Citoyennes ! de Caroline Stevan Elina Braslina : il était une fois le vote des femmes

Ce jour-là, je me suis sentie si proche des femmes qui m’entouraient mais aussi de celles qui me précédaient. Je me suis sentie héritière de toutes les luttes féministes, à commencer par l’une des premières : la conquête du droit de vote. J’ai pensé avec reconnaissance à celles qui s’étaient battues pour obtenir le statut de citoyennes. Je me suis souvenue de manifestations joyeuses et débridées comme la nôtre mais aussi de peines de prison, de condamnations à mort, d’exclusions. Partout dans le monde, à leur manière, des pionnières ont ouvert la voie pour que nous puissions participer à la vie politique, défiler encore et réclamer toujours. J’ai eu envie de vous raconter leurs histoires, Dune et Salomé, cette grande histoire.

Dans cet album, Caroline Stevan raconte à ses filles l’histoire des luttes des femmes pour leurs droits, à commencer par celui de voter : les pionnières, en commençant par Olympe de Gouges, le long historique mondial de l’acquisition de ce droit, la présence des femmes en politique, et les luttes actuelles pour l’égalité des salaires, par exemple.

Magnifiquement illustré par Elina Braslina, ce petit album très clair, pédagogique et accessible grâce à l’humour est à mettre entre toutes les mains et pas seulement enfantines, car j’y ai moi-même appris beaucoup de choses ! A noter si vous commencez à penser à vos cadeaux de Noël, par exemple !

Citoyennes ! Il était une fois le droit de vote des femmes
Caroline STEVAN et Elina BRASLINA
Helvetiq, 2021

Histoire naturelle de l’amour, d’Helen Fisher : anatomie du mariage

Malgré les milliers de poèmes, de chants, de livres, d’opéras, de drames, de mythes et de légendes qui ont célébré le sentiment amoureux depuis bien avant Jésus-Christ, malgré l’histoire inlassablement répétée d’hommes et de femmes tellement « possédés » qu’ils ont laissé tomber leur famille et leurs amis, se sont laissés dépérir, se sont suicidés, ou sont allés jusqu’au meurtre, les scientifiques ne se sont guère intéressés à ce phénomène comme il le mérite. […] Des centaines d’universitaires et de philosophes ne citent l’amour que comme référence obligée ; peu ont essayé de comprendre cette attirance animale qui porte les êtres humains les uns vers les autres.

Bizarrement, malgré son sujet de recherches (l’amour), je n’étais jamais tombée sur les travaux d’Helen Fisher, jusqu’à ce que Elizabeth Gilbert y fasse référence dans Mes Alliances et que j’aie très envie de creuser la question. Alors cet ouvrage est un peu vieux et d’ailleurs plus édité, mais ce n’est pas ça qui m’arrête.

En s’appuyant sur les mécanismes chimiques, génétiques et biologiques qui font de l’homme un animal comme les autres, l’auteur interroge notre comportement sexuel et amoureux tel qu’il évolue dans l’histoire : la séduction, la passion, la monogamie et les coutumes nuptiales, l’infidélité, le divorce, l’origine du mariage et de la famille, les émotions sexuelles, l’anatomie sexuelle, le cerveau, les rapports de force entre les sexes, les liens de parenté…

Et tout cela est absolument passionnant : très pédagogique et instructif, teinté d’humour et comprenant de nombreuses anecdotes, cet essai nous apprend beaucoup sur l’humain et les autres animaux, au-delà même parfois du sujet du couple et de l’amour. Mettre en parallèle les comportements humains et animaux est très parlant, car cela permet de se rendre compte qu’on aura beau faire et dire, tout n’est pas culturel dans nos manières d’aimer et de nous mettre en couple. Tout n’est pas naturel non plus, mais plus que ne veulent l’admettre certains.

En tout cas j’ai pris beaucoup de plaisir avec cette lecture, qui parvient à aborder le sujet de manière scientifique sans totalement le dépoétiser, j’ai appris énormément de choses dont je vais faire mon miel (poétique), et si vous tombez dessus (dans un magasin d’occasion), n’hésitez pas !

Histoire naturelle de l’amour. Instinct sexuel et comportement amoureux à travers les âges.
Helen FISHER
Traduit de l’anglais par Evelyne Gasarian
Robert Laffont, 1994 (Pluriel)

Le Diable, de Dominique Labarrière : aux origines de la diabolisation de la femme

Il n’est guère douteux que, dès ses premiers pas sur cette terre, l’homme ait fait l’expérience de ce qui était bon pour lui et de ce qui, au contraire, était mauvais, ce qui facilitait sa présence au monde et ce qui en faisait une épreuve. Le jour, la nuit, la lumière, les ténèbres, le doux soleil, la froidure, les saisons de fertilité, la faim, la satiété, la vie, la mort, la quiétude, la souffrance etc. Sur cette base très empirique se seraient formées les notions fondamentales de bien et de mal auxquelles l’homme n’aurait pas tardé à associer des puissances aussi mystérieuses qu’opérantes : forces du bien pour ce qui lui était favorables, forces du mal pour ce qui lui était néfaste. Ainsi, cet homme des anciens âges assistait-il, déjà, lui aussi quasi impuissant, aux combats entre ces deux forces.

L’une des premières questions que j’ai posées à mon Tarot, c’était « quelles est ma plus grande force ? », et j’ai tiré la carte du Diable. Sur le coup j’étais un peu interloquée, voire vexée, parce que tout de même. Mais je débutais, et je gardais du Diable une image très négative, malgré ma grande affection pour Lucifer. Et puis en travaillant sur cette carte, je l’ai mieux comprise : magnétique, charismatique, le Diable symbolise le désir, les plaisirs, la fête, la séduction, en somme quelque chose de très physique et sensoriel, qui correspond bien à ma plus grande force : l’émerveillement. Et on peut se demander comment cette force de vie positive en est venue d’une part à être associée au mal, et d’autre part à la femme. C’est l’objet de cet essai, qui s’intéresse à nouveau, bien sûr, aux sorcières, mais pas seulement.

Dominique Labarrière s’interroge donc ici sur la figure du Diable, son histoire, ses représentations, et comment les autorités religieuses l’ont associé à la femme et à la sorcière. Il nous raconte aussi quelques anecdotes assez curieuses.

Tout est une question de dualité. Pour l’humain, il faut toujours que les choses s’opposent : la lumière à l’ombre, le bien au mal, Dieu au Diable, l’homme à la femme, et il est donc facile de mettre d’un côté tous les premiers termes, et de l’autre tous les seconds termes. Tellement facile que c’est ce qui a été fait pendant des siècles, pas seulement les temps anciens où dominait le merveilleux et où tout était possible, mais aussi à des périodes où était supposé dominer le rationalisme. Et on pourrait admirer l’imagination débordante des inquisiteurs, si elle n’avait pas été aussi meurtrière. Et la conclusion de tout ça (la mienne en tout cas) c’est que le diable n’est sans doute pas où on l’accuse d’être, et que les juges des tribunaux se sont souvent montrés plus pervers, rusés et mauvais que Satan lui-même.

Un essai très instructif, et encore une fois j’ai beaucoup apprécié le ton souvent très sarcastique de l’auteur !

Le Diable. Les origines de la diabolisation de la femme.
Dominique LABARRIÈRE
Pygmalion, 2021

Christine de Pizan, de Anne Loyer et Claire Gaudriot : une femme d’exception

Sous son ciel de lit, une petite fille contemple ses rêves. Ils brillent comme autant d’étoiles au firmament de ses désirs. Âme italienne au cœur du Moyen Âge, fille d’un homme de sciences, philosophe et astrologue, Christine de Pizan a hérité de sa passion pour les études.
Et l’érudition, à laquelle elle aspire, lui semble aussi vaste que la voûte céleste où se perd son regard.

Un petit album jeunesse aujourd’hui, qui va nous mener à la rencontre d’une femme de lettres exceptionnelle : Christine de Pizan, malheureusement trop méconnue aujourd’hui.

Christine de Pizan est la première femme de l’histoire a avoir vécu de ses écrits, et même le premier auteur de l’histoire. Née à Venise en 1364, elle a 4 ans lorsqu’elle arrive en France, son père étant devenu l’astrologue du roi. Elle même se passionne pour les études : elle parle 3 langues, apprend la musique, la poésie, mais est bridée dans son désir par le fait d’être une femme. Pourtant, après la mort de son mari alors que leurs enfants sont encore jeunes, elle impose son choix : écrire, et en faire une activité rémunératrice. Et dans ses écrits, elle ne cesse de défendre les femmes contre la misogynie de l’époque.

Cette album est l’alliance de la beauté et de la poésie autour d’une figure inspirante : autant dire que j’ai eu un coup de coeur pour cette petite merveille. Le texte d’Anne Loyer est beau, et les magnifiques illustrations de Claire Gaudriot, nous invitent à un voyage à la découverte d’une femme courageuse, qui prend son destin en main, et redonne la place qu’elles méritent aux femmes.

A découvrir et à offrir !

Christine de Pizan. La Clairvoyante
Anne LOYER et Claire GAUDRIOT
A pas de loup, 2021

Le bûcher des sorcières, de Dominique Labarrière : les plus grands procès de sorcellerie de l’histoire décryptés

Paradoxalement, c’est à une époque où le champ des connaissances s’ouvre, explose comme jamais avec les avancées de la Renaissance, l’épuisement du dogmatisme scolastique, les grandes découvertes, dont celles, géographiques, des navigations transocéaniques qui réinventent le monde ; c’est au moment de l’histoire où, avec en particulier la pensée proprement « révolutionnaire » d’un Nicolas de Cues, la philosophie opère son « virage anthropologique », où, avec Copernic, Galilée, Giordano Bruno, le mystère des mystères, celui de la marche des planètes, cède devant la curiosité humaine ; où bientôt, avec Newton, les lois de la gravitation universelle émergeront… C’est justement à cette époque, disions-nous, que sévit avec le plus de fureur la chasse aux sorcières, la traque des oeuvres du diable et que déferle la vague obscurantiste instituant la femme bouc émissaire des misères et des bizarreries de la vie. Comme si, alors que le vaste monde cesse d’être totalement terra incognita et que l’humain paraît être en passe de se rendre maître de mille secrets dont certains aussi extraordinaires que la course des astres, la femme persistait à opposer une résistance inébranlable, sa nature profonde demeurant seule, contre toute science nouvelle, un territoire inviolable. Comment pourrait-on tolérer un tel affront, une telle insulte à l’intelligence enfin libérée ? Masculine, l’intelligence, évidemment…

Encore les sorcières ? Oui, je suis loin d’en avoir terminé avec ce sujet de toute façon passionnant, et je vois de plus en plus nettement émerger quelque chose (de l’ordre d’un projet).

Dans cet essai, Dominique Labarrière entend interroger les grands procès en sorcellerie, afin de percer le mystère de la figure de la sorcière. Après avoir examiné le contexte historique et la haine des femmes qui sous-tend bien évidemment toute l’histoire, il s’intéresse à quelques procès célèbres comme les possédés de Loudun, l’affaire des poisons et bien sûr les sorcières de Salem.

Pour être honnête, la deuxième partie qui analyse les procès m’a semblée un peu légère et pas si intéressante que ça ; par contre, la première partie (d’ailleurs plus développée) qui expose le contexte est absolument passionnante et instructive – malgré toutes mes lectures sur le sujet j’apprends encore des choses, notamment ici sur le plan juridique que jusqu’ici je n’avais pas trop abordé. L’hypothèse de l’auteur, que la haine et la peur suscitées par le féminin vient du désarroi face à un mystère irréductible alors que tous les autres mystères ont cédé me semble très intéressante. Mais la conclusion (à laquelle j’étais déjà arrivée cela dit) est que tous ces gens étaient complètement toqués, et qu’à certaines époques je n’aurais pas fait de vieux os (ou plutôt : à certaines époques, je n’ai pas fait de vieux os). Et je me demande (si quelqu’un a la réponse) si l’Eglise a demandé pardon pour ces crimes abominables (j’ai, je l’avoue, un peu sauté le chapitre sur les tortures qui m’est apparu insoutenable).

Bref, un ouvrage sérieux, précis, instructif, le ton sarcastique adopté par l’auteur est très plaisant, et c’est donc une lecture parfaite pour se documenter sur le sujet !

Le bûcher des sorcières
Dominique LABARRIÈRE
Pygmalion, 2020

Quand le passé reprend vie en couleurs, de Wolfgang Wild et Jordan Lloyd : photographies colorisées du monde de 1839 à 1949

Pour bon nombre d’entre nous, le passé est en noir et blanc.
Bien entendu, nous savons que le passé n’était pas vraiment en noir et blanc, pas plus que les gens de la Belle Epoque n’avaient l’allure saccadée qu’on leur voit dans les tout premiers films. Et pourtant, face à une vieille photo en noir et blanc, c’est ainsi que nous imaginons le passé.

L’idée peut sembler tout d’abord étrange, voire sacrilège : coloriser des clichés en noir et blanc, parfois parmi les plus connus : le train qui déraille en gare de Montparnasse en 1895, la construction de la tour Eiffel, la série de portraits de Florence Thompson par Dorothea Lange, le portrait d’Abraham Lincoln, le naufrage du Titanic… On a toujours connu le passé, les images du passé, en noir et blanc, pourquoi vouloir leur donner de la couleur ?

Et bien parce que ça change tout : alors qu’avec le noir et blanc le passé semble lointain (ce qu’il est) et irréel, comme si les gens sur la photo n’étaient pas de vraies personnes, en chair et en os, comme on en croise tous les jours, ici il prend vie, grâce au travail exceptionnel et minutieux de Jordan Lloyd dont on pourrait dire que c’est de la magie : pour les photographies qu’on connaît (et même les autres puisque les clichés originaux sont à la fin, mais c’est plus frappant pour ceux qu’on a déjà vus souvent), on a l’impression de les avoir toujours connues en couleur tant c’est naturel.

J’ai vraiment adoré me plonger dans ce livre et remonter le temps (l’ordre choisi pour les 130 photos est antichronologique), au fil des événements historiques, croiser des personnages connus et des lieux qui ont bien changé : un voyage qui ravira les amateurs d’histoire et/ou de photographie (c’est bientôt Noël), et un livre de table basse absolument parfait !

Quand le passé reprend vie en couleurs. Photographies colorisées du monde de 1839 à 1949
Wolfgang WILD et Jordan LLOYD
Glénat, 2020

L’Art de la joie, de Goliarda Sapienza : l’effort solitaire d’être différent

Comment rendre cet après-midi d’été étendue sur le roc, effleurée par les dernières caresses du soleil qui tombe ? Comment redire la joie de cette découverte ? Comment la raconter aux autres ? Comment communiquer le bonheur de chaque acte simple, de chaque pas, de chaque rencontre nouvelle… de visages, de livres, de crépuscules et d’aubes et d’après-midi du dimanche sur les plages ensoleillées ? […] S’arrêter là, dans cette plénitude de joie des sens et de l’esprit, et retenir ainsi pour toujours en moi, en vous, les dix plus belles années de la vie.

Nous repartons en Sicile, avec ce roman dont le titre, si conforme à ma propre éthique de vie, m’attirait beaucoup. Mais bizarrement, cela faisait de longues semaines que je l’avais acheté, sans pour autant me jeter à l’eau, pas seulement à cause de son volume (c’est un cube, et honnêtement il n’est pas facile à manipuler pour cette raison) : quelque chose me retenait, et même pendant le confinement, que je faisais un peu les fonds de bibliothèque et que je ne manquais pas de temps, il ne me tentait pas. Et puis là, l’autre jour, j’ai eu l’impulsion. Enfin.

Née avec le siècle, le 1er janvier 1900, ce qui facilite le calcul de son âge, Modesta a un destin hors-normes : née dans une famille très pauvre et bien vite orpheline, elle est élevée dans un couvent où on prévoit qu’elle prendra le voile, mais elle devient princesse, intellectuelle et femme totalement libre.

Alors, pour tout dire j’ai eu beaucoup de mal avec ce roman, que j’ai trouvé interminable et cru ne jamais finir. Ce qui m’a posé problème, dans les faits, ce n’est pas la longueur en elle-même que les longueurs, et cette impression de lire un premier jet et non un roman abouti et terminé : il y a des pages absolument sublimes, belles à pleurer, sur la liberté, celle de Modesta, âme libre de poète dans un corps libre de femme sauvage qui recherche toujours la joie, le plaisir, les sensations, la dimension charnelle et sensuelle du monde, et ce dans une société patriarcale et misogyne, écrasée par la religion, et ce côté-là m’a émerveillée. Mais il y a aussi des passages plats, qui ressemblent à un brouillon au point que je ne comprenais strictement rien de ce qui se passait, des personnages qui débarquent sans crier gare et des incohérences : à plusieurs reprises, je suis sûre que des personnages réapparaissent alors qu’on nous avait annoncé leur mort. Sans compter que certaines façons d’agir de Modesta m’ont laissée un peu perplexe, et j’ai souvent eu du mal à la comprendre…

Me voilà donc bien ennuyée avec ce monument de la littérature italienne, qui m’a par certains côté rappelé Le Guépard de Lampedusa, dont le propos sur cette éthique de la joie, ce bonheur intérieur construit par soi-même, cette affirmation de la liberté intérieure qui s’affranchit des rigueurs sociales m’ont ravie, mais qui aurait mérité d’être un peu retravaillé.

L’Art de la joie
Goliarda SAPIENZA
Traduction de Nathalie Castagné
Le Tripode, 2016