire. Il est inscrit profondément en moi : m’ouvrir aux autres, c’est être en danger.

Et donc, au final, j’ai choisi le pire métier possible pour moi dans ce contexte. Et bien sûr, c’est exactement pour ça que je l’ai choisi : un métier où je dois faire face à des adolescents, un métier méprisé par à peu près tout le monde, vilipendé, insulté. Mais un métier « normal », qui entre dans une case, alors même que depuis toujours, ce qui m’appelle n’entre pas dans une case.

Je sais aujourd’hui que cette différence, mon hypersensibilité, mon probable multipotentiel ça fait aussi ma richesse, c’est ma part d’écrivain, et c’est de là que part ce que je veux créer. Un métier qui n’entre dans aucune case, mais qui me permettra d’être authentiquement moi, et de cesser de jouer un rôle.

L’an dernier (début 2020), j’ai participé à une formation sur le harcèlement. Quand on nous a demandé pourquoi on était là, j’ai choisi la sincérité, et avoué que c’était parce que je l’avais subi et que je cherchais des clés. Accepter comme ça de me montrer vulnérable devant les autres a libéré quelque chose, et quand on a fait une mise en situation (que pour le coup ressemblait beaucoup à une constellation symbolique), j’ai pu jouer le « rôle » du harceleur et ça m’a aidée à comprendre certains points. Je croyais que j’en avais terminé, mais visiblement non puisque cet article, que je ne voulais pas écrire et que pourtant vous êtes en train de lire, travaille en moi depuis. Besoin de lâcher. De me soulager.

Je ne peux pas changer le passé. Ce que j’ai vécu. Je peux juste essayer de pardonner à ces adolescents conformistes de ne pas avoir accepté celle que j’étais. Je peux juste essayer de choisir aujourd’hui que ce passé ne pèse plus sur moi, m’empêchant d’avancer.

Je peux surtout écrire, parce que c’est mon être authentique mais que je ne me suis jamais pleinement autorisée à le faire ailleurs qu’ici (oui, je suis persuadée que je me suis beaucoup agitée ces dernières années pour trouver un éditeur mais que mon inconscient sabotait mes efforts) (bon ici c’est déjà beaucoup, évidemment), parce que ça faisait partie des choses que les autres n’acceptaient pas. « whaaa l’autre elle se prend pour un écrivain ». Mais je ne veux plus me trahir. Faire semblant.

Je veux déployer mes ailes. Je veux ouvrir mon cœur. Etre authentiquement celle que je suis. Ces trois dernières années, je n’ai cessé de travailler sur moi, d’enlever des couches, celles qui me protégeaient mais m’empêchaient d’être moi. Maintenant, je crois que je suis prête.


Merci si vous êtes arrivé au bout de cet article dont l’écriture (fastidieuse), je l’espère, va me déverrouiller (et qui, c’est signe que ça commence à s’apaiser, ne m’a pas fait pleurer) : si j’ai pu l’écrire, et me montrer vulnérable, c’est aussi parce que je sens une grande bienveillance chez vous. Et pour ceux qui me connaissent personnellement, et qui ont pu parfois avoir l’impression que je ne m’impliquais pas pleinement voire que je les rejetais, vous avez la clé. Je suis désolée.

Instantané #88 (les petits princes)

Je vous ai sans doute déjà parlé de cette manie (ou non d’ailleurs) : collectionner les exemplaires du Petit PrinceJ’en achète au moins un exemplaire à chacun de mes voyages. C’est une manie que je partage avec beaucoup de gens d’ailleurs : c’est le livre qui a été le plus traduit, et où qu’on aille, les librairies en ont des stocks. A Milan, j’ai carrément dû me restreindre (avec l’idée que de toute façon, je retournerai bien en Italie un jour), car la librairie que j’ai choisie le proposait non seulement en italien (dans plusieurs éditions différentes), mais aussi dans plusieurs dialectes régionaux et en latin.

Mais le fait que ce soit une collection pas si compliquée n’est pas la seule raison. Le fait est que lorsqu’il est question de citer un livre qui a changé ma vie, c’est lui que je cite. Pas seulement pour une question de vision du monde : c’est plus exactement le premier texte que j’ai vraiment étudié, et c’est grâce à lui que j’ai découvert la puissance évocatrice de la littérature (avant j’aimais lire, mais pour les histoires racontées, pas pour le sens et la vision du monde). Et que c’était ce que je voulais faire de ma vie. C’est après cette découverte d’ailleurs que je me suis mise à écrire.

Mais j’ai percuté l’autre jour qu’il y avait autre chose. Car qui est le petit prince ? Un habitant d’une autre planète, un extra-terrestre tombé sur une terre où il n’a pas sa place parce que lui voudrait l’habiter poétiquement là où tout le monde cherche à l’habiter sérieusement, il est souvent perdu dans ses rêves et ses pensées, et il tient pour essentiel ce que les autres considèrent futile,  et parfois, il se fâche parce qu’il n’est pas compris, dans ce monde où il est arrivé : Si quelqu’un aime une fleur qui n’existe qu’à un exemplaire dans les millions et les millions d’étoiles, ça suffit pour qu’il soit heureux quand il les regarde. Il se dit : « Ma fleur est là quelque part… » Mais si le mouton mange la fleur, c’est pour lui comme si, brusquement, toutes les étoiles s’éteignaient ! Et ce n’est pas important ça ! 

Alors voilà : le petit prince est un être hypersensible exilé dans un monde qui ne le comprend pas et qu’il ne comprend pas, un monde où les gens voient un chapeau là où il y a un éléphant dans un boa, où les roses ne sont pas importantes et où on n’apprivoise pas les renards. Bien sûr, c’est lui qui a raison, mais que peut-on y faire ?

Et je me demande si le vrai sujet de ce petit roman, ce n’est pas les zèbres

J’ai testé pour vous… l’hypersensibilité

Je ne vois pas du tout pourquoi tu te mets dans cet état-là pour si peu. 

Ça, c’est la phrase que l’hypersensible a des chances d’entendre un nombre incalculable de fois au cours de sa vie. Et c’est vrai que voir quelqu’un fondre en larmes parce qu’il n’y a plus de moutarde, qu’il pleut le premier jour de ses vacances, que le fleuriste n’a pas de renoncules ou que quelqu’un lui a fait une remarque désagréable (ou, encore plus troublant, nous a fait une remarque gentille) a de quoi rendre perplexe voire impatienter. Les autres sont déçus, agacés, l’hypersensible est dévasté. Parce que voilà, comme disait Flaubert : je suis doué d’une sensibilité absurde, ce qui érafle les autres me déchire.

J’ai mis longtemps à comprendre que je n’étais pas zinzin, ni dépressive, qu’on était un certain nombre à être comme ça (15 à 25% de la population), que ce n’était pas une maladie (même si les tempêtes émotionnelles qui s’emparent de nous avec leurs hauts et leurs bas peuvent parfois ressembler à de la bipolarité) et que cela avait un nom : l’hypersensibilité. Il faut dire que même si Jung l’avait décrite, l’hypersensibilité n’a été caractérisée qu’en 1996 par Elaine Aron dans The Highly Sensitive Person. Mais ce n’est que très récemment que j’ai réellement mis un mot dessus, et entrepris quelques recherches sur la question.

On ne sait pas trop d’où ça vient, peut-être de la génétique, ce qui impliquerait qu’elle a une utilité dans l’évolution de l’espèce humaine. Elle se caractérise par un mental agité, l’hypersensible est toujours en train d’analyser les choses, son esprit n’est jamais en repos ; il est bien sûr très émotif, vit tout intensément et est pris dans un tourbillon constant, passant de la joie à l’affliction en un instant sans pouvoir toujours identifier le stimulus responsable de ce changement soudain ; il pleure beaucoup ; il est empathe, et il ressent les émotions des autres ; il est toujours en décalage et semble vivre dans son monde, dans sa bulle, en dehors de la réalité ; l’hypersensibilité est aussi sensorielle, et il a du mal par exemple à supporter les luminosités fortes et le bruit ; il a du mal à se remettre des traumatismes comme un deuil ou une rupture amoureuse.

Ce n’est ni une pathologie ni même une anomalie, on ne peut donc pas en guérir, tout au plus peut-on apprendre à vivre avec ces excès de sensibilité et travailler sur certaines de ses conséquences. Apprendre un peu à se protéger.

Parfois je voudrais l’anesthésier. Je sais que c’est ce qui me rend unique, mais c’est surtout ce qui me tue. Tout ressentir avec intensité, et surtout la douleur. Ne pas savoir gérer le sentiment amoureux, être perdue dans des tempêtes émotionnelles. Je voudrais être « normale ». Etre triste parce que l’homme que j’aime m’a quittée, mais pouvoir aller de l’avant, ne pas en être totalement dévastée, ne pas mettre plusieurs années à me remettre d’une rupture. Mais c’est impossible. L’hypersensibilité me rend fragile comme du verre fin, le moindre choc me brise en mille morceaux. C’est pour ça que je suis inadaptée au réel : le réel est toujours heurt, coup. C’est comme lorsque je me cogne, même légèrement, et qu’un bleu apparaît, mettant des jours et des jours à partir et à s’effacer. La moindre douleur me vrille et met des mois à s’estomper.

Et pourtant cette hypersensibilité c’est moi. Elle est la matrice de mon rapport au monde depuis toujours. Je la porte certains jours comme une croix, ces jours où tout me déchire. Elle est responsable de mon goût pour la solitude, de ma difficulté à me lier aux autres, elle m’empêche d’habiter le réel. Elle est ma croix de dépendance : quand je m’attache, c’est trop intensément, et l’amour est pour moi comme l’alcool pour un alcoolique : il ne sait pas le savourer avec mesure, il faut qu’il soit dans l’outrance, quitte à ce que ça le détruise, et lorsqu’il a réussi à se sevrer, la moindre gorgée peut le faire replonger dans les pire excès. Cette hypersensibilité est ma plus grande faiblesse.

Mais elle est aussi ma plus grande force, cette capacité à être exaltée par les petites choses, elle est ma part d’écrivain. Elle est ma capacité à aimer absolument. Jung disait qu’elle était une richesse, et elle est peut-être finalement la marque des êtres supérieurs. Elle est peut-être la normalité, la manière dont tout le monde devrait ressentir les choses : si tout le monde pleurait devant la vidéo d’un chaton avec sa maman, y aurait-il encore des guerres ? On veut apprendre aux gens et particulièrement aux hommes à se blinder, à cacher leurs émotions, à garder une certaine distance même lorsqu’ils sont amoureux, et je me demande d’ailleurs comment les hommes qui sont hypersensibles vivent avec ça, c’est déjà compliqué quand on est une femme, alors quand on est un homme dans une société qui condamne l’émotivité masculine au nom de la virilité, ça doit être douloureux. Alors ne devrait-on pas au contraire encourager les enfants à s’ouvrir et à tout ressentir intensément ?

Et je voudrais vraiment que l’hypersensibilité soit cette richesse-là, pas qu’elle m’empêche de vivre, mais tout analyser constamment, être constamment dans un ascenseur émotionnel, être toujours en décalage avec les autres, être facilement angoissée ou déprimée parce que les chocs émotionnels sont difficilement surmontables, c’est épuisant, et ça m’empêche d’avancer dans ma vie, parce que je suis au final inadaptée au monde tel qu’il est. Alors même que j’ai conscience que c’est le monde qui ne va pas.

Et c’est dur aussi de trouver quelqu’un qui nous accepte comme nous sommes, qui n’est pas effrayé par ces élans d’amour qui devraient être la normalité mais ne le sont pas, ces émotions qui débordent de partout. Mais je ne peux rien y faire, juste accepter moi d’être comme ça : je ressens tout intensément. Je ne peux pas aimer raisonnablement. Et je sais que j’ai raison, au fond.

Voilà, je m’appelle Caroline, et je suis hypersensible.