Je n’ai jamais aimé l’école

On ne l’attendait pas forcément, celle-là, et pourtant, voilà la conclusion à laquelle je suis parvenue jeudi soir dernier après une séance d’écriture introspective un peu secouante. Alors, ce n’est pas non plus une découverte radicale pour moi, mais je n’avais jamais posé les mots dessus. J’ai toujours détesté l’école (au sens large, pas seulement le primaire).

J’adore apprendre, j’ai toujours adoré apprendre, et de là vient sans doute une confusion, parce qu’on associe beaucoup apprendre et aller à l’école. Il peut donc sembler paradoxal de dire que j’adorais apprendre et que je détestais l’école, alors que c’est justement parce que j’adorais apprendre que je détestais l’école. Parce qu’à l’école, on ne me nourrissait pas assez en terme de connaissances.

Parfois, je faisais semblant d’être malade pour pouvoir y échapper une journée, ne pas subir : les moqueries, me lever tôt alors que j’ai toujours été une grosse dormeuse, le froid, rester assise sur une chaise inconfortable au milieu du bruit moi qui ai tant besoin de silence. Et puis l’ennui mortel d’avoir déjà lu dans les livres ce qui était à ma portée, de tout comprendre du premier coup, et d’être obligée de rester là, sans rien apprendre d’un peu simulant parce qu’il fallait se conformer au rythme des autres, plus lents, et ça me mettait en colère, d’être ralentie, de ne pas pouvoir aller à ma vitesse, d’être en sous-régime. Je dépérissais, faute d’être suffisamment nourrie (et nourrie par des choses qui m’intéressaient : c’est un autre des problèmes), et on ne s’en rendait même pas compte puisqu’au final j’étais une bonne élève mais pas au maximum de mes capacités, parce que je ne voyais aucune raison de me fouler et de me donner de la peine. Et puis je m’ennuyais, mais je n’étais pas pénible (contrairement à un de mes oncles, dans les années 40 et dont je suis certaine vu les histoires qu’on me raconte qu’il était comme moi, mais lui le montrait, qu’il s’ennuyait) : juste je me déconnectais, je m’échappais dans mes mondes intérieurs, je dessinais et écrivais. Comme je ne posais pas de problème, on ne voyait pas que je souffrais.

Peut-être que dans une école alternative, j’aurais été bien, on m’aurait laissée plus autonome, on ne m’aurait surtout pas empêchée d’avancer à ma vitesse. Ou en enseignement à distance. Mais on ne peut pas refaire l’histoire : les extra-terrestres comme moi, à l’époque, on ne savait même pas qu’ils existaient, ou à peine. Et encore aujourd’hui, on les détecte, mais qu’est-ce qu’on fait pour leur besoin d’être stimulés intellectuellement ? Rien, alors ils s’autogénèrent des troubles dys qui les ralentissent (et parfois même beaucoup), comme si Husain Bolt se mettait un caillou dans la chaussure pour courir à la même vitesse que les autres. Mais bon, ça fait mal, et puis quel intérêt ? Cela n’aide ni Husain Bolt, ni les autres…

Alors, qu’on ne se méprenne pas : je ne suis pas en train de dire qu’il aurait fallu laisser les autres sur le bas côté pour que je puisse m’épanouir. Juste que le système de « même menu pour tous », que certains défendent bec et ongles, est une calamité pour tous.

Alors bien sûr, mon choix de métier était le pire que je pouvais faire dans ces circonstances. Même si ça a aussi une certaine logique : je voulais réparer quelque chose, j’étais en colère (et je le suis encore) contre un système et j’ai cru que je pourrais y faire quelque chose (j’imagine). Il y a, aussi, une raison transgénérationnelle. Mais dans les faits, je me suis surtout trompée de contexte, j’ai confondu l’apprentissage et la transmission avec l’école : il y a, c’est évident, une dimension d’enseignement dans Le Voyage Poétique, de transmission, mais à ma manière. Librement. Et qui laisse libre chacun d’aller à sa vitesse, et de choisir ce qu’il veut explorer.

Hypersensibles, unissez-vous

L’autre jour, je ne sais pas trop comment (certainement encore un coup de l’Univers), j’ai reçu une invitation pour une masterclass destinée aux hypersensibles (en ce moment j’ai l’impression de passer mon temps à assister à des masterclass, et j’adore). Cela s’intitulait « hypersensible et heureux.se » et était animée par Audrey Akoun, thérapeute et coach elle-même hypersensible, qui a créé un groupe de coaching destiné aux hypersensibles, wondersensibles. Forcément, je me suis sentie concernée, même si je n’ai pas le budget pour le coaching lui-même (j’ai d’autres projets sur le feu qui nécessitent de l’investissement) (mais ça m’a donné une idée)…

Le but de cette masterclass était de répondre aux questions sur l’hypersensibilité : qu’est-ce que c’est, comment on se sent, comment apprivoiser ce mode de fonctionnement, le lien avec le haut-potentiel, les enfants, et surtout, comment voir cette hypersensibilité non comme une malédiction mais comme une force, qui rend la vie plus belle, plus savoureuse, plus intense.

J’ai adoré suivre cette masterclass parce que, surtout, au-delà du discours d’Audrey qui était passionnant, j’ai aimé la manière dont la zone de discussion s’est transformée en chat, avec beaucoup d’empathie et de bienveillance, et j’ai trouvé formidable cet effet de groupe hypersensibles/HPI, j’ai senti une vraie force, une grande émulation et… quelque chose qui pouvait changer le monde.

Oui, si tous les hypersensibles parvenaient à s’unir, à apprivoiser leur force pour s’en servir efficacement, cela pourrait tout changer…

Le vilain petit canard (ou : l’article que je ne voulais pas écrire)

Vous êtes en train de lire l’article que je ne voulais pas écrire. Ou plutôt, l’article que je voulais écrire, que j’avais besoin d’écrire, que je devais écrire, mais sans y parvenir, procrastinant sans arrêt. Depuis des semaines et des semaines. J’ai essayé de biaiser, de le prendre par des chemins détournés, distillant ce que j’avais à dire par-ci par-là. Mais l’Univers me susurre à l’oreille que non, ça ne fonctionne pas comme ça. Que si je veux être soulagée, que si je veux pouvoir passer à autre chose (et on sait combien, en 2021 je veux fermer certains livres pour en ouvrir d’autres), je dois affronter mes émotions en face, mon passé, et m’exprimer authentiquement sur le sujet qui me gâche la vie depuis tant d’années.

Tout le monde connaît le conte du vilain petit canard : celui qui est rejeté par tous les autres parce qu’il n’est pas un canard. Il est un cygne. C’est un oiseau aussi, mais différent. Et les autres lui donnent l’impression de juste être inapte, incapable, de ne pas mériter l’amour. Parce qu’il n’est pas comme eux.

Je connaissais ce conte, mais lorsque j’ai lu sa version dans Femmes qui courent avec les loups de Clarissa Pinkola-Estes, quelque chose qui flottait à la surface de ma conscience a explosé (quand je dis que ce livre a changé ma vie, je n’exagère pas). Cette prise de conscience réelle que depuis toujours, je me sentais un vilain petit canard. Rejeté par les autres, qui ne veulent pas de lui, et qui se trahit pour essayer, quand même, de ressembler à un canard. Alors qu’il n’a pas à ressembler à un canard, à chercher à se déguiser en canard : il lui faut affirmer ce qu’il est, et trouver les autres cygnes.

Rejetée par les autres : c’est ce souvenir que je garde de mes années de collège et de lycée. Une forme de harcèlement insidieuse. Alors oui, il y a eu aussi des insultes, des moqueries, mais il y a surtout eu (c’est ce que je retiens) cette presque constante mise à l’écart parce que je n’étais pas conforme.
J’étais celle qui était souvent seule pour manger ou aux récréations.
J’étais celle qui n’était presque jamais invitée aux fêtes.
J’étais celle qui avait quelques copines mais qui savait que du jour au lendemain ces copines pouvaient ne plus lui adresser la parole, sans raison.
j’étais celle qui relisait ses copies et rajoutait des fautes pour ne pas avoir une trop bonne note qui l’aurait encore plus mise à l’écart.
J’étais celle qui ne disait rien, parce qu’elle pensait que si tout le monde la rejetait, c’était qu’il y avait chez elle quelque chose qui clochait, que c’était sa faute.
J’étais celle qui, jour après jour, se murait dans son monde intérieur.
J’étais celle qui rêvait qu’elle était une extra-terrestre, et qu’un jour elle trouverait sa planète.

Après, dans les études supérieures, ça s’est arrangé : j’ai rencontré des gens intelligents, qui m’appréciaient comme j’étais (enfin, comme je me montrais). Qui pour certains peut-être étaient aussi des cygnes. Mais moi, j’étais fermée, toujours sur la défensive, incapable de faire confiance. Quand je rencontre quelqu’un avec qui je me lie d’amitié ou d’amour, j’ai toujours dans un coin de ma tête l’idée de ne pas me reposer dans cette affection, dans ce lien parce qu’un jour ou l’autre cette personne ne voudra plus de moi. Et bien sûr, c’est ce qui se passe à chaque fois : les gens se lassent que je ne fasse pas trop d’efforts pour entretenir les relations. Essayer de m’aimer, c’est comme vouloir enlacer un hérisson. J’essaie de faire ce que je peux, la thérapie m’aide, mais comme on dit, long habits die hard. C’est devenu tellement un réflexe pour moi de me protéger qu’ouvrir mon cœur c’est pire qu’ouvrir une huître récalcitrante.

Ce lien aux autres, ce problème de lien aux autres, il est inscrit dans ma lune noire. Il est karmique, en plus d’être ma souffrance de cette vie, et c’est pour cela qu’il m’est aussi difficile de m’en défaire. Il est inscrit profondément en moi : m’ouvrir aux autres, c’est être en danger.

Et donc, au final, j’ai choisi le pire métier possible pour moi dans ce contexte. Et bien sûr, c’est exactement pour ça que je l’ai choisi : un métier où je dois faire face à des adolescents, un métier méprisé par à peu près tout le monde, vilipendé, insulté. Mais un métier « normal », qui entre dans une case, alors même que depuis toujours, ce qui m’appelle n’entre pas dans une case.

Je sais aujourd’hui que cette différence, mon hypersensibilité, mon probable multipotentiel ça fait aussi ma richesse, c’est ma part d’écrivain, et c’est de là que part ce que je veux créer. Un métier qui n’entre dans aucune case, mais qui me permettra d’être authentiquement moi, et de cesser de jouer un rôle.

L’an dernier (début 2020), j’ai participé à une formation sur le harcèlement. Quand on nous a demandé pourquoi on était là, j’ai choisi la sincérité, et avoué que c’était parce que je l’avais subi et que je cherchais des clés. Accepter comme ça de me montrer vulnérable devant les autres a libéré quelque chose, et quand on a fait une mise en situation (que pour le coup ressemblait beaucoup à une constellation symbolique), j’ai pu jouer le « rôle » du harceleur et ça m’a aidée à comprendre certains points. Je croyais que j’en avais terminé, mais visiblement non puisque cet article, que je ne voulais pas écrire et que pourtant vous êtes en train de lire, travaille en moi depuis. Besoin de lâcher. De me soulager.

Je ne peux pas changer le passé. Ce que j’ai vécu. Je peux juste essayer de pardonner à ces adolescents conformistes de ne pas avoir accepté celle que j’étais. Je peux juste essayer de choisir aujourd’hui que ce passé ne pèse plus sur moi, m’empêchant d’avancer.

Je peux surtout écrire, parce que c’est mon être authentique mais que je ne me suis jamais pleinement autorisée à le faire ailleurs qu’ici (oui, je suis persuadée que je me suis beaucoup agitée ces dernières années pour trouver un éditeur mais que mon inconscient sabotait mes efforts) (bon ici c’est déjà beaucoup, évidemment), parce que ça faisait partie des choses que les autres n’acceptaient pas. « whaaa l’autre elle se prend pour un écrivain ». Mais je ne veux plus me trahir. Faire semblant.

Je veux déployer mes ailes. Je veux ouvrir mon cœur. Etre authentiquement celle que je suis. Ces trois dernières années, je n’ai cessé de travailler sur moi, d’enlever des couches, celles qui me protégeaient mais m’empêchaient d’être moi. Maintenant, je crois que je suis prête.


Merci si vous êtes arrivé au bout de cet article dont l’écriture (fastidieuse), je l’espère, va me déverrouiller (et qui, c’est signe que ça commence à s’apaiser, ne m’a pas fait pleurer) : si j’ai pu l’écrire, et me montrer vulnérable, c’est aussi parce que je sens une grande bienveillance chez vous. Et pour ceux qui me connaissent personnellement, et qui ont pu parfois avoir l’impression que je ne m’impliquais pas pleinement voire que je les rejetais, vous avez la clé. Je suis désolée.

Zèbre Zen de Clotilde Poivilliers : développer ses talents quand on est un adulte surdoué (ou non, d’ailleurs)

Et si, puisque de toute façon vous êtes différent, vous assumiez de sortir du moule de la normalité en arrêtant de vous plier aux diktats que les autres ou vous-même ou encore le contexte socioculturel vous imposent sans contrat ?
Etre hétérodoxe, ce n’est pas être anticonformiste ou systématiquement contre, c’est vivre avec un état d’esprit hors norme qui nous entraîne vers la liberté d’être, de faire et de penser. C’est oser s’extraire du cadre, bousculer les limites de sa zone de confort, sortir du connu, du rassurant, du groupe pour aller explorer sans filet l’espace de tous les possibles.

J’avais plus ou moins mis de côté cette question de la zébritude, attendu que pour l’instant de réponse il n’y a pas et que je ne suis pas sûre en fait que cela change grand chose (je suis très ambivalente sur le sujet, en fait). Mais l’Univers en a décidé autrement et à plusieurs reprises m’a remis le truc sous les yeux, notamment avec ce livre (j’ai aussi rêvé qu’un vaisseau spatial venait me chercher pour enfin me ramener sur ma planète !). Qui promet d’aider les hauts potentiels, les cygnes, les surdoués, bref, à se sentir mieux avec leurs capacités et dans le monde.

L’idée de base que j’aime beaucoup est que potentiel = possibilité dont on va tirer parti ou non. Et l’idée de ce livre et que ce ne soit pas « ou non », justement, alors même que l’une des tendances des zèbres est de se brider (et de voir ce potentiel comme une malédiction). Après avoir décrit le fonctionnement du cerveau et le fonctionnement général des zèbres sur le plan émotionnel et sur le plan cognitif, Clotilde Poivilliers propose une boîte à outil pour équilibrer le corps et l’esprit, mieux vivre sa « douance » (et déjà l’accepter), avoir confiance en soi (et en les autres) et développer son potentiel afin d’être mieux avec soi, avec les autres… et avec l’Univers.

J’ai trouvé ce livre absolument passionnant et utile, et je trouve même dommage finalement de le limiter aux zèbres, car je crois que les outils proposés peuvent être profitables à beaucoup de monde, quel que soit le fonctionnement du cerveau. En tout cas j’ai découvert beaucoup de petits trucs, et j’en ai adopté certains au quotidien : la cohérence cardiaque (ça, c’est le truc dont je crois que c’est en train de changer ma vie), la « brain gym » (dont l’un des exercices est en fait un truc de Qi Gong que j’avais découvert dans Yoga libido et qui permet aux énergies de se croiser, et depuis que je le fais tous les matins j’ai l’impression d’être plus efficace), l’ancrage etc. En fait je ne peux évidemment pas citer tout, et chacun peut y puiser ce qui lui semblera le plus adapté à son cas, à ses besoins, à sa personnalité.

J’ai également beaucoup aimé la dernière partie sur l’Univers, elle invite vraiment à voir les choses autrement (« changer de paradigme »), se connecter à sa nature profonde, booster son Shen (c’est encore une questions de vibrations d’amour et de joie), se constituer une « plaisirothèque »®, choisir l’optimalisme plutôt que le perfectionnisme, accepter d’être hétérodoxe et surtout… être fier de ce qu’on est, de ses talents, de ses capacités, parce qu’on fait partie d’un tout et que chaque note est indispensable pour que la musique existe : nous sommes des cellules de l’humanité, chacun de nous a un rôle à jouer pour maintenir son équilibre et celui de la planète, par conséquent chacun de nos talents respectifs a son importance. Nous faisons partie du grand Tout, nous sommes intimement connectés aux autres et à l’environnement. 

Bref : une lecture utile pour exploiter pleinement son potentiel, zèbre ou non…

Zèbre Zen : développer ses talents quand on est un adulte surdoué
Clotilde POIVILLIERS
Eyrolles, 2020

Instantané #88 (les petits princes)

Je vous ai sans doute déjà parlé de cette manie (ou non d’ailleurs) : collectionner les exemplaires du Petit PrinceJ’en achète au moins un exemplaire à chacun de mes voyages. C’est une manie que je partage avec beaucoup de gens d’ailleurs : c’est le livre qui a été le plus traduit, et où qu’on aille, les librairies en ont des stocks. A Milan, j’ai carrément dû me restreindre (avec l’idée que de toute façon, je retournerai bien en Italie un jour), car la librairie que j’ai choisie le proposait non seulement en italien (dans plusieurs éditions différentes), mais aussi dans plusieurs dialectes régionaux et en latin.

Mais le fait que ce soit une collection pas si compliquée n’est pas la seule raison. Le fait est que lorsqu’il est question de citer un livre qui a changé ma vie, c’est lui que je cite. Pas seulement pour une question de vision du monde : c’est plus exactement le premier texte que j’ai vraiment étudié, et c’est grâce à lui que j’ai découvert la puissance évocatrice de la littérature (avant j’aimais lire, mais pour les histoires racontées, pas pour le sens et la vision du monde). Et que c’était ce que je voulais faire de ma vie. C’est après cette découverte d’ailleurs que je me suis mise à écrire.

Mais j’ai percuté l’autre jour qu’il y avait autre chose. Car qui est le petit prince ? Un habitant d’une autre planète, un extra-terrestre tombé sur une terre où il n’a pas sa place parce que lui voudrait l’habiter poétiquement là où tout le monde cherche à l’habiter sérieusement, il est souvent perdu dans ses rêves et ses pensées, et il tient pour essentiel ce que les autres considèrent futile,  et parfois, il se fâche parce qu’il n’est pas compris, dans ce monde où il est arrivé : Si quelqu’un aime une fleur qui n’existe qu’à un exemplaire dans les millions et les millions d’étoiles, ça suffit pour qu’il soit heureux quand il les regarde. Il se dit : « Ma fleur est là quelque part… » Mais si le mouton mange la fleur, c’est pour lui comme si, brusquement, toutes les étoiles s’éteignaient ! Et ce n’est pas important ça ! 

Alors voilà : le petit prince est un être hypersensible exilé dans un monde qui ne le comprend pas et qu’il ne comprend pas, un monde où les gens voient un chapeau là où il y a un éléphant dans un boa, où les roses ne sont pas importantes et où on n’apprivoise pas les renards. Bien sûr, c’est lui qui a raison, mais que peut-on y faire ?

Et je me demande si le vrai sujet de ce petit roman, ce n’est pas les zèbres

C’est l’histoire d’un zèbre, de William Réjault : le pouvoir des rayures

Ce livre que vous tenez entre les mains, je le dédicace à tous les surdoués planqués et mourant d’ennui dans un bureau pas très éclairé au fond d’une cour, à tous ceux qui ont renoncé et ruminent dans l’amertume et la douleur, à ceux qui ont peur de faire le test de QI, à ceux qui sont fraîchement diagnostiqués depuis hier matin, aux parents dépassés et effrayés qui auraient aimé n’avoir jamais à lire un bouquin de cette collection, aux employeurs agacés devant ces salariés à haut potentiel qui délivrent si mal, aux coachs devant épauler un HPI, et à mon moi d’il y a trente ans qui aurait tant eu besoin d’un guide pratique pour comprendre et dépasser sa différence.

Depuis l’an dernier, je n’ai pas beaucoup avancé sur le sujet :  j’ai lu quelques articles, mais je ne suis guère allée plus loin car je suis prise dans un réseau de contradictions entre la partie de moi qui se dit que je me fais des films et qui a peur que son mal-être et son incapacité à vivre « normalement » ne viennent pas de là, celle qui se dit que de toute façon ça ne changera rien et qu’il est trop tard parce que même si c’est ça le réel refuse obstinément de me donner des opportunités à saisir, et celle qui est terrifiée d’admettre ce qui est somme toute une malédiction. Et puis, n’est-ce pas une étiquette comme une autre, finalement ? C’est compliqué ma vie. J’ai l’impression que ma middle-life crisis est partie pour durer tout le reste de mon existence. Mais quand j’ai vu passer ce petit livre, je me suis dit que ça m’aiderait peut-être un peu à y voir plus clair, et je l’ai dévoré en une après-midi.

Avec ce récit-témoignage, William Réjault écrit le livre qu’il aurait aimé lire à 20 ans. Il s’agit d’un parcours personnel, et non d’un essai, dans lequel l’auteur raconte ses expériences, notamment professionnelles, et son mode de fonctionnement, qu’il a appris à très bien connaître.

Le point de départ, c’est bien sûr ce sentiment de ne pas trouver sa place dans le système, d’être un « extra-terrestre ». Chaque expérience de vie est bien sûr unique, chaque être est unique, et si j’ai évidemment passé mon temps à m’exclamer intérieurement « ah oui je fais exactement comme ça » à d’autres moments, c’était plus « ah non, tiens, je ne fais pas ça ». Qu’importe : l’idée est avant tout d’accepter d’être out of the box car c’est ce qui est le plus précieux, ce que nous avons (oui, je dis « nous », des fois je dis « ils ») à apporter au monde, et l’enjeu est d’apprendre à exploiter pleinement ce potentiel, de se faire confiance, car le monde a justement besoin de gens qui proposent des solutions originales, qui voient le monde autrement.

William Réjault a découvert sa « zébritude » (c’est le terme qu’il choisit) à 42 ans et j’ai bien aimé ce qu’il dit sur les tests (apparemment il y a débat sur la question chez les zèbres). Pour lui, ils ne sont pas indispensables : il y a des signes, des évidences qui ne trompent pas, et quand on sait, on sait (à partir du moment où on est prêt à le voir), les tests ne font que confirmer mais sont superflus.

Bien sûr, beaucoup de choses m’ont parlé et m’ont donné des clés pour comprendre certaines de mes manières de faire (et d’échouer, de m’autocensurer, de m’autosaboter), sans doute aussi parce que William Réjault est blogueur et écrivain, que cela fait partie de son parcours. La question du burn-out auquel les zèbres seraient particulièrement sujets (ah! ah ! Je suis en plein dedans) et le blog comme respiration nécessaire, tout comme l’écriture qui met des mots sur les maux, l’hypersensibilité (il parle surtout de l’hypersensibilité sensorielle, de son côté), le besoin de faire mille choses pour ne pas crever d’ennui au risque de s’éparpiller, le manque de confiance en soi et le besoin de reconnaissance, la question de la spiritualité, de l’intuition et peut-être d’une certaine forme de médiumnité (mais il passe vite car il n’est pas très à l’aise avec le sujet, tout comme il aborde peu la question épineuse des relations amoureuses)…

Le livre est aussi très drôle, et plein d’autodérision (sa manière de voyager est somme toute très originale, par exemple), et c’est un ouvrage qui m’a fait du bien même si je suis toujours perdue dans mes contradictions, sachant très clairement que je ne suis pas à ma place, que je vis en sous-régime et que c’est pour ça que le moteur est en train de tomber en panne et que je gaspille une quantité d’essence phénoménale pour… rien, mais que dès que j’essaie de changer un truc ça échoue ! Au final, je n’y vois pas vraiment plus clair puisque je sais ce qui ne va pas, je sais comment ça pourrait aller (oh oui, je le vois le phare, très clairement) mais que je ne sais toujours pas vraiment quoi faire concrètement pour que ça aille. Je sais où est ma planète, j’ai les coordonnées GPS, mais mon vaisseau spatial refuse de décoller. Et il n’y a pas pire malédiction que d’avoir un potentiel et de ne pas parvenir à le réaliser parce que le monde n’en veut pas.

En tout cas, un récit à conseiller à tous ceux qui se posent des questions, ou ont envie de comprendre !

C’est l’histoire d’un zèbre
William RÉJAULT
Leduc.s, 2020

Etre un adulte surdoué, de Cécile Bost : le syndrome du vilain petit canard

D’abord, quand on « ose » s’envisager surdoué, émerge toujours ce soupçon sous-jacent qu’on se pense plus intelligent que les autres. Au regard de tout ce qui est fantasmé sur les surdoués, ça veut dire qu’on « ose » penser qu’on est supérieur aux autres. Or, dans la grande majorité des cas, c’est justement tout le contraire qu’un surdoué ignorant de sa spécificité pense de lui-même, tant le décalage peut être grand par rapport aux « autres », tant il peut parfois se demander pourquoi il ne comprend rien aux règles de la société qui l’entoure. 

Encore un essai, mais dans un domaine totalement différent de ce dont je vous parle d’habitude (encore qu’à mon avis il y a un lien, que je n’expliciterai pas aujourd’hui parce que sinon cet article déjà très long sera indigeste). Il se trouve que l’autre jour, l’un d’entre vous (qu’il en soit remercié ainsi que l’Univers qui l’a mis sur mon chemin), en commentaire sur je-ne-sais-plus quel article, écrivait que selon lui et ce qu’il lisait de moi, je n’étais pas seulement hypersensible, mais qu’il décelait des signes de haut potentiel. Convaincue que non à cause des idées reçues sur le sujet (comme beaucoup, j’étais persuadée que les HPI étaient caractérisés par une exceptionnelle intelligence logico-mathématico-rationnelle, ce qui est, on en conviendra, loin d’être mon cas), j’ai nié, mais il a insisté, et l’idée a peu à peu fait sa route. Il faut dire que c’était tentant, de trouver enfin une clé : pourquoi j’ai cette impression constante de venir d’une autre planète, pourquoi je suis aussi émotive, comment je fais pour être aussi intuitive, pourquoi je ne suis jamais dans le même tempo que les autres et que je n’arrive pas à m’adapter au monde tel qu’il est (qui ne fait pas beaucoup d’efforts non plus, il faut bien dire), et ce, depuis toujours : à l’école, j’étais très souvent seule, les autres ne voulaient pas de moi, et quand bien même je suis d’une nature solitaire et contemplative, j’en souffrais beaucoup ; inutile de vous dire que mes bizarreries ne se sont pas améliorées en vieillissant, et mes rapports avec le reste de l’humanité non plus.

Bref, je me suis dit : après tout, pourquoi ne pas aller explorer cette piste que l’on me sert aimablement sur un plateau, et je me suis mise en quête d’un ouvrage sur le sujet, et c’est tombé sur celui-ci, qui a l’avantage de s’appuyer sur de nombreux témoignages, notamment ceux de l’auteure.

Avec beaucoup de clarté et de pédagogie, l’auteure aborde les malentendus et idées reçues (et notamment la tyrannie des tests de QI et l’idée fausse que tous les Hauts Potentiels sont des gens qui réussissent brillamment : non, en fait ils ont tendance à s’auto-censurer pour ne pas être rejetés par le groupe), les souffrances, la tyrannie de la sensibilité, les réalités neuropsychologiques qui engendrent des fragilités et conduire à des dépressions d’un type particulier, et enfin comment, malgré tout, vivre et s’en sortir.

Deux livres auront changé ma vie ces derniers temps : Femmes qui courent avec les loups (et il y a un lien, j’y reviendrai plus bas) et celui-ci. Vous vous souvenez peut-être du rêve que j’avais fait lorsque j’étais très jeune, dans lequel j’apprenais que j’étais une extra-terrestre et que j’entreprenais un long voyage pour rejoindre ma planète et mes congénères ? Et bien j’ai l’impression, là tout de suite, d’être arrivée peut-être pas de l’autre côté de la forêt ni au bout du chemin, mais dans une clairière où s’ébattent joyeusement d’autres gentils extra-terrestres : ce sont surtout les témoignages qui m’ont parlé, et c’est impossible d’expliquer la joie que c’est de voir des gens qui fonctionnent (plus ou moins, il n’y a pas d’uniformité) de la même manière que nous, à-rebours de la « norme ». Des gens qui ont tendance souvent à s’auto-censurer (à l’école, une fois que j’avais terminé mes contrôles, je relisais en ajoutant des fautes), qui ont un besoin vital de créer et de challenges intellectuels, qui ont constamment l’impression d’être en sous-régime dans leur travail « normal », qui sont maladivement curieux de tout un tas de sujets sans liens les uns avec les autres et parfois bizarres et qui dès qu’ils ont un centre d’intérêt se mettent à tout lire et tendent à devenir spécialistes avant de changer parce qu’ils s’ennuient rapidement (ça a un nom : ça s’appelle l’épistémophilie), qui cherchent toujours à plaire parce qu’ils manquent de confiance en eux, qui procrastinent (et oui), qui sont hypersensibles et ont mille idées qui surgissent à chaque seconde dans leur cerveau qui finit par faire des nœuds, qui passent la moitié de leur vie plongés dans des questionnements (et angoisses) existentielles.

Lorsque j’ai parlé de ce livre et de l’effet qu’il avait sur moi sur les réseaux sociaux, j’ai reçu beaucoup de messages et notamment en privé, la plupart venant de Hauts Potentiels avérés (et là, je me dis que soit les statistiques sont fausses et qu’il y en a bien plus de 2%, soit que l’Univers avaient déjà mis sur ma route les gens dont j’avais besoin sans m’en rendre compte) mais que je n’avais jamais identifiés comme tels. Pour me dire que oui, c’était bien ce qu’ils pensaient, voire qu’ils croyaient que je le savais déjà (en tout cas, personne ne m’a dit que c’était peu probable, c’est déjà ça car il paraît que les HPI ont tendance à se reconnaître entre eux, ce qui expliquerait que lorsque j’ai eu de tels élèves, là où mes collègues perdaient leur latin face à des raisonnements obscurs, j’arrivais assez facilement à remonter avec eux le fil de leur pensée).

Mais comment on les (nous ?) appelle ? Depuis le début de l’article, j’écris Haut Potentiel, mais je n’aime pas trop : en fait, j’ai l’impression qu’il ne s’agit pas d’une intelligence supérieure, mais d’une intelligence différente, et que du coup, s’adapter à la norme, c’est comme vouloir faire entrer une boule dans un trou en forme de carré. J’aime bien « zèbre ». J’aime surtout « cygne » : parce qu’il se trouve que lorsque j’avais lu Femmes qui courent avec les loups, l’interprétation du conte du vilain petit canard avait fortement résonné en moi. Alors, va pour « cygne ». Le cygne est rejeté par les canards parce qu’il n’est pas un canard, qu’il est différent, pas supérieur mais autre.

Alors maintenant, qu’est-ce que je fais de tout ça ? Evidemment, vous allez me répondre, de manière somme toute logique (ce que, n’oubliez-pas, je ne suis pas) « bah il faut aller te faire tester, espèce de cloche ». Sauf que ce n’est pas si simple : outre le coût absolument hallucinant du bidule et la difficulté de trouver à Orléans quelqu’un qui ne s’occupe pas exclusivement des enfants, est-ce vraiment utile d’officialiser ? Et surtout, soyons honnête : l’idée de passer ces tests (et de les louper) me met dans un état d’angoisse indescriptible ; là, j’ai déjà l’impression d’avoir fait un grand pas vers la compréhension de moi-même, et d’avoir trouvé une grille cohérente de lecture de ma vie, de mes ressentis, de mes fonctionnements, de mes émotions, et surtout de mes échecs (amoureux, mais aussi professionnels), bref, d’avoir ouvert une porte que j’ai une trouille bleue qu’on me referme sur le nez. Et si ce n’était pas ça (alors il paraît que cette peur est normale, mais quand même) ?

En tout cas, présentement, je me sens en quelque sorte libérée, délivrée, et c’est un grand pas !

Etre un adulte surdoué. Bien vivre avec soi-même et avec les autres
Cécile BOST
Vuibert, 3e édition, 2019