Le vilain petit canard (ou : l’article que je ne voulais pas écrire)

Vous êtes en train de lire l’article que je ne voulais pas écrire. Ou plutôt, l’article que je voulais écrire, que j’avais besoin d’écrire, que je devais écrire, mais sans y parvenir, procrastinant sans arrêt. Depuis des semaines et des semaines. J’ai essayé de biaiser, de le prendre par des chemins détournés, distillant ce que j’avais à dire par-ci par-là. Mais l’Univers me susurre à l’oreille que non, ça ne fonctionne pas comme ça. Que si je veux être soulagée, que si je veux pouvoir passer à autre chose (et on sait combien, en 2021 je veux fermer certains livres pour en ouvrir d’autres), je dois affronter mes émotions en face, mon passé, et m’exprimer authentiquement sur le sujet qui me gâche la vie depuis tant d’années.

Tout le monde connaît le conte du vilain petit canard : celui qui est rejeté par tous les autres parce qu’il n’est pas un canard. Il est un cygne. C’est un oiseau aussi, mais différent. Et les autres lui donnent l’impression de juste être inapte, incapable, de ne pas mériter l’amour. Parce qu’il n’est pas comme eux.

Je connaissais ce conte, mais lorsque j’ai lu sa version dans Femmes qui courent avec les loups de Clarissa Pinkola-Estes, quelque chose qui flottait à la surface de ma conscience a explosé (quand je dis que ce livre a changé ma vie, je n’exagère pas). Cette prise de conscience réelle que depuis toujours, je me sentais un vilain petit canard. Rejeté par les autres, qui ne veulent pas de lui, et qui se trahit pour essayer, quand même, de ressembler à un canard. Alors qu’il n’a pas à ressembler à un canard, à chercher à se déguiser en canard : il lui faut affirmer ce qu’il est, et trouver les autres cygnes.

Rejetée par les autres : c’est ce souvenir que je garde de mes années de collège et de lycée. Une forme de harcèlement insidieuse. Alors oui, il y a eu aussi des insultes, des moqueries, mais il y a surtout eu (c’est ce que je retiens) cette presque constante mise à l’écart parce que je n’étais pas conforme.
J’étais celle qui était souvent seule pour manger ou aux récréations.
J’étais celle qui n’était presque jamais invitée aux fêtes.
J’étais celle qui avait quelques copines mais qui savait que du jour au lendemain ces copines pouvaient ne plus lui adresser la parole, sans raison.
j’étais celle qui relisait ses copies et rajoutait des fautes pour ne pas avoir une trop bonne note qui l’aurait encore plus mise à l’écart.
J’étais celle qui ne disait rien, parce qu’elle pensait que si tout le monde la rejetait, c’était qu’il y avait chez elle quelque chose qui clochait, que c’était sa faute.
J’étais celle qui, jour après jour, se murait dans son monde intérieur.
J’étais celle qui rêvait qu’elle était une extra-terrestre, et qu’un jour elle trouverait sa planète.

Après, dans les études supérieures, ça s’est arrangé : j’ai rencontré des gens intelligents, qui m’appréciaient comme j’étais (enfin, comme je me montrais). Qui pour certains peut-être étaient aussi des cygnes. Mais moi, j’étais fermée, toujours sur la défensive, incapable de faire confiance. Quand je rencontre quelqu’un avec qui je me lie d’amitié ou d’amour, j’ai toujours dans un coin de ma tête l’idée de ne pas me reposer dans cette affection, dans ce lien parce qu’un jour ou l’autre cette personne ne voudra plus de moi. Et bien sûr, c’est ce qui se passe à chaque fois : les gens se lassent que je ne fasse pas trop d’efforts pour entretenir les relations. Essayer de m’aimer, c’est comme vouloir enlacer un hérisson. J’essaie de faire ce que je peux, la thérapie m’aide, mais comme on dit, long habits die hard. C’est devenu tellement un réflexe pour moi de me protéger qu’ouvrir mon cœur c’est pire qu’ouvrir une huître récalcitrante.

Ce lien aux autres, ce problème de lien aux autres, il est inscrit dans ma lune noire. Il est karmique, en plus d’être ma souffrance de cette vie, et c’est pour cela qu’il m’est aussi difficile de m’en défaire. Il est inscrit profondément en moi : m’ouvrir aux autres, c’est être en danger.

Et donc, au final, j’ai choisi le pire métier possible pour moi dans ce contexte. Et bien sûr, c’est exactement pour ça que je l’ai choisi : un métier où je dois faire face à des adolescents, un métier méprisé par à peu près tout le monde, vilipendé, insulté. Mais un métier « normal », qui entre dans une case, alors même que depuis toujours, ce qui m’appelle n’entre pas dans une case.

Je sais aujourd’hui que cette différence, mon hypersensibilité, mon probable multipotentiel ça fait aussi ma richesse, c’est ma part d’écrivain, et c’est de là que part ce que je veux créer. Un métier qui n’entre dans aucune case, mais qui me permettra d’être authentiquement moi, et de cesser de jouer un rôle.

L’an dernier (début 2020), j’ai participé à une formation sur le harcèlement. Quand on nous a demandé pourquoi on était là, j’ai choisi la sincérité, et avoué que c’était parce que je l’avais subi et que je cherchais des clés. Accepter comme ça de me montrer vulnérable devant les autres a libéré quelque chose, et quand on a fait une mise en situation (que pour le coup ressemblait beaucoup à une constellation symbolique), j’ai pu jouer le « rôle » du harceleur et ça m’a aidée à comprendre certains points. Je croyais que j’en avais terminé, mais visiblement non puisque cet article, que je ne voulais pas écrire et que pourtant vous êtes en train de lire, travaille en moi depuis. Besoin de lâcher. De me soulager.

Je ne peux pas changer le passé. Ce que j’ai vécu. Je peux juste essayer de pardonner à ces adolescents conformistes de ne pas avoir accepté celle que j’étais. Je peux juste essayer de choisir aujourd’hui que ce passé ne pèse plus sur moi, m’empêchant d’avancer.

Je peux surtout écrire, parce que c’est mon être authentique mais que je ne me suis jamais pleinement autorisée à le faire ailleurs qu’ici (oui, je suis persuadée que je me suis beaucoup agitée ces dernières années pour trouver un éditeur mais que mon inconscient sabotait mes efforts) (bon ici c’est déjà beaucoup, évidemment), parce que ça faisait partie des choses que les autres n’acceptaient pas. « whaaa l’autre elle se prend pour un écrivain ». Mais je ne veux plus me trahir. Faire semblant.

Je veux déployer mes ailes. Je veux ouvrir mon cœur. Etre authentiquement celle que je suis. Ces trois dernières années, je n’ai cessé de travailler sur moi, d’enlever des couches, celles qui me protégeaient mais m’empêchaient d’être moi. Maintenant, je crois que je suis prête.


Merci si vous êtes arrivé au bout de cet article dont l’écriture (fastidieuse), je l’espère, va me déverrouiller (et qui, c’est signe que ça commence à s’apaiser, ne m’a pas fait pleurer) : si j’ai pu l’écrire, et me montrer vulnérable, c’est aussi parce que je sens une grande bienveillance chez vous. Et pour ceux qui me connaissent personnellement, et qui ont pu parfois avoir l’impression que je ne m’impliquais pas pleinement voire que je les rejetais, vous avez la clé. Je suis désolée.

Le Cri du corps, d’Anne-Véronique Herter

Le Cri du corps, d'Anne-Véronique HerterCe sont des flocons de neige, pris un par un, isolés des autres faits, presque rien, un incident bête, pas de quoi fouetter un chat. Mais chaque flocon s’accroche à un deuxième, puis un troisième. Ils forment une boule, voire plusieurs, elles s’unissent et roulent ensemble, tout droit sur moi. Ce ne sont plus de petits détails qui salissent ma journée, ça devient ma vie. Je suis dans une avalanche, et je tourne. Je ne sais plus où je suis. Je dévale la pente, sans oxygène, mes bras se désarticulent, j’arrête de penser. Je laisse faire en attendant que quelque chose m’arrête. Rien ne stoppe la chute.

La question du bonheur et de la souffrance au travail est un enjeu essentiel de notre société, et il me semble à ce point important que je l’aborde tous les ans avec mes étudiants de première année, dont beaucoup sont de futurs managers, en espérant qu’il nourrisse leur réflexion et qu’il leur en reste des traces lorsqu’ils auront eux-mêmes à gérer des équipes. Comme en outre Anne-Véronique est une de mes amies, il m’a semblé évident que je devais lire cet ouvrage, même si j’ai attendu un peu parce que je savais qu’il faisait mal et que je manquais un peu de solidité ces derniers temps. Bref.

Comment une entreprise devient-elle une machine à broyer de l’humain, alors que le travail, part essentielle de notre vie quotidienne, devrait-être un lieu d’épanouissement et de réalisation de soi ? Le Cri du corps, sous-titré Harcèlement moral au travail : mécanismes, causes et conséquences est avant tout le récit/témoignage d’une victime et de sa traversée de l’Enfer : non seulement les faits qui ont conduit à son effondrement, les résonances sur son corps, sur l’image qu’elle a d’elle-même, finalement sur sa vie entière, mais aussi sa difficile et lente reconstruction. C’est aussi un essai, et le récit d’AV est complété par les contributions importantes de son compagnon, l’être aimant/aidant qui montre à quel point l’entourage a un rôle fondamental à jouer, et de professionnels : la psychanalyste Anne-Catherine Sabas, qui a écrit la préface, la psychologue Isabelle Courdier, Olivier Hoeffel, consultant en qualité de vie au travail et gestion des risques psycho-sociaux, et deux avocats, Me Clément Raingeard et Me Marine Fréçon-Karout.

La première partie, le récit, est évidemment la plus importante et c’est un véritable coup de poing : les mots sur le papier font résonner la douleur jusque dans la chair du lecteur. De fait, si la douleur est morale, c’est le corps qui trinque et qui devient le symptôme que quelque chose ne va pas. Dans sa traversée des Enfers, la victime se sent dépossédée d’elle-même, et va jusqu’à se haïr.  Chaque jour devient un supplice, se rendre au travail une épreuve qui déborde sur tout le reste de la vie quotidienne. Mais l’Enfer ne se termine pas lorsque l’on finit par se résoudre à quitter l’entreprise, quel que soit le moyen — non, le plus pervers dans l’histoire, c’est que c’est là qu’il commence vraiment : pendant, la victime tient, coûte que coûte, en s’abîmant, mais elle tient. C’est après qu’elle s’effondre et que commence la reconstruction, la clinique, les psys — et des passages absolument magnifiques sur l’art-thérapie (un autre sujet qui m’intéresse beaucoup), ici la sculpture, qui permet le lâcher-prise et l’expression directe du corps (ce que ne permet pas complètement l’écriture).

Que de courage a dû faire preuve AV pour nous livrer un témoignage aussi poignant d’une expérience destructrice, qui marque à vie !

Alors que faire ? Les contributions en fin d’ouvrage proposent quelques pistes. La principale est tout de même la prise de conscience qu’un salarié efficace, c’est un salarié heureux et épanoui, et non un salarié pressé comme un citron. En cela, cet ouvrage est absolument fondamental, et il doit être lu par tous, parce que ce problème nous concerne tous !

Le Cri du corps
Anne-Véronique HERTER
Michalon, 2018

Alice ou le choix des armes, de Stéphanie Chaillou

Alice ou le choix des armesAlice Delcourt est jeune encore. Elle a 35 ans. Elle est petite, blonde, plutôt fluette. Si bien qu’on se demande comment elle tient. Comment elle fait pour tenir. Mais cela, je ne suis pas censé le remarquer, je ne suis pas censé le penser non plus. Car j’interroge Alice Delcourt dans le cadre d’une enquête pour meurtre. Le meurtre de Samuel Tison. Et mon rôle est de déterminer son innocence. Son innocence ou sa culpabilité. Mon nom est François Kerrelec. Je suis inspecteur de police.

Le harcèlement moral au travail, pourtant phénomène de société, n’est pas un thème très souvent abordé dans les romans. On se souviens néanmoins du percutant Les heures souterraines de Delphine de Vigan. En cette rentrée littéraire, Stéphanie Chaillou, dont c’est le deuxième roman, s’attaque à son tour à ce sujet…

Samuel Tison a été assassiné. La principale suspecte ? Alice Delcourt, interrogée par l’inspecteur François Kerrelec, qui ne sait trop quoi penser de cette jeune femme. Elle ne répond pas vraiment à ses questions : ce qu’elle veut, c’est témoigner de ce que lui a fait subir Tison…

Il y avait de quoi faire un roman marquant : d’une écriture sèche et incisive, presque âpre, Stéphanie Chaillou décortique les mécanismes du harcèlement moral, de la violence, de la loi du silence qui entoure les agissements de ceux qui se pensent tout-puissants. Pourtant, ça ne passe pas : d’abord parce que le dispositif narratif est totalement invraisemblable en plus d’être maladroit, et qu’on ne croit pas une seconde à cet « interrogatoire » quotidien sur plus d’un mois, ni d’ailleurs à cet inspecteur narrateur ; inspecteur qui, pour trouver son coupable, ne semble pas faire grand chose d’autre qu’écouter Alice lui raconter la violence qu’elle a subie de la part de Samuel Tison. Ce choix pose un autre problème, celui de la distance : très factuel, sans émotions, il empêche toute empathie avec Alice ; l’auteure a d’ailleurs dû sentir cet écueil, et ajoute, en fin d’entretien, des paragraphes sur « le théâtre intérieur d’Alice », assez cryptiques…

Bref, une déception, je me suis profondément ennuyée, alors même que le sujet offre de riches possibilités.

Alice ou le choix des armes
Stéphanie CHAILLOU
Alma, 2016

challenge12016br10% Rentrée Littéraire 2016 – 13/60
By Lea et Herisson

Amelia, de Kimberly McCreight

AmeliaAmelia n’avait jamais eu de problème de toute sa vie. Ses professeurs ne tarissaient pas d’éloges à son propos : brillante, créative, réfléchie, concentrée. Elle excellait en sport et était inscrite à toutes les activités extrascolaires imaginables. Elle était bénévole une fois par mois à CHIPS, une soupe populaire locale, et apportait régulièrement son aide lors des manifestations organisées avec le lycée. Exclue temporairement ? Non, pas Amelia. Kate, malgré son travail accaparant, connaissait sa fille. Vraiment. Il y avait erreur.

Un roman dont on commence à beaucoup parler : Amelia, c’est sans doute le thriller de la rentrée, qui ne manquera pas d’effrayer les parents d’adolescents. Car ce qui est en jeu ici est réellement terrifiant et angoissant !

Amelia est une adolescente vive et intelligente. Sa mère, Kate, l’élève seule, jonglant comme elle peut entre sa fille et sa brillante carrière d’avocate, le père d’Amelia ne faisant pas partie du tableau. Mais un matin Kate reçoit un appel de l’école d’élite dans laquelle est inscrite sa fille, lui apprenant qu’Amelia est exclue temporairement de l’établissement. Lorsqu’elle arrive sur place, Amelia a sauté du toit. C’est du moins ce que conclut la très rapide enquête de police. Rongée par le chagrin et la culpabilité, Kate tente de se reconstruire, jusqu’au jour où elle reçoit un SMS anonyme : « Amelia n’a pas sauté ». Kate commence alors à chercher qui était vraiment sa fille…

Totalement addictif, ce roman est un page turner d’une efficacité redoutable : dès les premières pages, le lecteur est ferré, grâce à la construction narrative qui alterne le point de vue d’Amelia avant sa mort, et l’enquête de sa mère, l’un éclairant l’autre de manière dramatique, puisqu’on ne peut que voir l’enchaînement implacable des événements menant à l’issue fatale — pas de suspens de ce côté-là, l’enjeu est de savoir exactement ce qui s’est passé, et les pistes abondent, toutes plus cruelles les unes que les autres, tant aucun ne semble innocent. Plongée au coeur du système scolaire américain et de ses sororités qui fonctionnent comme des sociétés secrètes, le roman décortique alors le mal-être adolescents, les premières amours et les mécanismes du harcèlement, utilisant avec habileté toutes les technologies modernes.

Un thriller efficace, que vous ne lâcherez pas avant la fin et qui ne vous lâchera pas avant longtemps !

Lu également par Stephie

Amelia
Kimberly McCREIGHT
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Elodie Leplat
Cherche-Midi, 2015

RL201519/24
By Hérisson

Respire, d’Anne-Sophie Brasme

RespireParler par pudeur, par violence, par colère, par douleur aussi. On écrit comme on tue : ça monte depuis le ventre, et puis d’un coup ça jaillit, là, dans la gorge. Comme un cri de désespoir.

Lorsque l’autre jour je vous ai parlé du dernier roman d’Anne-Sophie Brasme, beaucoup m’ont conseillé de lire son premier, Respire, qu’elle a écrit lorsqu’elle avait 17 ans, et qui vient de sortir au cinéma, adapté par Mélanie Laurent, donnant l’occasion au Livre de Poche de le rééditer. Bref, un beau faisceau de signes, n’est-il pas ?

Comme dans une tragédie grecque, on sait que tout va mal finir, puisque le roman commence en prison, où la narratrice est enfermée depuis deux ans pour meurtre. Âgée de dix-neuf ans, elle ne regrette pas son geste, mais décide de regarder enfin le passé et de mettre par écrit l’enchaînement des événements, en partant de la petite fille qu’elle était…

Ce roman m’a totalement bluffée par sa maîtrise absolue de l’engrenage fatal menant à la catastrophe et son utilisation très subtile de la métaphore filée : comme la narratrice dans son histoire, le lecteur est pris dans les filets du roman et ne peut qu’assister, impuissant, à ce qu’il sait inéluctable dès le départ. C’est presque pervers, d’ailleurs, mais cela permet au roman de gagner en profondeur : on ne se demande pas ce qui va se passer, on le sait, alors on peut mieux se concentrer sur l’analyse particulièrement fine des mécanismes psychologiques de la folie et de la dépendance affective, rendus encore plus bouleversants à cette période compliquée qu’est l’adolescence. Les souvenirs ici sont comme des bribes de passé à rassembler, des impressions, des flashs, des sensations diffuses, des émotions parfois, mais le pathos est étrangement absent. Le livre fait mal, est comme un coup de poing, mais pas tant par empathie pour la narratrice ou pour l’autre, même si parfois certains fait m’ont rappelé des petites choses douloureuses du passé ; non, si ce roman fait mal, c’est qu’il nous met face à nous-mêmes et nous oblige à regarder en face la complexité des rapports entre les êtres, la cruauté à un âge où on découvre le monde. C’est une histoire d’amitié et non d’amour et pourtant, tout y fonctionne exactement comme dans un couple, comme une histoire de passion amoureuse : le dominant et le dominé, le harcèlement, le pervers narcissique qui choisit sa proie et veut la détruire, la dépendance affective et obsessionnelle, comme une drogue. Et le sevrage, brutal, forcément.

Vraiment un grand roman, que je conseille à tous ceux qui ne l’ont pas déjà lu !

Respire
Anne-Sophie BRASME
Fayard, 2001 (LP 2002/2014)

Les Heures souterraines, de Delphine de Vigan

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Mais les gens désespérés ne se rencontrent pas. Ou peut-être au cinéma. Dans la vraie vie, ils se croisent, s’effleurent, se percutent. Et souvent se repoussent, comme les pôles identiques de deux aimants.

 

Une journée, le 20 mai. Une ville, Paris. Deux êtres en errance, deux destins parallèles qui se croiseront peut-être. Mathilde, qui depuis huit mois subit le harcèlement moral de son supérieur, et est au bord de craquer. Thibault, un médecin qui vient de quitter Lila, qui ne l’aimait pas comme il l’aimait.

Delphine de Vigan est de ces auteurs qui n’apaisent pas et dont les romans percutent le lecteur comme un coup de poing, et le laissent sans espoir. Ce roman fait véritablement froid dans le dos : d’emblée on se retrouve plongé dans un univers sombre, angoissant, celui où l’on est prêt à se raccrocher à n’importe quoi pour survivre et entrevoir une petite lueur d’espoir au fond du couloir sombre que sont les jours qui passent et se ressemblent dans la souffrance qu’ils portent. Une voyante. Une carte jeu de World of Warcraft. Le caractère resserré de l’espace-temps permet la cristallisation des émotions, notamment sur Mathilde puisque Thibault sert surtout de contrepoint, et moins de pages lui sont consacrées. La mécanique silencieuse et implacable du harcèlement moral est parfaitement décrite, extrêmement réaliste, les mots font mouche et sonnent juste pour donner toute l’ampleur de cette jungle urbaine qui broie de l’humain.

Un roman fort, émotionnellement violent comme le sont les situations, bouleversant, mais nécessaire.

Les Heures souterraines
Delphine de VIGAN
Lattès, 2009 (Livre de Poche, 2011)

Lu aussi par Antigone, Sylire, Noukette, Géraldine, Sandrine, Saxaoul, Clara